Des rencontres inattendues

 

 

À son retour à la maison, Jake constate que les préparatifs vont bon train. Il cherche son frère jumeau pour lui faire part de sa rencontre inattendue au port. John est surpris d’apprendre la nouvelle. Il aurait aimé revoir son ami ayant agi comme un grand frère au centre de quarantaine et à l’orphelinat. Mais il ne peut discuter plus longuement avec son jumeau, car il doit poursuivre l’installation des décorations en vue de la fête familiale.

Jake convient donc d’attendre au soir, juste avant le coucher, pour lui refiler d’autres informations et discuter de l’idée formulée par Tommy de tout dévoiler ce qu’ils savent à Charles.

Une fois la « bonne nuit » souhaitée aux parents, les deux frères se réunissent dans une chambre et discutent à voix basse de ce qui doit être fait. Ils s’entendent pour laisser passer la fête avant de solliciter une audience auprès de l’avocat de la maison.

Louise avait tout prévu. Elle avait demandé aux invités de se présenter à la grand-messe célébrée à 10 h dans l’église de la paroisse.

Le curé Bouchard profite de son homélie pour parler de l’importance d’aider son prochain, comme certains paroissiens l’ont fait en adoptant des enfants devenus orphelins sur Grosse-Île. Sans nommer personne, le pasteur souligne le dévouement, la grandeur d’âme et la volonté des couples acceptant d’accueillir en leur foyer des jeunes venant d’outre-mer, des inconnus souvent rendus à l’adolescence, pour les faire grandir dans la foi chrétienne.

Charles et son épouse comprennent de qui il est question. D’autres fidèles assis dans les bancs de bois alignés dans l’église aussi.

Une fois sur le parvis de l’église, à la fin de la cérémonie, on s’en presse de les féliciter. Le couple Sieur remercie les paroissiens et en profite pour les inviter à une fête organisée en l’honneur des deux jeunes hommes tirés à quatre épingles debout à leur côté.

Louise avait mis la dernière touche aux préparatifs de la fête avant de partir pour l’office religieux. Revenue à la maison, elle se charge d’accueillir les invités qui ont commencé à arriver. Chacun défile devant les jumeaux en leur serrant la main et en leur souhaitant la bienvenue dans la famille. Jake et John se prêtent à l’exercice tout en constatant qu’il leur sera pratiquement impossible de retenir les noms de tout le monde.

Après les compliments reçus de deux tantes de leur père adoptif, Jake tire la manche de la chemise parfaitement empesée de son frère. En se retournant, John lui demande ce qu’il veut.

-          Regarde qui se dirige vers nous!, lui ordonne Jake en regardant en direction de la rue.

-          Quoi?

-          Je ne sais pas s’il s’en vient ici, mais je connais cet homme-là.

John s’étire le cou et voit effectivement un couple marcher vers la maison de ses nouveaux parents. Mais il ne peut pas dire de qui il s’agit.

-          C’est le chef de police de Grosse-Île! Eugène Lavoie!

-          Ici? À cette fête? Non!

-          On dirait bien, chuchote nerveusement Jake à son frère.

-          Que vient-il faire ici?, demande John à voix basse lui aussi.

Rendu près de Louise, Lavoie l’embrasse sur les joues, tout comme la femme qui l’accompagne. La mère adoptive des jumeaux semble tout heureuse de les recevoir. Elle les attire alors vers les deux jeunes, pour les présenter aux invités nouvellement arrivés.

-          Les garçons, je vous présente Eugène Lavoie et son épouse Gertrude. Mais vous devez le connaître! Il est policier sur Grosse-Île! Il est l’un de mes cousins. J’avais oublié de vous dire que j’avais de la parenté qui travaille au centre de quarantaine.

-          Euh… nous n’avons pas eu affaire à lui sur l’île, répond John non sans laisser paraître sa nervosité.

-          Heureux de vous connaître M. Lavoie. Je ne pense pas vous avoir vu sur Grosse-Île, ajoute Jake, tentant de mentir du mieux qu’il peut malgré l’embarras qui le ronge.

-          Bien heureux de voir que des orphelins irlandais ont pu trouver un foyer comme celui de ma cousine, répond le policier, avant de repartir à la rencontre d’autres membres de sa parenté déjà rassemblés dans le jardin arrière de la maison.

Ce face-à-face a secoué les deux frères qui n’ont pas pu réagir à la hauteur de la colère qui les habite depuis qu’ils savent que ce Lavoie et des complices sont impliqués dans un complot inhumain sur Grosse-Île. Et puis Lavoie ne les a même pas reconnus, même s’ils sont passés dans son bureau en arrivant au centre d’isolement après l’enterrement de leur père.

La fête qui devait être pour eux un moment heureux vient de prendre une tournure inattendue. Depuis leur adoption, ils ont réussi à oublier momentanément cette histoire d’équipages laissant mourir des passagers durant la traversée de façon à accélérer le voyage. En revoyant Lavoie, le souvenir de leurs parents décédés sur un bateau dont la capitainerie a profité deslargesses des autorités du centre de quarantaine qui leur est revenu à l’esprit. Et quoi dire du trafic de bébés en partance de Grosse-Île vers les États-Unis dans lequel son service de police semble impliqué jusqu’au cou?

Jake et John n’en reviennent pas. Leur mère Adoptive est la cousine d’un policier qui pourrait tremper dans autant d’affaires louches. Quel hasard, se disent-ils en continuant de serrer la main d’autres invités se pointant à l’entrée du jardin. Nul doute qu’il ne leur sera pas possible de retenir tous les noms, tellement les deux frères sont ébranlés d’avoir fait cette surprenante rencontre. Pourquoi n’en avait-elle jamais parlé? Leur mère ne doit pas être très proche de ce cousin pour ne pas en avoir parlé à deux jeunes hommes arrivant de Grosse-Île, pensent-ils.

Le reste de la fête se déroule normalement, malgré le malaise subi par les jumeaux. Sans rien laisser paraître, ils ont hâte qu’elle finisse. Jamais ils n’auraient pensé souhaiter qu’une célébration en leur honneur se termine au plus tôt.

L’inconfort est d’autant plus grand qu’ils projettent de déballer bientôt à Charles tout ce qu’ils savent sur l’activité criminelle qui se déroule à Grosse-Île. Acceptera-t-il d’agir après avoir entendu ce qu’ils ont à dire, alors qu’un membre de la famille de son épouse est impliqué?

Comment parler à Charles?

-          Qu’allons-nous faire?, chuchote John à son frère, une fois la nuit tombée et que les parents s’étaient endormis. Il me fait peur ce Lavoie.

-          Je ne sais pas ce que nous allons faire, répond Jake aussi à voix basse. Nous devons réfléchir. Tout vient de se compliquer. Nous ne savions pas qu’il est parent… avec nous!

-          Notre but, c’est de dévoiler tout ce que nous savons à Charles. Et, comme avocat, qu’il entreprenne une enquête sur ce qui se passe à Grosse-Île. C’est très grave. Nous ne pouvons pas garder tout cela pour nous. Je ne veux pas rester silencieux et protéger des criminels!

-          Tommy m’a dit lorsque je l’ai rencontré au marché que Charles est un homme de loi. Il sait donc ce qui est illégal, ajoute Jake, toujours en chuchotant pour ne pas réveiller les occupants de la chambre principale.

-          Donc, notre devoir est de lui dire ce que nous savons. Il sera le sien ensuite d’entreprendre des démarches pour faire la lumière sur ce qui se passe à Grosse-Île. Même si ça veut dire dénoncer les agissements du cousin de sa femme, termine John, invitant son frère à aller se coucher.

Le défi maintenant est de trouver une occasion d’attraper Charles alors que Louise est absente, ce qui n’est pas une mince tâche. Pas question de lui apprendre l’existence des actes répréhensibles sur Grosse-Île en présence de la cousine de présumé chef d’orchestre de la fraude. Le père adoptif est souvent parti au travail tôt le matin, bien avant que les jumeaux sortent du lit. Il est rarement à la maison le jour. De toute manière, la présence constante de leur mère adoptive au foyer laisse peu de chance de s’entretenir avec Charles en privé.

Il faudra user de stratégie. Chacun de leur côté, les deux frères réfléchissent. Le soir venu, lors du caucus habituel à la tombée de la nuit, Jake et John ont hâte de savoir ce que l’autre a imaginé pour réussir à s’entretenir avec leur père adoptif.

-          Ce n’est pas facile de trouver un moment pour lui parler seul, constate John, toujours en chuchotant.

-          Il est souvent à son bureau d’avocat. Quand il est à la maison, notre mère adoptive s’y trouve aussi.

-          C’est simple, il faudrait donc aller le voir à son bureau!, lance John en élevant la voix, trop content de son idée géniale qui permet de dénouer l’impasse.

-          Oui, nous pourrions nous présenter à son bureau et demander à le rencontrer. Il sera surpris, mais nous lui expliquerons et il comprendra que nous avons préféré ne pas lui raconter ce que nous savons devant son épouse, maintenant que nous savons qu’elle est parente avec le policier Lavoie.

Les jumeaux conviennent de demander, le lendemain au début de l’avant-midi, de pouvoir aller faire un tour pour explorer la ville. Habituellement, c’est Jake qui demande seul ce genre de permission à Louise. Mais cette fois, il sera accompagné de son frère.

Louise n’a pas d’objection à la demande, sauf si ce n’est de ne pas s’aventurer dans certains secteurs louches de la ville. Elle souligne au passage qu’ils sont reconnus pour leur faune de personnes peu recommandables et de petite vertu.

Au bureau d’avocat

Jake et John n’ont jamais mis les pieds au cabinet d’avocat de Me Sieur. À vrai dire, ils n’ont jamais visité le bureau d’un professionnel de leur vie. John avait pu trouver l’adresse de l’étude sur une enveloppe d’une lettre adressée à son père adoptif et laissée sur un meuble du salon.

L’édifice sis dans le quartier des affaires a de quoi impressionner. Deux grandes portes de bois occupent la façade d’un bâtiment en granit qui en impose dans le secteur. L’écriteau en bronze informe les visiteurs que l’édifice est occupé par la firme « Sieur avocats » et par d’autres bureaux de notaires et de courtiers notamment. 

Impressionnés par la grande façade, les deux ados hésitent avant d’entrer. Comment seront-ils accueillis? Charles Sieur brasse de grosses affaires par les temps qui courent, leur avait dit Louise pour expliquer les absences répétées de leur père adoptif.  Ils sont bien conscients de se présenter là sans s’être annoncés au préalable. Que sera la réaction de Charles en les voyant  réclamer audience à son bureau au lieu de profiter du repas du soir en famille pour discuter?

C’est Jake qui fait le premier pas pour pousser la porte de l’entrée. Son frère suit, mais sans empressement. Une fois dans le hall d’entrée, ils stoppent leur progression pour regarder la décoration somptueuse qu’offre l’intérieur de l’édifice. Un large escalier mène à l’étage. Un homme en complet, canne à la main et l’air songeur, s’amène à leur droite. Sans l’intervention de Jake demandant où se trouve le bureau de Me Sieur, il ne les aurait pas remarqués. C’est par un geste de sa canne pointant l’escalier devant eux qu’il leur répond.

Jake ouvre encore la marche, pressé de pouvoir enfin raconter ce que son jumeau et lui savent. John aurait aimé taire le bruit des craquements de leurs pas sur les marches de l’escalier pour ne pas se faire annoncer trop vite. Leur père adoptif est plongé dans la lecture de rapports quand les Irlandais se présentent dans le cadre de la porte de son bureau. Il faut que Jake s’avance de quelques pas pour que Charles s’extirpe de ses documents. En levant la tête, c’est un sourire que présente son visage. Mais l’étonnement et l’incompréhension s’affichent rapidement une fois qu’il réalise qui sont les deux jeunes personnes devant lui.

-          Que faites-vous ici ?, questionne l’avocat en balayant du regard les deux frères en alternance.

-          Nous voulons vous parler, répond Jake, d’une voix qui trahit le malaise de ne pas nécessairement être les bienvenus en cet endroit et à ce temps-ci de la journée.

-          Pourquoi? Qu’est-ce que vous voulez me dire qui ne pouvait attendre à ce soir au souper?

-          Nous ne voulions pas discuter de ce que nous avons à dire devant notre mère adoptive, ajoute encore Jake, voyant que son frère lui laisse volontiers la pole.

-          Louise ne sait pas que vous êtes ici?

-          Non.

-          Vous lui avez menti en ne disant pas où vous alliez?, demande Charles en fronçant les sourcils, signe d’un début de mécontentement.

-          Oui, mais elle ne pouvait pas être là. Nous ne voulons pas qu’elle entende ce que nous avons à dire, lâche finalement John pour faire avancer la discussion dans la bonne direction.

-          Qu’est-ce qui peut bien être si grave pour ne pas que Louise le sache?

-          C’est effectivement très grave, assure Jake. Ce sont des choses que nous avons apprises lors de la traversée de l’océan et une fois rendus sur Grosse-Île.

Charles prend acte des déclarations des deux gars et leur fait signe de s’assoir dans les chaises placées devant son bureau afin qu’ils commencent le récit.

Louise et des choses graves qui se déroulent sur Grosse-Île; Charles peine à faire l’équation dans sa tête alors qu’il range le document qu’il étudiait au moment où Jake et John sont apparus devant lui. L’affaire doit être sérieuse pour que les deux adolescents se concertent de la sorte pour venir le rencontrer en prenant soin de le cacher à son épouse, elle qui est si proche d’eux depuis leur adoption. L’avocat n’a jamais caché son scepticisme en ce qui concerne l’efficacité de l’opération d’accueil des immigrants sur Grosse Île. Et ce que viennent de lui avouer les jumeaux, même fragmentaire, le fait titiller.

L’avocat prend soin de se lever pour aller fermer la porte de son bureau afin que les informations qui seront divulguées ne se rendent pas aux autres locataires de l’édifice.

-          Qu’avez-vous trouvé de si grave sur Grosse-Île?, demande Charles un peu incrédule.

-          C’est une longue histoire qui débute en Irlande même…, dit Jake en tentant de ramasser ses idées.

-          Nous avons découvert l’existence de complots organisés par des personnes voulant s’enrichir sur le dos des gens qui quittent l’Irlande et venir s’établir ici, déballe John pour occuper le silence créé par son frère.

-          Commencez par le début, ajoute Charles qui comprend que l’histoire risque d’être longue.

-          Nous avons appris que des armateurs surchargent volontairement les navires en Irlande et ne se soucient pas des conditions dans lesquelles les passagers se trouvent…

-          … Exprès pour qu’ils tombent malades et meurent en route, coupe John. Évidemment, les corps sont jetés à l’eau…

-          Comme ça, le navire s’allège et peut avancer toujours plus vite, revient Jake.

-          C’est ce qui est arrivé à notre pauvre mère!, soupire John, ayant abandonné le ton de la détermination pour celui de la désolation. Notre père a dû la lancer à l’eau lui-même. Pas question de laisser faire le travail par la brute nommée Jim qui faisait le boulot sans aucunrespect pour les personnes décédées.

-          Le but est de faire plus de voyages durant la saison de la navigation. Plus il en meure, plus on arrive vite à destination, plus vite on repart vers l’Irlande. La demande des passagers voulant se rendre ici est très forte. Tout le monde qui en a les moyens veut prendre un bateau.

-          Et ce n’est pas contrôlé au départ?, hurle alors Charles qui se doute bien de la réponse.

-          Absolument pas, affirme Jake. Nous avons appris une fois rendus ici qu’il devait y avoir une quarantaine. Il n’en a jamais été question quand nous nous sommes présentés dans le port de Dublin. Et puis, après notre départ, nous avons fait escale à Wexford, un autre port d’Irlande. Un groupe de passagers a monté à bord. Nous savons maintenant que ce n’était pas comptabilisé.

-          Personne de l’équipage de notre bateau ne nous a parlé du voyage. On nous a tout caché de toute façon! C’est ce qui a choqué notre père et ça lui a valu d’être assassiné par Jim, le bourreau du bateau, rage John.

-          Comment voulez-vous qu’il y ait du contrôle au nombre de bateaux qui arrivent chaque jour à Grosse-Île? C’est impossible de vérifier, ajoute Jake. Personne n’a le temps de faire ça!

-          Il devait bien avoir des registres, quelqu’un qui vérifie les papiers en arrivant, avant que les passagers débarquent sur l’île? On doit être en mesure de comparer le nombre de personnes à l’embarquement et celui au débarquement. Si l’écart est trop grand, les gens en autorité vont poser des questions. Logique, dit Charles.

-          Oui, mais c’est là que la fraude se produit et qu’elle prend tout son sens. Ceux qui sont chargés de faire le compte ferment les yeux. Ils sont de connivence avec les capitaines impliqués dans le complot. On peut penser qu’ils touchent de l’argent pour garder le silence et accepter de mauvais chiffres.

Charles commence à réaliser l’ampleur du problème, même s’il s’empêche de sauter trop vite aux conclusions. Combien d’armateurs participent au complot? Qui ferme les yeux sur Grosse-Île?

-          Quelle preuve avez-vous de ce que vous avancez?, demande l’avocat aux jumeaux.

-          Nous avons vécu assez longtemps sur le bateau et sur l’île pour avoir pu discuter discrètement avec des gens qui en savent des bouts. À force de poser des questions, des bonnes, on enchaîne les informations. Certains pensaient que, puisque nous sommes jeunes, il n’est pas dangereux de nous dire des choses qui leur paraissent anodines. Mais maintenant, nous sommes certains de notre coup, déclare John.

-          Et nous avons été témoins de conversations qui prouvent ce que nous avançons…

-          Des conversations?

-          Oui, et c’est pour cela que nous ne voulions pas que notre mère adoptive entende, poursuit Jake.

-          Pourquoi?

-          Parce qu’il s’agit de son cousin policier…

-          Quoi?, sursaute Charles. Eugène Lavoie?

-          Oui, celui qui était à la fête l’autre jour à la maison.

-          C’est très grave ce que vous avancez les gars, ajoute l’avocat en s’adossant à son fauteuil.

-          C’est pour cela que nous sommes ici…, coupe John.

-          Avec un autre orphelin de Grosse-Île, j’ai entendu une discussion entre Lavoie et un autre policier du centre de quarantaine, raconte Jake. Les deux parlaient du nombre de bateaux qu’ils avaient laissé passer avec des chiffres falsifiés et de l’argent qu’ils pouvaient collecter auprès des capitaines des navires.

Charles prend un temps d’arrêt pour assimiler l’information. Regarde sur son bureau. Lève les yeux au plafond. Les deux jeunes garçons qu’il vient d’adopter transportent avec eux un lourd secret. Ils viennent de lui apprendre en plus que le cousin de sa conjointe trempe dans un complot.

Sieur convient qu’il n’est pas rare que certains flairent la bonne affaire quand survient un mouvement de masse comme celui qui se produit à Grosse-Île. Quand tout devient trop gros pour être contrôlé adéquatement, il n’est pas rare de voir des fins finauds se faufiler entre les mailles du filet pour profiter du malheur des autres, se dit-il. Même des policiers  corrompus…

Les bébés aussi

Charles ne connaît pas beaucoup Eugène Lavoie. Il était proche de la famille de Louise quand elle était plus jeune. Impossible pour lui de dire s’il est plausible qu’il soit l’auteur d’une pareille machination.

-          Et ce n’est pas tout, intervient encore Jake. Nous savons autre chose.

-          Ce n’est pas mieux, c’est aussi choquant!, tranche son frère.

-          Pardon?

-          Oui, un autre complot. Cette fois qui touche des enfants, des bébés, largue Jake.

-          Des bébés?, demande le père adoptif.

-          C’est difficile de penser que des gens font ça, ajoute John.

-          Ils font quoi?

-          Avec autant de morts lors des traversées de l’océan et sur Grosse-Île, des enfants se retrouvent orphelins…

-          … comme nous, coupe encore John.

-          Ce que nous avons appris, c’est que les bébés sont expédiés vers les États-Unis où des gens sont prêts à payer pour les avoir. Ça explique pourquoi personne de la région ne peut adopter des bébés de Grosse-Île, juste des jeunes d’environ six, sept ans en montant, comme nous…

-          Et Lavoie est impliqué là-dedans en plus?

-          Oui. Il en parlait aussi avec l’autre policier quand nous avons surpris leur discussion dans le poste de police. Les deux hommes disaient qu’ils avaient un bon contact pour faire le lien entre Québec et les États-Unis, mais que ce n’est pas un commerce facile. Ils doivent établir un lien de confiance entre tout le monde qui trempe dans le complot. Ils mentionnaient avoir pu trouver des familles pour une trentaine de bébés, mais qu’ils poursuivaient de travail pour en envoyer encore plus…

Charles Sieur n’en croit pas ses oreilles. Mais il avait toujours trouvé bizarre qu’aucun bébé ne soit disponible pour l’adoption à Québec, et l’avait exprimé devant Albert Desrosiers, le directeur del’orphelinat.

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