La maladie s’installe
Les marins ont affaire à des personnes peu instruites et
dociles, aucunement habituées à revendiquer pour la plupart. Tout a été élaboré
avant et pendant le voyage pour profiter de leur naïveté.
Les Murphy et Bannon ont pu se reposer au cours de ces
premiers jours d’une nouvelle vie maritime qu’on espère courte. Mais elle peut
réserver bien des événements inattendus, a expliqué George à ses proches. En
moins de 48 heures, les deux familles et les autres passagers ont vécu des
péripéties rarement rencontrées dans leur vie de paysans, a-t-il fait remarquer.
-
Nous devons nous tenir prêts à tout. Nous ne
pouvons compter que sur nous-mêmes. Surtout pas sur l’équipage pour nous aider.
Ces matelots ne feront que le strict minimum… et moins. Nous sommes du bétail
pour eux, déclare-t-il sans parler trop fort. Nous devrons faire preuve de
vigilance. Il se peut aussi que des passagers nous espionnent pour ensuite
rapporter ce qui se passe aux marins ou au capitaine... pour obtenir des
privilèges. Nous n’avons pas le choix d’être prudents.
-
Que proposes-tu?, demande Mary. Nous sommes
coincés sur ce bateau.
-
Je propose que nous nous transmettions toutes
les informations que nous apprenons. Par exemple, quand nous avons su que des
nouveaux de Wexford arrivaient sur le bateau, nous avons préparé nos couchettes
pour ne pas nous les faire voler. Il nous faudra réagir vite.
-
Savoir ce qui se passe, c’est mon affaire, lance
Jake en levant le doigt. Je vais me lier d’amitié avec certains matelots et
tenter de savoir ce qui se passe. J’ai déjà commencé. Ils me prennent pour un
jeune plutôt inoffensif. Mais tout ce qu’ils disent je le garde dans ma tête
sans ne rien laisser paraître…
-
Bien, mais méfie-toi. Ils n’en sont pas à leur
première traversée. Et tu n’es probablement pas le premier adolescent voulant
les amadouer en route, avertit son père. Ces gens sont différents de nous. Ils
peuvent vouloir nous cacher bien des choses et nous en faire croire d’autres.
Il n’a pas fallu attendre beaucoup des jours avant que la maladie
s’installe. Le choléra a rapidement commencé à affecter des passagers. Certains
ont commencé à se plaindre de crampes musculaires et à se sentir faibles. Dans
les jours qui ont suivi, la diarrhée et les vomissements ont fait leurs œuvres;
les corps sont devenus déshydratés, la peau ridée, les yeux renfoncés dans leur
orbite. Des scènes horribles de souffrances attendaient les autres passagers
impuissants devant l’agonie des malades.
Disposer des corps
Aucun des membres de l’équipage ne vient au secours des
souffrants. Encore moins pour aménager ne serait-ce qu’une infirmerie de
fortune pour les isoler. Ils se montrent même encore plus distants avec les voyageurs.
Visiblement, ils espèrent limiter les contacts avec les malades. La mortalité
est chose courante sur les navires quittant l’Irlande. Les équipages sont bien
au fait de cette possibilité, contrairement aux passagers.
-
C’est comme s’ils veulent que plus de personnes
tombent malades, résume Jake à son père, de retour d’une tournée de
reconnaissance sur le pont principal. Les matelots que j’ai entendu parler
savent qu’il y a des malades, mais ne semblent pas vouloir les aider. Ils
parlent de cas de choléra.
-
Ils n’aideront personne même si cette saleté de choléra
s’est installée parmi les passagers, déplore
George.
Sans des soins adaptés, l’état des malades s’aggrave. Parmi
eux, on dénombre surtout des gens de Wexford. Les familles craignent le pire
quand des enfants sont incapables de se lever du lit. Les premiers décès sont
survenus dans la semaine suivant l’apparition des symptômes initiaux. Les
proches des défunts sont plongés dans un cauchemar infernal. La mort décime des
familles. On doit avertir l’équipage que des passagers ont succombé. Pour seule
réponse, des marins leur fournissent des draps beiges formant une enveloppe
pour y insérer les corps… qui devront être jetés par-dessus bord. Certains
refusent catégoriquement de se défaire ainsi des dépouilles. Impensable de
porter à son dernier repos, un enfant, une conjointe ou un père en balançant sa
dépouille à la mer!
C’est là que Jim, qui s’était effacé depuis les événements
du poignard brandi de façon menaçante, intervient sans subtilité pour imposer
la directive.
-
Il est interdit de garder un cadavre sur le
bateau, dit-il à un groupe de passagers en deuil réunis sur le pont principal
près de l’accès à la timonerie. Même si c’était le capitaine, nous le
balancerions en mer. Les requins s’en chargeraient après certainement…
Cette remarque a de quoi choquer les familles venant de voir
mourir un proche. En Irlande, le deuil respecte des rituels tout en traditions.
La manière dont on dispose du corps d’un défunt suit des coutumes enracinées
depuis nombre d’années.
-
Nous voulons conserver le corps de notre fils
jusqu’à ce que nous atteignions la terre ferme, déclare en s’essuyant les yeux une
femme de Wexford qui venait d’accompagner son petit garçon jusqu’à son dernier
souffle.
-
Nous pourrons l’enterrer près de notre future
maison, comme nous avons fait dans le passé pour un autre fils décédé dans les
semaines avant notre départ, implore son conjoint, le visage rougi par la peine.
Nous n’allons pas nous en défaire comme si c’était un damné!
Ce n’est pas dans les habitudes de Jim de ménager les
passagers, pas même quand ils sont endeuillés.
-
Il est hors de question que nous gardions des
corps sur le bateau. Ils pourraient être trop nombreux d’ici la fin du voyage.
C’est dangereux, dit-il sèchement. Nous devons nous en défaire. C’est comme ça
sur les bateaux. Nous ne vous laissons que deux heures pour les faire
disparaître. Sinon, nous le ferons et je suis certain que vous n’aimerez pas notre
manière de disposer des corps…
-
Vous êtes des sans-cœur, crache la mère du
garçon décédé. Nous sommes laissés à nous-mêmes sur ce bateau et c’est encore
plus cruel quand un enfant meurt.
Le second du capitaine ne se laisse pas démonter par la hargne
exprimée par le couple. Les décès sont chose courante lors des traversées.
Celle-ci n’allait pas être différente. Loin de là, se dit-il. Sans plus
attendre, il retourne à son travail.
George et Karl se proposent pour aider les familles des
défunts à préparer les corps. Il fallait les envelopper dans les pièces de
linge. Le tout au son de prières récitées à répétition par des femmes égrainant
leur chapelet. Le rite mortuaire allait être expéditif, contrairement à la
coutume.
Il a bien fallu se résoudre à disposer des corps comme
l’équipage l’exige. Aidé d’autres passagers, George avait confectionné un
brancard de fortune pour transporter les dépouilles vers une section du pont
principal qui permet de glisser les corps vers la mer à travers le parapet.
Impossible de leur fabriquer un cercueil.
-
Il va au moins y avoir un peu de dignité dans ce
que nous allons faire, a-t-il souligné pour expliquer l’utilisation d’un brancard.
Nous n’allons tout de même pas traîner les gens sur le plancher du pont avant
de les jeter à l’eau.
L’équipement a servi à plusieurs reprises les jours suivants.
Chaque fois, on ne s’habitue pas à voir disparaître les corps dans l’océan.
Tout le monde, sauf les marins qui ne portaient pas attention à ce mouvement
des passagers, a pris l’habitude de participer à ce qui a pris l’allure d’une
petite cérémonie funéraire. Deux semaines plus tard, il ne reste que quelques
passagers de Wexford encore en vie. Le choléra a fait des ravages au sein des
personnes les plus faibles.
Heureusement, l’hécatombe a pris fin. Certains malades ont
pu même se remettre sur pied, mais tout en demeurant affaiblis.
Jim a la tâche de faire le compte quotidien des décès au capitaine.
Depuis qu’on a levé l’ancre, 13 personnes, dont quatre enfants, sont décédées.
-
Vous vous attendez à combien de décès au total capitaine?,
lui demande-t-il.
-
Je n’ai pas fixé d’objectif, répond laconiquement
son supérieur en regardant par la fenêtre de ses quartiers donnant sur la mer.
Qui perdra à la
loterie?
Il faudra attendre deux semaines avant que d’autres
symptômes refassent leur apparition. Cette fois, des voyageurs de tous les
ponts sont affectés. Chaque matin, de nouveaux malades sont incapables de
sortir de leur couchette. Le désarroi s’installe. Chacun sait maintenant avec
quelle virulence la grande faucheuse peut frapper. Qui perdra cette fois à cette
loterie?
Dimanche, une messe improvisée et fort courue est tenue
devant le petit autel aménagé au deuxième pont. Au terme de la cérémonie, c’est
Mary qui commence à se sentir mal.
-
Je vais aller me reposer, dit-elle à Jake qui
attendait son jumeau pour monter sur le pont supérieur et encore une fois espionner
les marins. Je me sens un peu faible.
Le lendemain, Mary a essayé de se lever du lit, mais sans
succès. George s’est immédiatement inquiété. Barbara est demeurée au chevet de
la malade. Dans les jours suivants, la fièvre s’est installée, suivie de la
diarrhée et des vomissements. Mary souffre de déshydratation sévère. Elle n’est
pas la seule, car les mêmes symptômes apparaissent chez d’autres passagers.
L’inquiétude grandit sur le bateau plus le nombre de souffrants augmente.
-
Je viens d’entendre des matelots parler,
mentionne Jake à son père. Ils disent que certains barils d’eau doivent être
jetés à la mer. Il semble que des barils soient restés en fond de cale entre
deux voyages. Il y a eu un mélange entre ceux qui devaient être jetés au quai
avant de partir et ceux qui ont été changés à bord. De l’eau de mauvaise
qualité peut causer le choléra, qu’ils disent. Si j’ai bien entendu, ils
s’attendent à d’autres morts.
Des larmes apparaissent aux yeux de Murphy, comprenant que
son épouse est probablement condamnée. Tout s’embrouille dans son esprit. Celle
qu’il avait épousée, il y a une quinzaine d’années, va peut-être mourir, le choléra
ne laissant que très peu de chances aux personnes atteintes. Le voilà peut-être
bientôt veuf avec deux adolescents à avoir soin, alors qu’on s’apprêtait à
adopter une nouvelle vie, dans un nouveau pays.
Comment va-t-il se débrouiller sans celle qui avait toujours
été de très bons conseils pour lui tout en demeurant effacée? Aussi, l’idée de
devoir jeter le corps de sa femme à la mer
l’angoisse et le répugne. La coutume est d’enterrer les morts, dans des
cimetières, ou près des maisons, dans des endroits où l’on peut se souvenir
d’eux, leur rendre hommage et même venir leur demander conseil en pleurant
devant une croix, une pierre tombale. Une fois le corps à la mer, qui peut
espérer un lien avec le défunt rendu dans l’au-delà? Comment ne pas oublier sa
présence? Comment rendre tangibles son souvenir, sa bonté et même son âme?
-
Nous allons faire ce que nous pouvons pour la
sauver, jure Jake à son père bouleversé pour le rassurer.
Quelques minutes plus tard, des membres de l’équipage
déplacent quelques barils provenant de la cale pour les transporter sur le pont
principal et les placer devant l’endroit où, ironiquement, on jette les corps
des défunts à l’eau. Il s’agit effectivement de barils d’eau, car on ne
distingue pas de liquide s’en échappant lorsqu’ils se fracassent en touchant la
surface de l’océan une fois balancés par-dessus bord, peut constater Jake en
suivant attentivement la manœuvre.
Pendant ce temps, sa mère ne va pas mieux. La mort est en
train de l’envahir. Creux, ses yeux sont devenus ceux d’une grande malade.
Barbara fait ce qu’elle peut pour l’aider, lui essuyant le front
continuellement. Il devient difficile de changer ses vêtements souillés. La
situation est intenable. Dans ses moments de lucidité, Mary constate qu’elle
est devenue une loque humaine. Elle avait pris soin de personnes souffrantes
qui ont succombé et qui présentaient les mêmes maux. A-t-elle été infectée?
-
Il va falloir que ça finisse, dit-elle
faiblement.
-
Ne dit pas ça, implore Barbara, en mettant sa
main droite sur celles de la mourante.
-
Je demande à Dieu de venir me chercher pour que
je puisse veiller sur vous du ciel. Vous en aurez besoin…
-
Nous avons besoin de toi avec nous sur ce bateau
et une fois rendus à Québec. Il faut que tu guérisses, ajoute Barbara pour se
montrer confiante malgré l’état de la malade.
-
Je ne crois pas. Je vais aller rejoindre ton
petit Mark, ajoute péniblement Mary, ayant épuisé une bonne partie des forces.
Il sera heureux de me voir. Je vais bien m’en occuper là-haut…
Barbara ne peut qu’éprouver une profonde tristesse en
entendant son amie parler ainsi de sa propre mort toute proche et celle de son
fils encore fraiche à son esprit.
Mary a pu survivre 48 heures de plus. Elle n’a pas rouvert
l’œil ni prononcé d’autres paroles. George, Jake et John sont demeurés près
d’elle plusieurs heures avant que la femme pousse son dernier souffle; une réelle
délivrance dans son cas. Mary allait avoir 42 ans dans quelques semaines, s’est
souvenu George en entendant son râle final. Un long silence s’installe.
Personne n’ose fondre en larmes. Cette mort met fin à une trop longue agonie.
Elle devient soulagement pour un corps meurtri depuis trop longtemps.
-
Nous sommes maintenant seuls les gars, gémit-il
en serrant les jumeaux dans ses bras. Votre mère va nous manquer. Elle a été
forte. Elle va veiller sur nous. Son aide nous sera précieuse, car nous aurons
à nous battre pour survivre.
-
Elle souffrait tellement depuis des jours, lance
péniblement John.
En retrait, Karl, Barbara, Elizabeth et Bruce observent la
scène avec désolation. Pour le père et la mère Bannon, ce décès n’est pas sans
faire monter à la surface celui du plus jeune de la famille. Les émotions sont
encore à fleur de peau, même si la mort de l’enfant remonte à quelques semaines maintenant.
Les familles ont deux heures pour se défaire du corps, s’est
souvenu George, se sentant à son tour bousculé comme les autres passagers endeuillés
depuis le début du voyage. L’instant redouté est donc arrivé rapidement. On a
dû envelopper le corps squelettique dans le drap offert par l’équipage. Oubliant
son brancard, George insiste pour transporter lui-même la dépouille de son
épouse jusqu’au premier pont et se rendre à la trappe de mise à l’eau. Il est
suivi de ses fils et des Bannon. Plusieurs passagers pleurent en voyant ce
cortège. Certains y vont de prières afin que Dieu ait pitié de son âme.
Triste instant. En quelques semaines sur le bateau, Mary
avait eu le temps de se faire des amies. Elles pleurent maintenant son décès.
Les membres de l’équipage, fidèles à leur habitude, ne
portent pas attention.
George tarde à déposer le corps devenu froid devant la trappe
ouverte sur la mer. Il voudrait que ces dernières secondes d’hésitation puissent
la faire revenir à la vie, qu’elle ne l’abandonne pas ainsi alors qu’un nouveau
monde les attend de l’autre côté de l’océan.
Posant un genou au plancher, George dépose doucement la dépouille de
Mary. Jake et John pleurent, sachant qu’il ne reste que quelques secondes avant
de voir son corps disparaître à jamais. Barbara et Karl les serrent dans leurs
bras.
La cérémonie funéraire tire à sa fin. Quelqu’un devra
pousser la défunte vers l’eau. Personne n’ose s’avancer pour faire cette
repoussante besogne qui ressemble à celle du bourreau. George fixe le linceul
avant de se décider à poser le geste.
-
Adieu Mary mon amour, dit-il péniblement.
-
Au revoir maman, ajoute Jake la voix éteinte par
l’émotion.
-
Je t’aime maman, enchaîne son jumeau en
s’essuyant les yeux.
Une fois la trappe franchie, le corps disparaît sans que
personne ne puisse le voir frapper la surface de l’eau. Seul le bruit du
contact avec les flots laisse comprendre qu’il a atteint la mer près de la
coque. George ne reste pas sur place et se rend immédiatement dans les
quartiers de la famille Murphy devenue orpheline de mère; pas question de voir
le corps de son épouse flotter sur l’eau alors que le bateau s’éloigne.
Il est suivi de ses fils et des Bannon. Les passagers qui ont assisté aux adieux à la
défunte se dispersent en reniflant.
L’autre tempête
Le rythme des décès s’est accéléré dans les journées qui ont
suivi et, par le fait même, celui des mises à l’eau des cadavres. Par la suite,
le choléra a moins fait sentir sa présence avec la fin de la consommation de
l’eau corrompue.
Mais une autre tempête, au sens propre du terme, guette
l’équipée alors qu’on approche du large de l’île de Terre-Neuve. Le Gulf Stream,
qui se divise en deux courants, peut piéger les marins les plus aguerris. Si le
voyage s’est déroulé jusqu’à maintenant sur une mer calme, il est appelé à
changer d’allure.
Sachant regarder dans la bonne direction pour voir le temps
changer, les matelots avaient prévu le coup. L’expérience des voyages en haute
mer permet de prévoir si la tempête frappera et souvent avec quelle force.
-
J’ai vu des marins commencer à baisser les plus
petites voiles, rapporte Jake à son père qui n’a pas quitté le secteur des
couchettes depuis la mort de Mary. Ils parlent de tempête. Assez forte.
Pourtant, je ne vois rien de spécial à l’horizon.
-
Eux le savent, répond George en ne quittant pas
des yeux le fond de la couchette au-dessus de la sienne. Ils perçoivent
peut-être des signes que nous ne soupçonnons pas.
-
Je vais tenter d’en savoir plus, assure Jake en
faisant signe à son frère, météorologue amateur, de le suivre.
Même si cela leur est défendu, les jumeaux réussissent à se
faufiler jusqu’à la proue. La pointe avant du navire leur donnera une meilleure
perspective sur la météo à venir, dit John. Une masse nuageuse bleue foncée,
tirant sur le noir, se profile. Fin observateur des phénomènes météo, John a
tôt fait d’y aller de son analyse.
-
Quand les nuages s’étirent et touchent la ligne
de l’horizon, ce n’est pas bon signe. Il pleut là-bas, et fort!, dit-il à son
frère. Nous nous dirigeons directement
dedans.
-
Il y a une demi-heure, pourtant, tout était
beau, commente Jake. Sur la mer, tout change rapidement on dirait.
-
Des nuages peuvent se former par un trop-plein
d’humidité, répond John, vers qui on
avait pris l’habitude de se tourner pour en savoir plus sur le temps qu’il
fera.
Sur le fait, la mer commence à s’agiter. Le vent passe de
léger à un stade plus intense. Si le début de la journée avait été calme, la
fin risque d’être plus chaotique. Les marins se préparent à affronter la
tempête. Les plus grandes voiles sont ferlées afin de les protéger contre les
rafales et les objets qui, pris dans le tourbillon, peuvent les abimer. Le
matelot au poste de sentinelle entreprend sa descente du mât principal vers le
pont par les cordages. Plusieurs de ses collègues se passent des cordes autour
des hanches pour s’attacher à des pièces bien fixées du navire, mesure de
sécurité laissant comprendre que le risque d’être basculé par-dessus bord lors
des heures à venir semble réel, constate Jake.
Aucun membre de l’équipage ne prend soin d’avertir les
passagers de l’imminence d’une violente tempête potentiellement dangereuse. Ils
l’apprendront quand le navire traversera la dépression et que les vagues de
quelques mètres feront paraître minuscule leur moyen de transport au milieu de
toute cette agitation.
Les jumeaux Murphy, que plusieurs avaient commencé à
apprécier pour leur capacité à fournir des informations pertinentes en
provenance du pont supérieur, mettent en garde les voyageurs.
-
Il y aura une tempête, crie Jake en courant d’un
bout à l’autre des ponts inférieurs pour avertir les passagers. Les marins ont
commencé à se préparer. Certains s’attachent avec des cordes. Mon frère John
pense que ça sera sérieux… Il a dit : les nuages touchent l’horizon… la
mer! Je ne sais plus! Peu importe, ce n’est jamais bon signe. Ça pourrait
brasser! On ferait mieux de se préparer nous aussi.
Son alerte déclenche un mouvement de panique chez ces
Irlandais n’ayant jamais affronté les tempêtes du large. La plupart commencent
à ranger les choses qui pourraient être déstabilisées, comme les malles et
autres bagages. Les avertissements de Jake ont aussi motivé les plus religieux
du groupe qui se sont précipités vers les autels improvisés, réclamant la clémence
de Dieu lors de cette nouvelle épreuve. Les évocations se font au son des bruits
de craquement de la coque du bateau, s’intensifiant plus les vagues gagnent en
importance, et des sifflements du vent toujours plus puissant. Les prières
deviennent presque inaudibles quand les marins se mettent à répéter à la chaîne
les ordres provenant de leurs supérieurs.
-
Qui est le saint patron des marins?, demande une
femme aux autres passagers en train de prier autour d’elle. Nous pourrions lui
demander son aide. Ça ne pourrait pas nuire, dit-elle sans recevoir de réponse.
Moins d’une heure plus tard, la tempête fait rage. Le bateau
affronte une houle incessante. Les vagues se mesurent à ses flancs, à bâbord et
à tribord, comme pour le défier. Elles ne sont pas encore assez hautes pour
projeter de l’eau sur le pont. Les membres de l’équipage s’y préparent quand
même en fermant les accès vers les ponts inférieurs tant bien que mal dans tout
ce brouhaha. Ils s’attendent à devoir évacuer de l’eau infiltrée.
Le bateau tangue continuellement. Les passagers
s’accrochent à la structure pour ne pas être projetés de tous les côtés. Pour
plusieurs, c’en est trop. La houle excessive provoque le mal de mer. Ne pouvant
monter sur le premier pont, ils sont contraints de vomir où ils peuvent, devant
les autres. Certains s’affaibliront considérablement et ne se rétabliront pas
complètement d’ici la fin du voyage, devenant ainsi des proies faciles pour le
choléra et autres maladies transatlantiques.
Deux familles comptant chacune trois enfants se sont réfugiées
dans la cale. Ces passagers croyaient que la houle se ferait moins sentir au
plus profond de la coque du navire. Mais la protection est nulle quand le bateau
frappe de front une vague gigantesque qui le fait se cabrer d’un coup. Le
mouvement fait déplacer des caisses de marchandises et des tonneaux de bois
vers le groupe. Quatre enfants et deux adultes se retrouvent coincés dessous.
Les deux autres adultes interviennent rapidement pour tenter de les déloger. Il
est trop tard pour deux des enfants et pour les adultes heurtés violemment par
les caisses et les tonneaux ayant été projetés sur près de deux mètres. Dans
les quatre cas, les victimes ont été frappées à la tête. La mort a été
instantanée. On ne peut rien pour elles, constatent les parents avec stupeur.
Les deux autres enfants blessés, un petit garçon et sa sœur plus
vieille, doivent être soignés immédiatement. Aucune blessure apparente, mais à
les entendre gémir, on se doute bien que leur état est grave. La fillette a énormément
de difficulté à respirer. Son frère perd et reprend connaissance. Les deux
adultes encore en vie s’affolent. L’un est le père de la petite fille blessée;
l’autre est la mère du garçonnet. Chacun vient de perdre des enfants et la
personne formant leur couple dans les secondes précédentes. Les survivants
veulent donc tout faire pour sauver l’unique descendant de leur union
respective.
L’homme court aller chercher du
secours aux étages supérieurs. Il a beau crier que quatre personnes sont mortes
et que deux enfants se trouvent dans un état critique dans la cale, personne ne
réagit, n’osant pas se déplacer avec toute cette houle causée par la tempête.
En se tenant du mieux qu’il peut aux murs, l’homme regarde dans toutes les
directions à la recherche d’un bon samaritain pouvant venir à leur secours. Personne
ne vient. Il retourne donc en fond de cale vers les victimes.
-
Accroche-toi mon amour, supplie la femme en
serrant son fils qui respire toujours, mais qui a perdu conscience depuis que
l’homme est parti chercher du secours.
-
Où as-tu mal?, demande ce dernier en arrivant
près de sa fillette étendue à côté de son frère et sa sœur décédés.
-
Tu peux laisser tomber Karl, je vais m’en
charger si tu n’es pas capable. Je vais comprendre, assure George en dégageant les
petits cadavres des enfants décédés.
-
Non, ça va, je vais être capable de t’aider.
C’est justement Mark qui va m’aider, me donner la force de le faire, dit-il.
C’est devenu mon petit ange qui me suit partout maintenant, ajoute Bannon,
avant de s’essuyer les yeux. C’est à moi à t’inviter à retourner auprès de tes
fils. Vous venez de perdre Mary. La vue d’une mère de famille décédée est
certainement insupportable pour toi. Je vais me débrouiller.
-
Non, ne t’en fais pas. Si ton petit Mark te
donne de la force, comme tu le dis, Mary peut certainement m’aider autant. Je
la sens ici parmi nous. Elle ne me laissera pas tomber.
-
Elle avait justement dit à Barbara, avant de
mourir, qu’elle allait rejoindre notre petit Mark au ciel, complète Karl.
-
Tu vois!, ajoute George, avec un sourire cachant
difficilement sa tristesse.
Ce malheur signifie qu’on doit encore
une fois procéder à des mises à l’eau de dépouilles, suivant la règle des deux
heures après le décès imposée par le capitaine. Il y a bien plus que deux
heures maintenant que les quatre enfants et les deux adultes ont rendu l’âme.
Évidemment, la tempête n’avait pas permis qu’on procède dans les délais, mais
une fois le retour au calme, on doit mettre en branle la cérémonie de mise à
l’eau pour six corps.
Le père et la mère étant au chevet de leur enfant blessé respectif ont autorisé George, Karl et d’autres volontaires à se charger de la mise à l’eau des corps. Les porteurs se suivent en direction de la trappe donnant sur la mer à bâbord. Cette fois, le capitaine est sorti de ses quartiers et se tient près de la timonerie pour assister à la procession. Sans intervenir. Les autres membres de l’équipage remarquent à peine ce qui se déroule, trop occupés à replacer ce que la tempête avait déplacé sur le pont ou à réparer ce qu’elle avait endommagé.
« Sale brute! »
Georges a préféré transporter la dépouille d’un enfant, alors que Karl fait partie des porteurs de la femme décédée. Mais les deux hommes ne veulent pour rien au monde devoir procéder à la mise à la mer. Georges, Karl et les autres volontaires déposent donc au plancher les corps recouverts d’un linge, avant de reculer de quelques pas. Personne ne s’avance pour poser le geste final. Malgré le nombre de décès survenus à bord depuis que le bateau a quitté le port de Dublin, aucun passager n’a pu s’habituer à cette manière de disposer des corps. D’accord pour les prières, les linceuls et les cérémonies sans prêtre, mais lancer un corps à la mer, personne n’a réussi à l’accepter. Chacun regarde le plancher, le visage rougi par le chagrin. Personne n’ose poser le geste.
Voyant qu’on n’arrive pas à trouver un volontaire, le capitaine fait un signe nonchalant à Jim qui vient de se retourner vers son patron, devinant que ce dernier n’allait pas accepter que la scène dure encore plusieurs minutes. L’homme se fraye un chemin en tassant les passagers venus assister aux funérailles des six défunts. C’est sans ménagement ni délicatesse que Jim empoigne le premier corps pour le jeter à l’eau, puis le deuxième et les autres. En quelques secondes, toutes les dépouilles flottent sur l’eau, bercées par les vagues encore agitées par les derniers vents de la tempête. Son travail sans aucune dose d’humanisme soulève des protestations chez les passagers.
Choqué comme il l’a rarement été dans sa vie, George sent monter en lui la colère poussée par une forte dose d’adrénaline. Il se rue sur celui qui venait de se charger d’accomplir les basses œuvres du capitaine. En arrivant à ses côtés, il lui balance un coup de poing au ventre et un autre au visage.
-
Tu n’as pas honte, sale brute!, rugit-il.
George est vite maîtrisé par
deux matelots ayant assisté à l’attaque. Ils lui prennent chacun un bras pour
le retenir. Les deux marins le sentent prêt à attaquer de nouveau et le
maintiennent encore plus fort. Jim qui s’est retrouvé au plancher, surpris par
l’assaut de Murphy, se relève et essuie ses vêtements même s’ils n’ont pas été
salis. En se dirigeant vers George, il met la main sur son long couteau. Le
poignard ne prend pas de temps à se retrouver près du nez de l’Irlandais.
-
Tu n’aurais pas dû faire ça. Tu vas le
regretter. Je vais te montrer que ce n’est pas toi qui diriges sur ce
bateau. Le dernier qui a osé me frapper s’est retrouvé dans la même mer comme les
six que je viens d’y expédier, menace Jim.
-
Tu n’es
qu’une ordure. Tu n’as aucun respect pour ces pauvres gens et leur famille,
répond George, dans l’une des rares envolées de colère de sa vie.
-
Je devrais te faire la peau après ce que tu
viens de commettre, rétorque Jim, tout en sachant que ce n’est pas le moment de
s’en prendre à un homme respecté des autres passagers afin de ne pas soulever
la colère davantage. Ne t’avise pas de répéter ce geste sur moi ou quiconque de
ce bateau. Tu en payeras le prix.
Jim fait signe de la main aux
matelots retenant Murphy fermement. Ces derniers décodent qu’ils doivent
l’attacher à un des mâts du navire. George se retrouve donc debout, le dos accoté
au mât de la voilure arrière, les deux mains retenues par une corde de chaque
côté. Il s’est laissé attacher sans opposition, alors que plusieurs autres passagers
assistent avec désolation à la scène. Ses jumeaux, ainsi que Karl et Barbara
sont du nombre. George leur fait un signe de la tête les invitant à retourner
en douce dans leur quartier sans protester. Jake, vengeur, voudrait lui venir
en aide, mais son père insiste du regard pour qu’il n’agisse pas.
Jusqu’à un certain point, George regrette d’avoir agi de la sorte sans avoir pris le temps de réfléchir. Le mal est fait. Son attaque contre Jim, qui mesure au moins une tête de plus, n’allait pas l’inciter à s’excuser et, encore moins, à retourner chercher les corps à la mer pour les retourner sur le bateau et les remettre à l’eau avec plus de dignité. Il était trop tard. On ne pouvait plus rien pour les défunts.
A-t-il été trop loin en le frappant ainsi à deux reprises?, se demande George, se trouvant maintenant dans une situation qui ne lui permet que de réfléchir. Est-ce qu’avoir été attaché à un poteau sera sa seule sentence? Jim lui réserve-t-il un autre châtiment? À partir de maintenant, aux yeux de tous les membres de l’équipage, Murphy porte le sceau de passager violent. Son élan de colère s’est déclenché d’un coup, comme jamais il ne l’avait fait avant. Sans même penser aux conséquences que pourraient devoir subir ses deux garçons d’ici la fin du voyage. Jake et John sont parmi les rares à avoir su apprivoiser des marins du bateau. Est-ce que l’escarmouche entre lui et le second du capitaine va leur nuire? Il s’en veut maintenant.
-
J’ai encore besoin de toi Mary, songe-t-il,
attaché au mât. Il faut que tu m’aides. Veille aussi sur nos fils.
George a dû passer toute la nuit
attaché à son poteau. Jake a bien voulu tenter de se rendre près de son père
pour le détacher, mais Karl et Barbara l’en ont découragé. Le couple Bannon
préfère jouer de prudence dans les circonstances. Les parents d’Elizabeth et de Bruce ne veulent
pas davantage attiser la colère de l’équipage; s’il est découvert en train de
libérer son père, ils craignent que la tentative se tourne contre eux et leurs
enfants.
C’est le lendemain matin, vers le milieu de l’avant-midi, que George a pu retourner auprès des siens au deuxième pont. En le voyant, les jumeaux se sont précipités sur lui pour le serrer dans leurs bras. La perte toute récente de leur mère a fait croître l’angoisse de savoir leur père ainsi retenu contre son gré. Sans plus d’explication, l’un des deux matelots qui l’avaient attaché au mât a délié la corde le retenant depuis de longues heures, dit-il aux jumeaux et aux Bannon.
-
Les prochains jours seront encore plus pénibles,
avertit-il. Nous les aurons sur le dos continuellement je crois. Malheureusement.
Je m’excuse. Je n’ai pas pu me retenir en voyant ce sans-cœur agir, poursuit
George. C’était plus fort que moi. Les Irlandais ont toujours traité les morts
avec respect. Nous avons connu assez de décès ces dernières années et aussi sur
ce bateau pour réclamer que les dépouilles reçoivent un traitement digne de nos
coutumes, explique-t-il.
-
Tu as raison, lance Barbara.
-
Oui, mais ce n’était pas une raison pour m’en
prendre de la sorte à cette brute, répond-il sur la base des réflexions qui l’ont
accompagné la nuit passée, retenu au poteau. Les coups que je lui ai donnés
n’allaient pas l’inciter à s’excuser pour son manque de respect. Il était
impossible aussi de remonter les corps pour les retourner à l’eau avec plus de
dignité... Au moins, je me suis défoulé,
c’est le seul point positif de mon attaque.
Un mélange de colère et
d’épuisement envahit les jumeaux, habituellement prêts à venger leurs proches.
George se méfie justement des élans qui pourraient porter ses fils à commettre des
gestes de représailles contre Jim ou d’autres hommes de main du capitaine.
L’heure n’est pas au coup d’éclat, avait-il réfléchi durant la nuit. Comme ils
sont armés, les marins auront toujours le dernier mot.
-
Il ne faut pas agir sous la colère, ordonne-t-il,
en levant la main droite comme pour freiner toute idée de vendetta. Ces gars-là
peuvent faire n’importe quoi pour dominer sur ce bateau. Je suis le premier
surpris d’être encore en vie. Je ne sais pas pourquoi j’ai été épargné.
-
Je suis d’accord, mais je te comprends d’avoir
explosé quand ce fou a manqué de respect à ces défunts, affirme Karl, qui n’a
jamais été porté sur la bagarre non plus. Nous devons agir intelligemment. Pas
de geste irréfléchi. Barbara et moi ne voulons pas qu’il arrive quoi que soit à
nos enfants.
-
Il faut se laisser faire? Sans réagir!,
s’offusque Jake. Je n’en peux plus de leur façon de nous traiter. C’est
impossible!
-
Oui, nous allons rester sagement à nos affaires,
sans rien brusquer, en attendant que le voyage finisse, coupe son père. J’ai
subi les conséquences de mon geste et je ne voudrais pas qu’un de vous ait à
vivre le même sort, ou pire se fasse blesser ou tuer par l’un de ces barbares.
Jake et John, écoutez-moi bien. Nous avons besoin de vous plus que jamais. Vous
allez continuer à circuler sur le bateau pour tenter d’apprendre ce qui se
passe. On peut penser que les matelots vont peut-être se méfier, comme vous
êtes mes fils. Mais on peut aussi penser qu’avec le temps ils reprendront
confiance envers vous. Il suffit de bien jouer nos cartes. Pour le moment, nous
sommes prisonniers de ce bateau maudit. N’oubliez pas.
Et cette prison sur l’eau
n’avance plus très vite. C’est que le vent fait défaut depuis la fin de la
tempête. Depuis l’épisode des six corps jetés par-dessus bord sans ménagement,
à peine une légère brise s’offre pour pousser le navire. L’équipage n’a même
pas pris la peine de redéployer les voiles tellement le vent ne montre presque
aucune vigueur.
De plus, après la tempête, la timonerie a pris quelques jours pour retrouver sa route maritime vers l’ouest, celle qui doit mener à l’entrée du fleuve Saint-Laurent. La tempête avait fait bifurquer le navire vers le sud.
-
À cette allure, nous ne sommes pas près de voir
la terre ferme, constate Jake ayant pris place en douce sur la proue avec son
frère.
-
Nous sommes partis depuis combien de semaines?,
interroge John.
-
Je ne sais pas, répond son jumeau. Les
traversées peuvent durer entre quatre à six semaines, des fois plus, selon ce
que j’ai entendu l’autre jour.
-
C’est exact!, dit une voix inconnue venue de
derrière les deux adolescents. Tout dépend de la force des vents, justement.
Jake et John se retournent
d’une traite pour savoir qui a formulé cette affirmation. Il n’y avait pourtant
personne à leur arrivée devant le bateau. Un jeune homme, peut-être le benjamin
des membres de l’équipage, est assis bien confortablement sur un amoncellement
de cordages formant un fauteuil. Le soleil réchauffe son lisse visage.
-
Vous en avez sans doute assez. Comme nous, dit le
jeune matelot, les bras croisés. Tout le monde a hâte de toucher terre. Quand
il n’y a pas de vent, nous n’avons presque rien à faire. Le temps ne passe pas
vite. Quand il vente, il y a tellement de boulot. Affaler et hisser les voiles,
on ne voit pas le temps passer. C’est ma spécialité de grimper aux cordages
pour s’assurer que les voilures sont pleinement déployées et profiter au
maximum du vent.
-
Pourquoi nous parles-tu?, demande Jake surpris
de l’entendre leur adresser la parole. Nous avons compris dès le début que les
marins ne veulent pas nous côtoyer, encore moins nous parler.
-
Je ne sais pas pourquoi ils vous traitent comme ça,
avoue-t-il, en regardant autour de lui pour être certain de ne pas être vu. Je
n’aime pas ça. Je ne suis pas habitué. C’est mon premier voyage sur ce bateau…
et je crois que ça sera le dernier. On ne me tient pas au courant de tout, mais
on dirait qu’ils souhaitent que plusieurs passagers meurent durant le voyage.
En tous les cas, ils ne font rien contre!
-
Nous sommes du même avis, ajoute Jake.
-
C’est votre père qui a frappé le second du
capitaine, le grand qui fait peur à tout le monde?
-
Jim son nom. Oui, c’est notre père qui…,
répond-il, un peu gêné par la question.
-
Je me demande pourquoi ce Jim n’a pas tué votre
père. Il n’a pas la réputation d’épargner ceux qui s’en prennent à lui.
Avez-vous vu son couteau?
-
Oui, deux fois même, répond immédiatement John,
la peur dans les yeux. Comment t’appelles-tu?
-
Contentez-vous de m’appeler O’Donnell. Je ne
veux pas que les autres de l’équipage sachent que je vous parle. Restez
discrets. C’est mieux de même. Pour vous et pour moi. Aussi longtemps que le
vent ne sera pas revenu, je vais me tenir ici, éloigné des autres matelots.
Quand ils n’ont rien à faire, ils peuvent devenir fous. Trop d’oisiveté donne
des envies malsaines… Vaut mieux se
tenir loin.
Les jumeaux, un peu déstabilisés
par ce premier véritable échange direct avec un matelot, ont quitté la proue
quelques minutes après pour aller transmettre à leur père les informations
reçues du jeune homme. Après avoir entendu ce que ce O’Donnell leur avait dit,
George met une fois de plus ses garçons en garde.
-
Méfiez-vous de tout le monde, dit-il. C’est
peut-être un piège qui vient directement du capitaine ou de son fier-à-bras Jim.
Non, ils ne nous parlent pas, mais ils veulent certainement savoir ce que nous
pensons et ce que nous pourrions comploter contre eux. Ce n’est pas leur
premier voyage sur l’océan. Ils savent que le temps peut être long. Très long.
Ils veulent être capables de prévoir d’éventuels soulèvements des passagers.
-
Il a l’air bien honnête ce O’Donnell, se
convainc Jake. Même qu’il dit ne pas trop aimer comment l’équipage traite les
passagers. Il ne comprend pas pourquoi
les marins agissent ainsi.
-
Je vous demande de faire très attention à lui et
aux autres. Ne lui donnez pas d’information sur ce qui se passe sur les ponts
inférieurs. S’il veut vous informer, tant mieux, mais pas l’inverse, ordonne
George, qui vient de passer de paysan à stratège défensif contre un équipage de
bateau utilisant des techniques de piraterie.

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