Ne pas réfléchir longtemps


 -    La semaine prochaine, il y a une assemblée d’information au village pour ceux qui veulent quitter le pays et aller au Canada…

       -   Tu t’es finalement décidé?, demande Mary à son époux George.

       -     Oui, lui répond-il tout de go. Moi aussi je veux  faire comme nos voisins et partir. M’en aller loin de cette terre de misère qui ne nous permet pas de nourrir notre famille convenablement. Au Canada, on pourra avoir notre terre fertile et faire pousser autre chose que des maudites pommes de terre.

Le mouvement est bien amorcé dans tout le pays. Les Irlandais quittent le pays par bateau pour fuir la crise des pommes de terre qui provoque tant de pauvreté et la famine dans les campagnes. On tient des assemblées d’information dans les villages. Des représentants de compagnie maritime sont présents pour répondre aux questions.

George Murphy a hésité, mais s’est décidé à assister à la soirée d’information, à force d’entendre ses voisins discuter des possibilités offertes par le nouveau pays, une colonie anglaise où on trouve des gens parlant français, mais de religion catholique comme eux.

La réunion a lieu dans l’église du village. Les bancs sont presque tous occupés quand George et Mary s’y pointent. À l’avant, Peter Flannagan est assis à une table installée devant l’autel, face aux gens. Ce grand propriétaire foncier a disposé des piles de feuilles devant lui, déjà prêt à faire signer des contrats à qui voudra faire son « X » au bas de la page pour ceux qui ne savent pas écrire.

Flanagan est flanqué de deux représentants d’une compagnie maritime possédant des navires faisant la navette entre l’Europe et l’Amérique.

Le couple Murphy a pris discrètement place dans un banc situé sur le côté de l’église, près des vitraux, de façon à pouvoir voir les interlocuteurs à l’avant et ceux de l’assistance qui leur poseront des questions. Il n’est pas du genre à se faire remarquer en public. Réservés, l’homme et la femme ne figurent pas parmi les plus flamboyants citoyens du village de Pollagh. D’autres s’en chargent régulièrement, se disent-ils souvent…

Ils ont remarqué la présence évidente du maire du village dans un banc de la première rangée. Donald Corcoran s’oppose de toutes ses forces à cet exode des Irlandais vers les nouveaux pays de la colonie anglaise.

          – Nous allons perdre nos citoyens, nos jeunes, clame-t-il désespérément depuis des mois.  

Cette visite annoncée avait fait grand bruit dans le voisinage. On allait avoir enfin des informations sur comment quitter l’Irlande en partance pour le Canada. Les rumeurs les plus variées ont circulé : on aura bientôt atteint le quota d’immigrants, il fallait apprendre le français avant de partir, les hommes célibataires allaient être choisis en premier, etc.

      -    Silence SVP! Veillez prendre place, demande Flanagan, maintenant debout derrière la table. Nous allons commencer. Merci d’être venus en aussi grand nombre. Nous sommes ici pour répondre à vos questions.

          Tout vendre 

      Les gens présents ont rapidement obéi à la demande de cet imposant gaillard habillé à la dernière mode. Les derniers bancs libres trouvent preneurs. Personne ne veut manquer un seul mot de ce qui allait être dit durant cette assemblée.

      -    Si vous êtes ici, c’est que vous réfléchissez à partir, enchaîne Flanagan. Mais je vous dis de ne pas réfléchir trop longtemps. Les places se font rares. Les bateaux ne peuvent naviguer toute l’année.

      -    Les autorités canadiennes refusent l’arrivée massive de nouveaux arrivants à la fin de l’été afin de pouvoir héberger plus facilement le monde une fois le froid d’automne installé, ajoute pour sa part Bill Griffith, responsable de la compagnie de navigation, assis à sa droite. Il y a plein de formalités à remplir avant le départ. Autrement dit, le temps presse.

      -   Et on ne peut jamais prédire avec une grande certitude la durée d’un voyage. Quatre semaines? Six? Huit?, avertit William McDonaugh, son adjoint. Les départs se font du port du Dublin quand le temps permet la navigation.

      -    Nous avons des bateaux qui partent toutes les semaines, ajoute Griffith machinalement.

De telles déclarations n’ont pas manqué de soulever des murmures. L’inquiétude est palpable. On sait que les décisions doivent se prendre rapidement, mais visiblement, il est question de semaines, voire de jours.

        Tout vendre, organiser le voyage, avec des enfants en plus, demandent une préparation certaine, se           disent George et Mary, en se regardant dans les yeux.

      -    Pour l’achat des fermes, je dois vous rencontrer individuellement, reprend Flanagan. Je pense être en mesure de vous offrir un bon prix… même si l’offre est évidemment très élevée depuis des mois dans la région.

Le maire Corcoran bout sur sa chaise. Il appréhendait ce genre de discours qui ne manque pas de mettre de la pression et pousser les gens à prendre des décisions rapidement, sans trop leur laisser le temps de réfléchir.

      « Le bon vieux dicton : Ne laisse pas à un imbécile le temps de réfléchir… », songe-t-il en entendant le discours des trois intervenants devant lui.

Corcoran a fait du droit et du commerce avant de prendre sa retraite et de se présenter aux élections municipales. Il aurait bien aimé mettre en garde ses concitoyens contre la magouille sans passer par quatre chemins, traiter les membres de ce trio de profiteurs, mais il se retient. Vaut mieux user de finesse et faire comprendre l’importance de bien réfléchir aux conséquences avant d’accepter de partir.

      -       Qu’est-ce qui assure aux gens qui partent que leur vie sera meilleure là-bas?, demande-t-il, en se levant de son banc.

      -       … certainement mieux qu’ici à crever de faim, répond Griffith, un sourire en coin comme pour marquer l’évident contraste entre les deux pays et que la question n’a pas fait mouche. Au Canada, tout pousse dans une terre fertile : des grains, des légumes, des fruits. Les habitants plantent de grands potagers. Ils sont rougeauds et bien portants…

      -       Qu’est-ce qui leur assure qu’ils auront droit à de telles terres fertiles?, reprend le maire Corcoran en montrant du doigt des personnes assises près de lui.

      -       De  nouvelles terres viennent d’être ouvertes au défrichage. Elles sont situées le long du fleuve Saint-Laurent. Parmi les plus fertiles du pays, plaide à son tour McDonaugh, habillé en marin comme son acolyte Griffith.

Malgré ces deux rebuffades, le maire au teint devenu pourpre  revient à la charge et tente une autre fois de les coincer.

      -       Les gens du Bas-Canada ne sont pas comme nous, ils parlent français, pas anglais ou gaélique. Quelle est la garantie que les Irlandais pourront recevoir des services dans leur langue? Et la religion? Ils n’ont pas besoin de revivre la même oppression qu’ici!

      -       Déjà, plusieurs Irlandais sont sur place. Ils sont bien acceptés par la population, rétorque Griffith, en regardant de tous les côtés et en appuyant ses paroles de gestes avec ses mains. Il n’y a pas là de chicane entre catholiques et protestants. Nous étions là l’été dernier. La ville de Québec se développe. Se transforme. Elle grouille. On y a besoin de plusieurs corps de métier. La demande est là. Des emplois sont disponibles. C’est comme ça aussi ailleurs au Canada. Une fois rendus à Québec, vous serez en Amérique. Le nouveau continent est à vous!

Un tel discours a su plaire à l’assistance demeurée attentive à cet échange verbal devenu plutôt émotif.  La classe dirigeante et les élites n’ont pas particulièrement l’assentiment du peuple en ces temps difficiles. On leur reproche souvent de ne pas en faire assez pour aider la population aux prises avec la famine et la pauvreté. On réclame en vain de l’aide de la couronne britannique. Les critiques acerbes fusent.

Les villages vont perdre une bonne partie de leur population avec ce mouvement migratoire. Les jeunes quittent leur terre natale, mais les plus vieux n’ont pas cette possibilité. On assiste à une dévitalisation sans précédent.

Bien qu’apprécié de ses concitoyens, Donald Corcoran est malgré lui associé à cette mouvance d’opposition à la classe dirigeante.

      -      D’accord. Est-ce qu’il y a d’autres questions?, demande Peter Flannagan, pour marquer une cassure dans le déroulement de l’assemblée, voyant que le maire semble à court d’arguments.

Il scrute la salle, jusqu’au fond de l’église, pour voir si des mains sont levées. Personne n’ose se manifester tout de suite. Tout va très vite dans la tête de ces Irlandais venus pour en savoir plus sur la possibilité de se lancer dans l’aventure ou de se résoudre à vivre dans un pays incapable de subvenir aux besoins de ses citoyens.

Le maire Corcoran sait qu’il a perdu la joute. Pour cette population peu instruite et informée, ces personnes aux paroles bien enrobées savent convaincre. Les deux marins ont mis les pieds sur l’autre continent. Un monde meilleur attend ceux qui acceptent de partir, certifient-ils.

Corcoran pourrait leur parler des dangers d’une traversée sur l’océan. Mais va-t-on l’accuser de vouloir trop en faire? Vaut mieux demeurer silencieux pour le moment.

George et Mary ont écouté attentivement les arguments. Ce couple uni depuis 15 ans, parents de jumeaux, aurait-il la force d’affronter l’inconnu? L’avenir des garçons en dépend. Viendra bientôt le temps pour eux de prendre femme et de fonder leur foyer. Vont-ils le faire dans un pays en délabres comme l’Irlande? Quitteront-ils la famille d’eux-mêmes dans quelques années? Personne dans la famille n’a été frappé par la maladie, mais pour combien de temps encore?

Le temps de réflexion est court. Plus vite la décision sera prise, plus grandes sont les chances d’avoir une place sur un prochain bateau à destination du Canada. L’idée de George était pas mal arrêtée avant l’assemblée. Mary hésite encore.

          Déracinement 

Les parents de Georges sont morts depuis longtemps. Il n’a ni frère ni sœur. Pour Mary, ce départ équivaut à un véritable déracinement. Elle a grandi dans ce coin d’Irlande. Ces parents sont vieux, mais toujours vivants. Ils demeurent chez son unique sœur dans le village voisin.

Elle a ses habitudes, des amies avec qui elle aime échanger après l’office religieux du dimanche.

      -      Ceux qui veulent vendre peuvent venir donner leur nom afin que je puisse me rendre chez eux et évaluer leur terre pour faire une offre d’achat, enchaîne Flanagan, voyant que personne ne pose de question.

      -        Vous donnez votre nom pour réserver votre place sur notre bateau, suit McDonaugh, montrant du doigt une pile de feuilles préparées pour accueillir les renseignements des familles prêtes à l’exode.

Ils viennent sans le dire de mettre fin à cette courte séance d’information. Plusieurs, ceux dont la décision était prise avant l’assemblée ou que les arguments entendus ont fini par convaincre, bondissent vers l’autel pour faire la file, prêts à s’inscrire en vue du grand départ.

D’autres ont plutôt formé spontanément de petits groupes pour discuter ou pour clarifier certaines informations entendues auprès de voisins.

Le couple Murphy n’a pas bougé. George et Mary ont besoin d’un peu de temps, comme pour se faire à l’idée. Pour la laisser mijoter un peu. Pour repousser l’évidence que le statu quo n’est plus tenable. Qu’une vie nouvelle, bien que remplie d’incertitudes, doit être entreprise.


 La suite vendredi prochain!


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