Quitter la ferme
Comme promis à la fin de la rencontre, Peter Flannagan s’est pointé quelques jours plus tard chez les Murphy. Sans demander d’être accompagné, il a inspecté les bâtiments, les champs et les animaux. Le tour du propriétaire ne lui a pris que quelques dizaines de minutes, la ferme se limitant à une petite maison, une étable et une remise.Le troupeau est composé de trois vaches, en plus des quatre cochons ainsi qu’un cheval de trait pour les travaux des champs.
Peu cérémonial, l’acheteur soumet un prix sans laisser entrevoir la possibilité de négocier. Depuis qu’il a accepté que Flanagan vienne chez lui pour visiter et faire une offre, George Murphy avait vu défiler bien des chiffres dans ses pensées à savoir combien Flanagan allait lui offrir pour sa ferme.
Les estimations des voisins avec qui il a abordé la question ont été dans tous les sens; du trop bas, parce que l’offre est forte, au trop élevé, pour l’encourager dans ce moment de grands bouleversements personnels.
- C’est vraiment le mieux que vous pouvez faire?, tente George dans le but de faire augmenter le prix offert.
- Oui. J’ai visité trois fermes aujourd’hui et trois autres hier. Si je veux en acheter, pour aider les gens qui veulent partir, je ne peux pas payer des prix exorbitants.
- Je comprends, mais il y a certainement moyen de faire mieux, demande George, alors que son épouse fixe l’homme d’affaires au visage de marbre s’étant arrêté devant la maison familiale.
- Non. Je ne peux pas payer plus, car j’aurai plein de terres sur les bras. Elles ne seront pas faciles à vendre ensuite si j’ai payé trop cher. Je vous le dis, je fais ça pour aider.
- Ce que vous nous offrez, c’est à peine plus que le prix du voyage vers le Canada!, lance Mary, en levant le ton pour marquer sa déception.
- Vous pouvez la garder ou faire appel à d’autres acheteurs. J’en connais d’autres dans le Leinster, si vous voulez.
Un silence s’installe. Flanagan n’a rien d’autre à ajouter. Mary et George réfléchissent aux paroles qu’ils viennent d’entendre.
- Justement, s’il connait d’autres propriétaires fonciers du reste de la province prêts à acheter c’est qu’il doit être au courant des prix, se dit George dans sa réflexion.
Flanagan ne veut rien brusquer, mais il ne va certainement pas les laisser peser le pour et le contre trop longtemps… On doit battre le fer quand il est chaud.
- Avez-vous pris votre décision? Je n’ai pas tout l’après-midi, risque-t-il.
George est perdu dans ses pensées. Il doit prendre la décision la plus importante de sa vie. L’achat de la ferme, il y a une quinzaine d’années, n’avait pas été très difficile. Elle appartenait à sa belle-famille. Elle revenait à Mary, la plus vieille des deux filles de la famille. La décision de se marier, de s’établir sur la ferme familiale où Mary avait vu le jour et d’avoir des enfants n’avait pas été aussi complexe à prendre que celle qui se présente à lui aujourd’hui.
Le montant offert ne fait certes pas son affaire, mais il permet de ne pas faire comme d’autres qui ont dû abandonner leur propriété sans la vendre. Ou pire, d’être expulsés par le propriétaire de qui ils louaient.
Mary aurait aimé tenter une contre-offre, négocier davantage, mais s’estime incompétente dans ce genre d’activité plutôt réservée aux hommes. Les arguments en leur faveur permettant de faire fléchir le grand Flanagan ne sont pas nombreux. Surtout, il sait que les Murphy ont signalé leur volonté d’être du prochain voyage en partance pour le Canada de la compagnie représente à l’assemblée tenue dans l’église du village.
Le départ
Deux jours plus tard, ils ont vu apparaître dans la porte de la maison Bill Griffith, de la compagnie maritime. Il vient leur signifier la date du départ au port de Dublin. Un premier bateau part dans une semaine, mais il est déjà complet, dit-il. Il faut donc prendre celui prévu pour la semaine suivante.
Griffith les avertit de ne pas apporter trop de choses avec eux. L’espace se fait rare durant ces voyages outre-atlantique.
Mary est soulagée de connaître enfin la date du départ et d’avoir du même coup un peu plus de temps pour tout préparer. Elle doit inspecter chaque recoin de la maison pour savoir ce qu’elle peut amener. Un premier tri laisse bien entendu trop de vêtements, souvenirs et effets personnels dans ce qu’elle tient à garder. Chaque objet lui rappelant sa jeunesse ou celle de ses fils qu’elle doit écarter ajoute à sa peine de devoir quitter son pays, son village, la terre qui l’a vu naître. On doit voyager léger, se répète-t-elle, en essuyant les larmes qui coulent sur ses joues.
Le cheval et les autres animaux ont été vendus en même temps que la ferme. George a gardé une charrette sur laquelle on installera les bagages et qu’on tirera jusqu’à Dublin. Comme le voyage va se faire à pied, pendant environ quatre jours, il n’est pas question d’alourdir la charrette.
Mary doit aussi prévoir un peu de nourriture pour le trajet. Les provisions se résument à bien peu de choses, le manque de variété des aliments disponibles en Irlande est justement l’une des raisons de quitter ce pays. On tentera d’acheter de la nourriture en chemin, suggère son époux, quand la question a été abordée.
Pour la dernière fois
Ses parents, sa sœur et quelques voisins sont présents le matin de leur départ. L’émotion est à trancher au couteau. Ces gens se voient pour la dernière fois. À 60 ans passés, le père et la mère de Mary ne feront jamais un voyage vers le Canada.
Ils ont imaginé le pire pour la famille de leur fille avec tous les dangers d’une telle traversée de l’océan. Vont-ils survivre à un voyage en bateau aussi long et périlleux? George et ses fils se montrent confiants et tentent de les rassurer du mieux qu’ils peuvent.
Ce départ signifie aussi la fin de l’occupation de la ferme ancestrale par un descendant de leur famille, ce qui ajoute à la peine des aînés.
Tout le monde est en larmes. Les jumeaux Jake et John, qui s’étaient pourtant répété qu’ils n’allaient pas pleurer, ne peuvent se retenir. Les yeux rouges, George fait ses adieux sans être capable de formuler de véritables phrases.
Mary redoutait ce moment des adieux. Elle a accumulé les sources de chagrin au fil des jours précédant leur départ vers Dublin. Chaque larme versée était devenue une répétition pour le moment encore plus déchirant de prendre la route pour Dublin. Mais elle se surprend à contrôler sa peine, pouvant malgré tout s’exprimer sans trop de difficultés en cet instant si pénible. Une force l’habite. Comme si elle avait réussi à faire le deuil de ce départ avant de partir. Jamais, elle ne reverra ses parents. Pour elle, ce moment équivaut à assister à la mort de son père et sa mère sans qu’ils soient arrivés à leur dernier souffle.
George ordonne qu’on cesse les accolades interminables et qu’on se mette en route. La famille Murphy se dirige d’un pas lourd vers le chemin en gardant la tête tournée vers les gens venus leur dire adieu.
Le quatuor réussit à entreprendre sa longue marche sur la route sans s’arrêter. Il ne faut justement pas le faire. Rebrousser chemin vers les personnes laissées derrière, pour les reprendre une dernière fois dans ses bras, n’aurait qu’amplifié le chagrin. Chacun marche autour de la charrette tirée par George. Les jumeaux essuient leur visage couvert de larmes.
Il faut traverser le village pour atteindre la longue route menant à Dublin. Des villageois viennent saluer les Murphy en les voyant passer devant leur demeure. Chacun leur souhaite la meilleure des chances pour ce voyage vers le Canada. Y compris le maire Donald Corcoran qui prend le temps de leur faire ses adieux, en sortant de sa maison située à l’extrémité du village.
- Que Dieu soit avec vous. J’aurais aimé que vous demeuriez avec nous, leur dit-il, mais je comprends. Les temps sont difficiles. Vous n’êtes pas les premiers à le faire et vous ne serez malheureusement pas les derniers. Nous devrons prendre des mesures pour stopper cet exode. L’Irlande perd sa population…
George n’a pas eu la force de répondre. Il comprend le désarroi d’un maire voyant ses concitoyens quitter le pays. Difficile de maintenir des services à la population dans un pareil contexte. Comment faire vivre une école quand les enfants se font de plus en plus rares?
Le maire Corcoran n’a manque pas de leur donner quelques conseils de sécurité. Les pirates ne sévissent pas seulement sur la mer, dit-il.
- On nous dit que la route vers Dublin est dangereuse, avertit-il. Des voleurs tendent des embuscades aux voyageurs. Ils savent qu’ils transportent des bagages, mais aussi de l’argent pour payer leur voyage en bateau.
- Non!, lance Mary, apeurée par les propos du maire.
- Avec votre charrette, vous aurez l’air d’avoir quitté votre village comme tant d’autres ces temps-ci.
- J’ai prévu le coup, a répondu Georges, en montrant le bâton dissimulé dans la charrette. J’en ai entendu parler... Nous allons nous défendre.
- Ne dites pas que vous vous rendez à Dublin pour prendre un bateau. Vous vous rendez chez de la parenté, pas au port. Vous aurez des chances qu’ils vous laissent suivre votre chemin, sans insister.
Chaque membre de la famille le remercie avant de prendre la longue route vers la capitale irlandaise, le long d’un cours d’eau baptisé le Grand Canal. Le bâton de George ne sera pas d’une grande utilité si les voleurs ont des couteaux ou d’autres armes plus offensives, songe Donald Corcoran en les voyant s’éloigner.
C’est à ce moment qu’on voit apparaître au loin des nuages annonçant des précipitations. L’expédition ne se réalisera pas sans devoir affronter les éléments.
Une ferme abandonnée
Le clan Murphy a pu progresser sur plusieurs kilomètres d’un chemin mal entretenu sans recevoir de pluie, malgré des nuages noirs à l’horizon. Les gouttes se sont mises à tomber doucement. Une demi-heure après, la pluie s’est intensifiée. George redoutait ce mauvais temps; quand les nuages touchent le sol, c’est que la pluie sera forte, a souvent répété son fils John, toujours disponible pour prévoir le temps qu’il fera. Le tonnerre se fait entendre au loin.
Il faudra se mettre à l’abri avant longtemps. La charrette pleine de bagages ne peut demeurer à la pluie. Un des jumeaux repère une ferme éloignée du chemin, juste avant la prochaine courbe. Elle semble abandonnée, comme plusieurs autres qu’ils ont pu remarquer en marchant depuis le village de Pollagh.
Les quatre pressent le pas pour s’y rendre. Une maison, une étable et un hangar, le tout entouré d’arbres, ce qui rend l’emplacement sympathique, même si les occupants avaient dû eux aussi quitter leur ferme. Les bâtiments ont l’air d’avoir été bien entretenus et pourront offrir un bon refuge en attendant la fin des précipitations.
En approchant, George ne cesse de scruter chacun des bâtiments à savoir si la ferme avait bel et bien été abandonnée. Il ne veut pas arriver sur place et surprendre des occupants. Il ne souhaite pas créer de mauvaise surprise à quiconque et provoquer des réactions agressives. La charrette fait quand même assez de bruit en roulant pour avertir au loin que quelqu’un approche, se dit-il.
Plus le groupe s’approche, plus il devient évident que la ferme avait été désertée. Des portes sont ouvertes et battent au vent. Une fenêtre de la maison est cassée. La pluie peut y pénétrer.
- Il y a quelqu’un?, crie George pour surmonter le bruit de la pluie forte qui tombe.
Aucune réponse. Mary, plus mobile que son mari qui tire la charrette, se dirige alors vers la porte d’entrée de la maison. Personne, constate-t-elle. On peut entrer, se dit-elle. Ses deux fils la suivent sans trop hésiter.
George se dépêche à aller porter la charrette sous un appentis attaché à la maison pour la mettre à l’abri. L’endroit avait été visité par des voleurs, se dit George en entrant. Tout avait été renversé à l’intérieur, comme si on avait voulu trouver des objets de valeur laissés par les occupants dans le bâtiment. Inutile de chercher de la nourriture. Ceux qui sont passés avant eux avaient tout fouillé.
La maison était probablement habitée par des gens un peu plus fortunés qu’eux. Les quelques meubles laissés sur place en témoignent. Au rez-de-chaussée, on entre dans la cuisine adjacente à une pièce qui devait servir de salon.
- Même des gens plus à l’aise ont tout abandonné, songe George en inspectant les pièces.
- Cette maison est assez en bon état. Le toit ne semble pas couler, déclare-t-il en faisant entendre sa voix pour la première fois depuis qu’il est à l’intérieur.
Jake et John ont visité toutes les pièces plus rapidement que leurs parents, découvrent l’endroit au pas de course. À l’étage, ils s’imaginent occuper telle ou telle chambre, dont la fenêtre donne sur une colline ou sur la route pour voir venir les voyageurs au loin.
Comme la pluie ne semble pas vouloir s’estomper, George et Mary décident d’y passer la nuit, espérant qu’on pourra reprendre la route de tôt matin le lendemain. Les garçons ont repéré de vieux matelas qui vont pouvoir faire l’affaire pour la nuit.
Deux hommes et un cheval
Chaque membre de la famille Murphy a ouvert l’œil à tour de rôle, une fois le soleil levé. Ils ont pu casser la croute à même les provisions transportées dans la charrette. Pendant le déjeuner, un hennissement se fait entendre. Le son ameute les jumeaux qui accourent aux fenêtres pour savoir d’où il vient. Un cheval tire une voiture dans laquelle deux hommes ont pris place. L’animal avance péniblement dans le chemin rural en mauvais état.
George ordonne aux garçons de reculer pour ne pas être repérés. La ferme est abandonnée. Les deux hommes, peut-être des gens du voisinage, peuvent trouver curieux d’y voir quelqu’un bouger. Avaient-ils été engagés par un propriétaire foncier pour surveiller les fermes délaissées par les occupants? Ou est-ce des brigands à la recherche de voyageurs à détrousser?, se demande-t-il.
George et sa famille ne le sauront jamais, car les hommes poursuivent leur chemin sans même jeter un coup d’œil vers la ferme qui a servi d’hôtel de fortune aux Murphy.
La route peut leur réserver des rencontres imprévues avec des inconnus, comme on les avait avertis avant de partir du village. Des voleurs sont en embuscade non loin de la route, de manière à pouvoir épier les voyageurs en route vers un port de mer. Souvent, ils détroussent leurs victimes et les laissent partir sans leur faire de mal. Mais il arrive que le traquenard tourne mal. Certains voyageurs ayant tout laissé derrière eux n’ont pas voulu obtempérer. Les voleurs peuvent se montrer agressifs. Des coups ont été portés. Il y a eu des blessés et même des morts des deux côtés.
L’armée a eu l’ordre de patrouiller dans les routes menant à la capitale, afin de mettre fin aux guets-apens. Sans grand succès, toutefois; des soldats mal payés ne mettent pas beaucoup de cœur à l’ouvrage.
Des voyageurs ont organisé des convois de quelques familles pour assurer leur sécurité, misant sur l’effet du nombre pour décourager les brigands postés le long des routes menant à Dublin. George avait évidemment envisagé cette possibilité. Il avait sondé ses voisins et autres gens du village voulant partir, mais les dates de départ ne concordaient pas.
Des hommes lui avaient proposé de les accompagner sur quelques dizaines de kilomètres, histoire d’assurer la protection de la famille. Certains lui ont suggéré d’emprunter un trajet plus au nord, plus long, mais réputé passer par des chemins moins hasardeux pour les voyageurs.
Les voleurs sont bien souvent des Irlandais ayant tout perdu et incapables de s’expatrier vers un monde meilleur. Sans ressource et abandonnés, ils ont entrepris de détrousser les gens pour réussir à faire manger leurs enfants.
Avec le temps, leurs techniques se sont raffinées. Les voleurs sont armés, mais plusieurs n’ont pas la prétention de vouloir du mal à leurs victimes. Une fois soulagés de leur argent, les voyageurs peuvent reprendre leur route la plupart du temps. Ces pirates des routes disparaissent dans la nature aussi vite qu’ils sont venus.
Un débutant
C’est Jake qui avait ouvert l’œil en premier, dès les premières lueurs du jour. Tout le monde avait dormi d’un sommeil nerveux; spécialement George, hanté par la menace des voleurs de chemin.
Le mot d’ordre était de rapidement se mettre en route pour reprendre le temps perdu la veille. Et surtout ne pas demeurer immobile trop longtemps pour ne pas attirer l’attention. La pluie avait cessé peu de temps après le lever du soleil. « Quand il pleut tôt le matin en se réveillant, c’est que ça ne durera pas toute la journée », mentionne John, le météorologue maison.
On a vite avalé un bout de pain et remis les bagages sur la charrette. C’est d’un pas rapide qu’on a accumulé les kilomètres dans les heures qui ont suivi. La route, toujours aussi cahoteuse, est pratiquement déserte. Le quatuor n’a croisé que quelques paysans se dirigeant tantôt avec des moutons, tantôt avec une vache, vers on ne sait trop où, tellement les environs n’offrent que bien peu de potentiel agricole.
Après avoir marché quelques heures le long du canal, la température ayant pris des degrés plus l’heure du midi approche, on décide de prendre une pause. George a identifié un arbre éloigné du chemin sous lequel se reposer. Il laisse donc la charrette au milieu de la route. L’arbre surmonte un monticule donnant une bonne vue sur la région.
Profitant de cette pause à l’ombre, aucun n’ose parler. On s’échange la bouteille d’eau puisée au puits de la maison ayant servi d’auberge la nuit précédente. C’est l’un des jumeaux qui brise le silence en demandant à ses parents de discourir sur ce qui allait arriver une fois rendu à Dublin.
- Qu’allons-nous faire en arrivant à Dublin?, questionne Jake, pressé de mettre les pieds dans une grande ville pour la première.
- Nous allons…, hésite George en détournant ce regard et en fixant ce qui se passe derrière son fils.
Un homme vient de surgir de la colline. Il est armé d’un couteau. D’un coup, les Murphy se lèvent et se serrent les uns contre les autres. George dirige ses fils et son épouse derrière lui. Le forcené se fait menaçant avec son couteau qu’il tient nerveusement. L’homme d’environ 30 ans tremble. George regrette d’avoir laissé la charrette sur le chemin, à de trop nombreux mètres de l’arbre; impossible de mettre la main sur le bâton devant servir d’arme défensive en cas d’attaque de ce genre.
- Avez-vous de l’argent?, crache l’inconnu en levant son couteau à petite lame.
Personne ne répond, tous étant abasourdis par ce qui se passe. George, Mary, Jake et John se contentent de fixer l’homme armé devant eux. Tout se bouscule dans leur tête. Ils songent à fuir. À attaquer.
L’assaillant s’impatiente. Son visage mince et blême montre sa nervosité.
Le conseil du maire Flanagan revient à l’esprit de George : dire qu’on n’a pas d’argent, qu’on vient de quitter son village, sans n’avoir pu rien vendre, pour aller rejoindre de la parenté ailleurs dans le pays. Comme on se trouve sur le chemin menant à Dublin, c’est peut-être une bonne porte de sortie.
- Nous n’avons pas d’argent. Tout ce que nous avons est dans cette charrette. Des vêtements et un peu de nourriture. C’est tout, risque George en gardant sa femme et ses fils derrière lui, à distance de l’homme.
C’est à son tour de ne pas répondre. Il cherche quoi dire.
- Nous n’avons pas pu vendre notre maison. Personne n’en voulait, reprend George, en se faisant le plus convaincant possible. Nous avons tout abandonné pour nous rendre chez de la parenté de ma femme, près de Dublin. Je pourrais trouver du travail.
L’homme portant une casquette et un manteau noir semble désemparé devant le mensonge que George livre comme une vérité. Après quelques instants d’hésitation, il fait un pas devant et pousse vigoureusement George, comme pour créer de l’espace et libérer le chemin vers la charrette.
George tombe au sol, mais n’a pas été blessé. Il a craint avoir été atteint par le couteau du malfaiteur. Ce dernier avait commencé à fouiller dans les bagages quand le père des jumeaux a pu reprendre ses esprits. Il s’approche lui aussi de la charrette, tout en gardant une certaine distance. George sait qu’il ne risque pas de trouver quelque chose pouvant l’intéresser dans les bagages. L’argent de la vente de sa ferme est dans la poche de son pantalon.
L’homme ne surveille pas ses arrières. Il tourne le dos à ses victimes alors qu’il fouille dans les affaires de la famille Murphy. Horrifiés, Mary et ses garçons regardent la scène.
George avance tranquillement alors que les vêtements de la famille volent de tous les côtés, tellement l’homme cherche vigoureusement de l’argent ou des objets de valeur. Il n’a pas vu le bâton placé le long du manchon droit de la charrette. Quand il est assez près, George l’attrape et se prépare à s’élancer pour frapper l’intrus derrière la tête. Mais l’homme a senti sa présence derrière son épaule droite. Il se retourne d’un coup en déployant son bras pour atteindre George avec son couteau. Heureusement, il le manque, mais George réplique immédiatement en lui infligeant un coup de bâton à la tête. La violence de l’attaque lui fait perdre l’équilibre. Sonné, le voleur se retrouve par terre et échappe son couteau.
George se prépare à le frapper une autre fois. Relevant la tête, l’homme réalise qu’il n’est plus armé. Il lève la main pour le supplier de ne pas lui donner un autre coup de bâton. Du sang coule le long de sa joue.
- Non, arrête George!, crie Mary comme il est pour s’élancer, ne voulant pas que les deux garçons assistent à un autre assaut.
Toujours au sol, le voleur qui a visiblement tout d’un débutant dans le métier recule en poussant avec ses talons. Il semble vouloir fuir plus que d’engager le combat. George s’élance quand même, mais freine son geste juste avant de le frapper une autre fois à la tête.
L’homme comprend qu’il a de la chance et qu’il peut déguerpir. Ce qu’il fait immédiatement. Le perdant de la confrontation attrape sa casquette tombée de sa tête et prend la fuite au plus vite. Les Murphy le regardent s’éloigner vers le nord et atteindre une forêt.
George tombe à genou. L’adrénaline lui ayant servir de carburant a diminué d’un coup dans son système nerveux. Il réalise maintenant qu’il est passé près d’une blessure ou même de la mort si l’homme avait eu plus d’expérience dans l’attaque en embuscade. Jamais de sa vie il n’avait été impliqué dans situation aussi violente. Jamais il n’avait eu à se défendre physiquement contre un homme lui voulant du mal.
Il laisse tomber le bâton de sa main droite. Elle va jusqu’à la poche de son pantalon pour s’assurer que l’argent s’y trouve toujours, geste qu’il a répété souvent depuis le début du voyage. Muets, sa femme et ses fils le fixent. Eux aussi savent que l’affaire aurait pu mal tourner. Eux aussi n’avaient jamais été confrontés à un tel épisode d’agressivité. Tous ont grandi dans l’univers paisible de Pollagh.
L’Irlandais n’a pas la force de parler, encore essoufflé des efforts fournis pour se défendre. Cessant de fixer au loin, il pose son regard sur la charrette et le désordre autour. Il ne reste que deux malles en place. L’homme avait eu le temps de déloger et d’ouvrir des bagages. Des vêtements jonchent le sol, sans toutefois avoir été abimés sérieusement, constate-t-il.
- Ça va?, demande Mary à son époux en s’approchant de lui, maintenant que le danger semble écarté.
Sans répondre verbalement, il se relève en essuyant ses vêtements et en faisant signe que tout va bien. Les deux ados commencent donc à ramasser les choses au sol pour les remettre dans les valises, pour ensuite les replacer sur leur moyen de transport.
- Nous l’avons échappé belle, dit George, en remettant son inestimable bâton au même endroit où il l’avait saisi pour se défendre du voleur.
Une fois leurs esprits revenus, la famille Murphy reprend son chemin. Ils venaient de passer Tullamore quand l’homme a attaqué. Il fallait presser le pas pour arriver au village de Daingean avant la nuit.
La suite vendredi prochain!
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