Enfin le départ vers le Canada


Repli stratégique. Les Murphy et les Bannon ont convenu de ne pas se présenter au bateau au même moment, puisque seuls George, Mary, Jake et John possèdent une réservation pour l’embarquement.

Karl, Barbara, Elizabeth et Bruce restent donc en retrait avec la charrette le temps de voir comment va se dérouler l’approche de l’équipage. Ils ont donc vu les Murphy se faire dire qu’ils ne se sont pas présentés au bon bateau. Les Bannon les ont ensuite observés se défaire d’une partie de leurs bagages pour embarquer sur un navire plus petit. Karl s’est discrètement approché du bateau sur le quai afin de récupérer ce qui a été mis de côté par la famille Murphy sous l’ordre du matelot responsable de l’embarquement.

Comme convenu, la famille Bannon s’était positionnée afin de pouvoir observer la scène à bonne distance. Karl veut laisser s’écouler un peu de temps avant de se présenter au bateau pour quémander une place sur le voyage sans réservation.

George et Mary craignent que les Bannon se fassent refuser l’accès au bateau. D’après ce qu’ils avaient entendu des responsables du voyage venus les solliciter à Pollagh, les places sont comptées. «Les navires ne sont pas élastiques», avait averti Bill Griffith, lors de l’assemblée tenue dans l’église du village.

Les Bannon ont pu aussi observer une autre famille, comptant quatre enfants celle-là, se faire elle aussi diriger à son tour vers un bateau plus petit et se départir d’une partie des bagages, exactement comme les Murphy ont été forcés de le faire. Leur stress a commencé à grimper. On ne fait pas de quartier à ceux qui se présentent à la rampe. Intransigeant, l’air du chargé de l’accueil des passagers n’indique rien de bon pour ceux qui espèrent de la flexibilité.

S’ajoute à cela que le couple Bannon a eu amplement le temps de remarquer les mats; le bateau qui accueille les Murphy n’en compte que deux...

-          Es-tu certain que nous allons pouvoir partir?, demande Barbara à Karl. Je ne suis pas convaincue que nous aurons une place sur ce bateau. Il n’y a même pas de place pour les bagages. Je ne suis plus certaine de vouloir partir…

-          Je ne sais pas si nous pourrons y avoir une place. Mais je vais tenter ma chance, répond son mari en ne quittant pas le bateau des yeux. Peut-être que des passagers attendus ne se présenteront pas et nous pourrons prendre leurs places. Nous allons attendre juste avant que l’équipage lève l’ancre pour nous présenter et demander qu’on nous prenne à bord.

-          Que fait-on si nous n’avons pas de place sur le bateau?, questionne encore Barbara, sans obtenir de réponse, si ce n’est qu’un haussement d’épaules de son époux.

Les Murphy prennent leur temps pour prendre place sur le bateau. Quelques passagers étaient déjà à bord. Ils ont pu trouver un coin du deuxième pont, sous les quartiers du capitaine et de l’équipage, assez grand pour les recevoir. Est-ce un bon endroit pour se loger en vue d’un aussi long voyage?, se questionne George en regardant ses garçons et sa femme s’installer. Impossible de le savoir. Ils en sont à leur première traversée à vie, après tout. D’autres familles avaient fait de même. En occupant le deuxième pont, on s’éloigne peut-être de la vermine qui a l’habitude de faire partie des voyages en bateau, espère-t-il.

La famille Murphy va donc passer les prochaines semaines au bout d’une rangée de lits superposés. George, Mary et leurs fils ont pu placer les bagages qui leur restent de façon à garder discrètement de l’espace pour les Bannon.

Peu de lueur filtre, si ce n’est que celle du soleil provenant de l’ouverture centrale qui mène au pont supérieur. Il est d’ailleurs interdit d’allumer une torche ou une lampe pour se faire de la lumière, leur a-t-on répété. Les incendies sont redoutés et fatals sur de tels bâtiments construits en bois.

Les paillasses avaient connu de meilleurs jours, a pu conclure Mary en inspectant les couchettes faites de lattes de bois mal assemblées. Des couvertures qu’elle avait insisté pour garder vont pouvoir servir à donner plus de confort lors des nuits à venir.

La partie centrale du deuxième plancher permet d’accéder au pont supérieur. L’espace est restreint.

Nourriture abondante… pour les matelots

Pendant ce temps, les jumeaux, montés sur le pont principal, ont pu constater que les manœuvres de transbordement des provisions diffèrent, selon si elles sont pour les passagers ou les membres de l’équipage. La nourriture destinée à ces derniers semble plus abondante et fraiche! C’est à cette conclusion qu’on en vient quand on voit ce qui en revanche est embarqué pour les passagers. Le tout mis en place sur le navire en une heure. Mais les provisions de l’équipage ont demandé le travail d’un après-midi complet. Pourtant, les passagers sont plus nombreux que les matelots sur le navire. Pourquoi? À un peu moins de 20, mangent-ils davantage que la centaine de voyageurs?, se demande Jake.

Et l’eau? « Les barils destinés à l’équipage ne doivent pas être entreposés dans la même section du troisième pont que ceux des passagers », avertissement souvent entendu lors des travaux des débardeurs.  Jake n’a pu les compter, mais les barils empilés dans la section réservée aux membres de l’équipage semblaient plus nombreux. La pièce est fermée à clef, a-t-il appris en écoutant attentivement les échos des manœuvres.

-          Je vais essayer d’aller les compter durant le voyage, se promet Jake.

Demeurés sur le quai, les Bannon assistent aux manœuvres de l’équipage à distance. Karl ne quitte pas le bateau des yeux. Il hésite avant de se présenter devant la passerelle d’embarquement. Quand sera le meilleur moment pour demander une place? En reste-t-il? Assez pour deux adultes et autant d’enfants? Allait-on les repousser? Si oui, pour quelles raisons?

L’heure du départ approche, dit Karl à Barbara. Il a entendu dire par un passant que le bateau allait lever l’ancre vers la fin de la journée. Le capitaine, semble-t-il, veut s’éloigner du port au cours de la soirée, dans le but d’être prêt à profiter des premiers vents favorables du large le lendemain matin. Il faut donc choisir le moment où tous les passagers ont été admis sur le bateau et celui où l’équipage est sur le point d’entreprendre les manœuvres de départ.

C’est le moment!, se dit Karl, en voyant des matelots s’approcher des amarres. Avec Barbara et les enfants, il se présente donc au même homme qui avait accueilli les Murphy avec bien peu de manières, quelques heures avant.

-          Avez-vous de la place pour deux adultes et deux enfants?, demande Karl en montrant les trois autres qui le suivent les bras pleins d’effets personnels.

-          Avez-vous de quoi payer?, demande à son tour le préposé à l’embarquement, sans gentillesse dans la voix.

-          Oui. Combien voulez-vous?, répond Karl en se penchant pour récupérer des billets dissimulés dans l’une de ses bottes.

-          Ça devrait faire, ajoute le marin en lui arrachant et en tripotant la pile de billets sans vraiment prendre le temps de compter. Vous devrez prendre les places qui restent. Je ne sais pas où il y en a, peut-être sur les ponts inférieurs.

-          À la cale?

-          Vous êtes chanceux de pouvoir embarquer…

L’homme à la peau brunie par le soleil se nomme Jim. Les Murphy, les Bannon ainsi que les autres passagers l’ignorent, mais ils apprendront à le connaître assez rapidement. Déjà, en voyant  se pointer les passagers retardataires, cet Écossais ayant quitté son pays avant d’en être chassé avait flairé la bonne affaire. Quand le capitaine a le dos tourné, il en profite pour élaborer de basses œuvres; comme quand les Bannons se sont présentés à lui sur la rampe d’embarquement. Il a rapidement estimé que la liasse de billets présentée par Karl était trop épaisse. Le total dépassait le prix habituellement exigé pour le voyage. Jim empochera le surplus avant de faire le compte avec son patron.

Ce marin de métier fait beaucoup de pluie et peu de beau temps sur le navire durant les voyages vers le Canada. Plusieurs apprendront  à le redouter et à s’en méfier au cours de la traversée. C’est pourtant la première personne à qui les passagers s’adressent en arrivant au bateau et celui vers qui ils pensent pouvoir se tourner en cas de besoin.

Aucune trace de Bill Griffith, le responsable de la compagnie de navigation venu au village avec son adjoint McDonaugh pour recruter des voyageurs irlandais voulant émigrer, constate George.

Instinctivement, les Bannon rejoignent les Murphy sur le deuxième pont afin de s’installer près d’eux. Leur arrivée tardive et visiblement non prévue sur le bâtiment n’a pas plu à quelques passagers.

-          Pourquoi on les laisse embarquer ceux-là?, demande une femme, les poings sur les hanches, en les regardant descendre  du pont supérieur. Il faut comprendre qu’il y a de la nourriture et de l’eau en surplus à bord? Ça me surprendrait! Nous allons en manquer si nous ajoutons des bouches supplémentaires à nourrir. Depuis quand les provisions augmentent-elles en chemin?

Karl et Barbara ne ripostent pas, même s’ils ont bien entendu la femme rouspéter. Sur le coup, après avoir entendu ces critiques, George regrette de ne pas leur avoir dit de jouer les étrangers. Il ne veut pas passer pour celui qui a orchestré l’arrivée de deux adultes et deux enfants en surplus sur le bateau. Murphy ne tient pas à commencer le voyage en se faisant coller l’étiquette de celui qui a manigancé pour les faire embarquer en obligeant tout le monde à se tasser et à se rationner.  Quand ils ont approché, Murphy a fait semblant de ne pas connaître ces personnes, tout en se montrant quand même aimable avec eux. Heureusement, Mary est plus loin, en train de placer ses affaires près de la couchette des garçons, alors qu’ils visitent le bateau.

Les jumeaux peuvent enfin arpenter le navire dont ils avaient tant parlé, autant leur imagination le permettait. Ils s’étaient souvent imaginés en train de se faire offrir par le capitaine de prendre la barre pour diriger le bateau à la faveur d’une mer calme; de grimper aux cordages qui mènent à la pointe des mâts; à être les premiers à voir les côtes du Canada et à le crier à tous les passagers et aux membres de l’équipage.

-          Nous sommes bien trop jeunes, avait conclu John, toujours le plus réservé des deux, après avoir réfléchi à ces possibilités.

-          Peut-être que non… si on ne le demande pas, personne ne va nous l’offrir, avait répondu Jake, plus intrépide et dégourdi.  Je vais certainement le demander. J’ai un bon sens de l’observation.  J’aurai le temps de regarder comment ils font pour diriger le bateau. Je vais apprendre. C’est simple, je vais les imiter et je pourrai faire comme les matelots.

Prier pour éloigner les malheurs

Les membres de l’équipage s’activent davantage. On sent le moment du départ approcher. Un sentiment d’urgence s’est installé. Les ordres lancés de chaque côté du navire se répètent comme l’écho dans les montagnes. Les matelots courent dans tous les sens. Encore quelques minutes et le bâtiment s’éloignera du quai, une fois les amarres libérées. Bien peu de gens assistent au départ sur le quai; la plupart des passagers ont quitté leur village dans les régions irlandaises, laissant sur place parents et amis. Par ailleurs, rares sont les passagers qui montent  sur le premier pont pour voir s’éloigner la terre ferme, trop occupés à s’installer pour ce long voyage qu’ils savent éprouvant. Certains ont commencé à prier, à genou près de leur couchette, pour éloigner les malheurs dès le début du voyage.

-          Venez avec nous!, ordonne une femme en se tournant vers les autres passagers du deuxième pont, avant de s’approcher du petit groupe de prieurs qui avait déjà pris soin d’installer un crucifix au mur, vis-à-vis l’allée centrale formée par les deux rangées de couchettes superposées.  Allez, nous ne serons pas de trop pour demander à Dieu de faire fuir le démon. De nous aider. Tout peut se produire durant un voyage comme celui que nous allons faire, poursuit la femme aux cheveux roux bouclés. Avez-vous pensé aux tempêtes? Aux maladies? Aux monstres dans l’océan? Et aux pirates? J’ai entendu dire qu’ils sont assoiffés de sang. Ils tuent les passagers des bateaux et s’emparent de ce qui s’y trouve. Ils ne font pas de quartier aux femmes ni aux enfants...

En entendant cela, Mary et Barbara se précipitent vers le petit sanctuaire improvisé. Un tel discours a de quoi terrifier toute personne n’ayant pas voyagé souvent dans sa vie et croyant que les prières peuvent être salvatrices pour échapper aux malheurs. George continue ce qu’il avait commencé, soit déballer les affaires des jumeaux afin de bien les dissimuler dans un coin et éviter le vol. Oui, une prière ne peut pas nuire, mais il ne croit pas qu’on évitera tous les problèmes au cours du voyage en égrainant un chapelet. Il avait d’ailleurs évité de les énumérer depuis le départ du village afin de ne pas alerter sa famille inutilement. Karl, le voyant du coin de l’œil, décide de l’imiter et ne pas suivre les femmes. Ses enfants ont entrepris de préparer leur couchette à leur goût et n’ont pas porté attention à ce que vient de dire la pieuse femme.

-          Je peux toujours prier dans ma tête, se dit-il alors. Probablement que j’aurai à leur faire plus d’une fois dans les prochaines semaines avec tout ce qui va se passer sur ce bateau…

Jake et John assistent aux manœuvres de départ. Un spectacle à ne pas manquer. Ils se sont  installés à l’avant du bateau pour observer le travail de l’équipage. Jake a surtout remarqué l’empressement des matelots à désamarrer le bateau. Une fois l’ordre donné, c’est au pas de course qu’ils se sont mis au travail. Pourquoi cet empressement? C’est juste s’ils n’ont pas coupé les câbles à la hache pour accélérer le boulot! Le bateau s’est éloigné du quai rapidement, se dit-il.

Jake n’a pas manqué de raconter à son père le spectacle offert sur le pont principal lors du départ. Il déduit que George commence à se méfier de l’équipage depuis que la famille a fait son embarquement. La manière dont les gens sont accueillis: aucune cérémonie, indication ou information sur les préparatifs ou sur le voyage lui-même.

Une fois tout le monde à bord, que l’ordre du départ est donné, est-ce qu’on on lève l’ancre au plus vite avant que certains décident qu’ils ne veulent plus faire partie de la traversée et demandent de quitter le navire? C’est le danger qui guette l’équipage devant transporter des gens n’ayant jamais voyagé, pense-t-il.

-          C’est peut-être tout le temps comme ça sur les bateaux, répond George à son fils pour ne pas trop l’inquiéter. Quand c’est le temps de quitter le port, ils doivent s’activer pour laisser la place à d’autres navires…

Le deux-mâts a jeté l’ancre une fois arrivé au large, à distance de vue du port de Dublin.  Les passagers ont pu passer une première nuit tranquille dans leurs quartiers. Heureusement, aucune vague n’a fait tanguer l’embarcation assez pour nuire au sommeil. Cela a permis aux moins habitués de voyager en mer d’apprivoiser sans trop de heurts leurs premières heures sur l’eau. Plusieurs avouent toutefois ne pas avoir pu dormir à leur guise, tellement la situation est nouvelle et bouleversante pour eux.


 La suite vendredi prochain!


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