On jette l’ancre ? Pourquoi?
John Murphy veut que son père assiste aux derniers moments
de ce voyage qui n’en finit plus avant
l’arrivée à Québec. Sauf pour aller chercher de quoi manger, George n’a pas
vraiment monté sur le pont principal depuis son altercation avec des membres de
l’équipage lors de l’épisode des corps jetés à l’eau sans ménagement par Jim.
Il ne tient pas à le revoir ni à faire face aux autres membres d’équipage ou à son
état-major. Les récits et informations rapportés par les jumeaux lui suffisent.
Le veuf n’a pas non plus le cœur à se divertir depuis la mort de sa douce Mary.
Toujours fin observateur des phénomènes météo, John lui
demande cette fois de faire un effort pour venir admirer les paysages qu’offrent
les côtes du Saint-Laurent, alors que le printemps prend ses droits sur l’hiver
à cette période de l’année. Un vent de bonne force fait gonfler les voiles du
deux-mâts.
Jake s’y trouve depuis une heure. Il a pris place sur la
proue pour ne rien manquer. O’Donnell lui a dit qu’il s’attendait à ce que le
navire, devenu plus léger pour les tristes raisons que l’on sait, vogue à une
vitesse rarement atteinte, si le vent souffle dans la bonne direction. Amateur
de vitesse, l’adolescent veut avoir la meilleure place pour sentir l’exaltation
offerte par une embarcation de quelques dizaines de tonnes ayant atteint sa
meilleure allure. Depuis le départ de
l’Irlande, rarement le navire a pu filer à haute vitesse, au grand
désappointement du garçon de 14 ans.
George s’est finalement laissé convaincre par John. Il vient
s’installer lui aussi sur le devant du bateau pour admirer le paysage et sentir
l’air frais de cet avant-midi du milieu du mois de mai 1847. Au grand plaisir
des jumeaux qui s’inquiètent de la déprime de leur père toujours réfugié au
secteur des lits superposés du deuxième pont.
Des bateaux
immobilisés
Il imite alors bien d’autres passagers venus contempler le
relief du pays qui va les accueillir. Plus le bateau avance vers Québec, plus
on peut distinguer la forme des fermes des seigneuries dessinées depuis le
début de la colonisation en Nouvelle-France devenue territoire anglais après la
Conquête de 1760. Plusieurs se voient déjà cultiver la terre du Bas-Canada.
D’autres souhaitent, une fois débarqués à Québec, se mettre en direction du
Haut-Canada où des membres de leur famille les attendent.
Depuis le départ de Gaspé, leur navire a croisé deux bateaux
se dirigeant vers l’océan. Dans les deux cas, on pouvait distinguer des
empilements de poutres de bois sur le pont. O’Donnell a expliqué à Jake qu’il
s’agissait probablement d’embarcations transportant des Irlandais vers Québec,
mais qui retournent vers l’Europe avec une cargaison de bois.
-
Donc, ce ne sont pas des bateaux adaptés au
transport d’humains, avait-il soutenu lors d’une conversation tenue il y a quelques
jours. Les voyages vers le Bas-Canada sont encore plus difficiles qu’à bord du
nôtre. Les équipages font leur argent en ne revenant pas vides…
-
Mais le nôtre fait son argent en laissant mourir
les passagers pour avancer plus vite, reprend Jake, une pointe de dégoût dans
la voix.
La vitesse du Triton a pu se mesurer quand il s’est approché
d’un autre bateau voguant dans la même direction. En une heure, le navire a pu
le dépasser à tribord et l’a distancé. Il semble bondé de passagers entassés
sur le pont principal, a remarqué Jake, toujours placé aux meilleures loges de
cette compétition pour jeter l’ancre devant Québec.
Une heure de plus s’écoule et il est devenu possible de
distinguer un autre compétiteur à voiles droit devant, croit-il.
-
Nous allons certainement pouvoir le doubler lui
aussi, se réjouit Jake, en le voyant se rapprocher au loin.
Mais plus on s’approche, plus on peut distinguer qu’il ne
vogue pas. Même que ses voiles ne sont pas déployées. Ce bateau battant
pavillon irlandais est immobile. En arrivant à sa hauteur, on peut en
apercevoir d’autres aussi en attente, malgré le peu de distance avant d’arriver
à Québec. Une bonne dizaine d’autres bateaux ont jeté l’ancre à cet endroit du
fleuve, non loin d’une île sans végétation sur son flanc sud-est.
-
Pourquoi?, se demande le jeune Murphy en
s’étirant le cou et en grimpant à des cordages du premier mât pour voir encore
plus loin.
C’est à ce moment que des ordres sont lancés et répétés d’un bout à l’autre du pont afin qu’on entreprenne des manœuvres pour stopper le bateau. Les voiles sont baissées une à une pour les attacher aux vergues des mâts. Le bâtiment perd alors de son allure rapidement, jusqu’à s’arrêter et jeter l’ancre un peu à l’écart des autres navires mouillant dans le secteur.
Des passagers présents sur le pont protestent. Ils
aimeraient qu’on leur explique la raison de ce nouvel intermède dans le voyage.
Pourquoi s’arrêter à ce stade-ci alors que Québec est toute proche, à quelques
heures à peine avec ce vent?
Même s’ils rouspètent et réclament des explications, les
passagers demeureront dans l’ignorance, comme toujours. Même certains marins,
les plus jeunes, ne semblent pas comprendre pourquoi on doit s’arrêter alors
que le bateau avançait à haute vitesse.
De petites embarcations à rames font la navette entre des
navires et l’île toute proche. Des gens montent à bord, certains en descendent.
Toute cette activité est difficile à comprendre, quand on sait qu’on approche
du but, de mettre fin à ce voyage qui a fait vivre tant de malheurs aux
passagers irlandais.
-
Que se passe-t-il? Pourquoi on arrête ici? N’étions-nous
pas près d’arriver enfin à Québec?, demande George à ses garçons.
-
Je ne sais pas, répond John.
-
Je n’ai rien entendu au sujet cet arrêt, ajoute
Jake.
-
Encore quelque chose qu’ils nous ont caché,
lance George, en voyant les Bannon arriver près d’eux pour en savoir plus.
-
On n’arrivera bien jamais!, claironne Karl à
l’intention des autres personnes présentes dans son secteur du pont.
-
Il faudrait leur demander pourquoi il faut
s’immobiliser ici, suggère Barbara, en regardant autour d’elle pour aussi attirer
l’attention. Si nous ne demandons rien, ils ne le diront pas. Nous les
connaissons. Ils n’informent personne!
Un coup à la tête
George accepte la demande de Barbara et se retourne pour
trouver un marin. Un membre de l’équipe est en train de rouler un cordage après
avoir baissé l’une des dernières voiles encore en place. Murphy le questionne
sur ce qui se passe; peine perdue, il lève les épaules pour faire signe qu’il
n’est pas au courant. Même réponse d’un autre matelot, semblant pourtant plus
âgé.
-
Ils le savent, mais ne veulent pas nous le
dire!, déclare-t-il à voix haute, toujours plus en colère. Pourquoi savons-nous
toujours rien?
-
Il serait temps qu’on nous dise ce qui se passe,
hurle à son tour Karl Bannon, encouragé par d’autres passagers qui réclament en
chœur des explications.
Ayant entendu le tumulte inhabituel sur le pont, Jim se
présente sur la tribune que forment la sortie de la timonerie et l’entrée des
quartiers du capitaine. Avant d’ouvrir la bouche, il attend patiemment que les
gens se taisent. À voir son air, il leur annoncera une nouvelle d’importance.
Les bras croisés, le marin exige le silence avant de débuter.
-
Nous devons nous arrêter ici, commence-t-il par
dire. Le bateau ne peut pas aller plus loin. On nous l’interdit.
Les passagers réunis devant lui veulent la suite, mais Jim semble
attendre une question pour reprendre la parole.
-
Pourquoi?, se décide Karl Bannon, voyant qu’il
n’ajoutera rien si on ne lui demande pas plus d’explications.
-
Vous irez probablement en quarantaine là-bas,
répond Jim en montrant du doigt l’île à tribord.
-
Mais non, nous devons aller à Québec!, ajoute
encore Karl, en levant les bras au ciel et en montrant son écœurement.
-
Vous devez rester sur cette île en quarantaine,
car vous avez été malades durant le voyage. Certains le sont encore. Des
médecins vont venir sur le bateau constater l’état de santé des passagers. Ils
vont décider de la suite. Mais probablement qu’ils vont vouloir que vous y restiez.
C’est souvent comme ça…
-
Donc vous saviez depuis le début que nous
allions arrêter ici avant d’arriver à Québec?, enchaîne George en levant le ton
et en détachant chacune des syllabes de sa question. Personne ne nous a parlé de ça avant de partiren voyage. Depuis le début, vous nous avez caché cette possibilité qui ne fait
l’affaire de personne! Si vous nous aviez tout dit avant de partir, personne
n’aurait embarqué sur ce bateau maudit!
-
Nous n’avions pas à vous informer de quelque
chose d’hypothétique, répond Jim sèchement. Nous ne pouvions pas savoir qu’il y
aurait des malades et des morts…
Des paroles aussi scandaleuses ne peuvent pas faire plus mal
à George. On a d’abord entassé les passagers dans le bateau pour ensuite
prendre d’autres personnes lors d’une escale imprévue dans le port d’une ville
infectée par le choléra. Puis, il y a eu des malades, des morts qu’on a
balancés hors du bateau pour le rendre plus rapide. Après on avance, comme Jim
vient de le faire, qu’on ne pouvait pas prévoir la maladie!
Murphy, sans réfléchir, se lance en sa direction, comme il
l’avait fait l’autre jour, poussé par le même élan de rage. Voici le moment de
sa revanche. Il monte deux par deux les marches menant à la timonerie pour atteindre
le marin plus rapidement. Ce dernier a à peine le temps de se préparer que
George lui rentre dedans à la hauteur des hanches. Les deux hommes sont
projetés au plancher et voient des étoiles. George est le premier à se
relever, alors qu’on entend des cris de stupeur venir des passagers qui assistent
au combat. Il tente d’atteindre Jim avec un coup de pied, mais le marin réussit
à l’esquiver et à revenir sur ses longues jambes. George le charge à
nouveau, tête baissée. Son adversaire l’agrippe par les épaules et le projette
en bas sur le pont. Murphy s’effondre sur le plancher. Sa tête a frappé en
premier. Du sang s’en échappe.
Les gens présents réagissent avec horreur. Les jumeaux et
les Bannon accourent auprès du blessé. Il est devenu inconscient après avoir
gémi.
-
Papa, parle-nous!, dit nerveusement John.
-
George, m’entends-tu?, demande Barbara.
-
Regarde ce que tu as fait salopard, ajoute Karl
en levant la tête vers Jim.
Des matelots accourent pour barrer le chemin menant à
l’escalier par lequel George s’est rendu à son ennemi. Jake a fait un pas pour
s’y précipiter et s’en prendre à Jim à son tour. Mais il a stoppé son élan en
voyant les gardes du corps s’interposer.
L’adolescent revient alors vers son père toujours inerte au plancher.
-
Nous devons l’amener dans son lit, propose-t-il
aux Bannon. On le soulève doucement. Je prends les jambes et vous, les épaules.
Les passagers se désolent de voir un autre des leurs en si
mauvaise posture au terme d’un voyage ayant apporté son lot de catastrophes et
de tragédies mortelles. La violence apporte rarement des solutions, mais l’arrogance crasse a ses
limites, se disent-ils en retournant dans leurs quartiers.
George demeure inconscient, malgré les demandes répétées des
jumeaux pour qu’il leur réponde. Barbara a entrepris de lui éponger le front et
nettoyer sa blessure sur le côté droit de la tête. Plusieurs passent pour venir
s’informer de l’état de George. John et Jake craignent de perdre leur père.
Ce n’est que le lendemain que des médecins se présentent
pour inspecter le bateau. On avait forcé les jeunes matelots à débarrasser les
déchets en les jetant à l’eau et à tout nettoyer avant leur arrivée.
Les médecins, pressant le pas, ont rapidement fait le tour
du navire et interrogé quelques passagers. Il est évident que la maladie et la
mort avaient frappé au cours du voyage, ont-ils pu constater avec certitude.
Les voyageurs doivent donc séjourner sur Grosse-Île, le centre de quarantaine d’où
sont venus les médecins à bord d’une chaloupe.
Grosse-Île est située à près de 50 kilomètres en aval de Québec, voisine
de l’île d’Orléans. Une loi adoptée en 1832 par la
Chambre d'assemblée du Bas-Canada a créé cette station de quarantaine. Située
dans l'archipel de l'Île-aux-Grues, la Grosse-Île offre une position
stratégique indéniable : proche du port de Québec, au centre des chenaux
de navigation et dotée de sites propices à l'ancrage. Elle avait été
réquisitionnée par l'armée britannique.
C'est à cet endroit que tous les navires doivent se présenter
afin que les malades contagieux y soient traités pour empêcher l'introduction
du choléra dans la colonie, ont prévu les autorités. En vertu de cette loi sur
la quarantaine, les navires transportant des personnes, des biens ou des
marchandises en provenance de ports infectés ont l’obligation de s'arrêter à
Grosse-Île. Les gens ont l’ordre de se soumettre obligatoirement à une
inspection médicale. Les mesures comprennent également la détention des malades
et de ceux ayant été en contact avec eux.
Petit vient compter
-
Non, les médecins, je ne les connais pas.
Personne n’avait parlé d’eux avant qu’ils montent sur le bateau, dit O’Donnell
à Jake qui est venu aux nouvelles.
-
Ils ne sont pas restés longtemps à bord. Même
pas venus voir mon père blessé…
-
Les médecins viennent juste constater s’il y a
eu des passagers atteints de maladies comme le choléra durant le voyage.
Pour nous, c’était évident. Nous avions
même eu des morts…
-
Oui, oui, nous savons!, ajoute sèchement Jake.
-
Mais ce qui semble être le plus intéressant pour
le capitaine et sa bande c’est celui qui doit venir demain. Il se nomme Petit,
un drôle de nom, tu ne trouves pas?
Jake hausse les épaules et O’Donnell poursuit.
-
J’ai pu comprendre qu’il vient compter les
passagers sur le bateau. Il va décider quand vous pourrez descendre sur l’île
et vous faire soigner. Les matelots les plus vieux semblent dire que ça ne sera
pas long. Qu’on pourra même passer devant les autres! Nous pourrons repartir
vers l’Irlande rapidement pour aller chercher d’autres migrants voulant quitter
leur pays.
-
Ça concorde avec tout ce qu’on a entendu jusqu’à
maintenant. Tout doit aller plus vite pour faire plus de voyages, donc plus
d’argent sur le dos des personnes en détresse, résume le jeune Murphy.
-
Ouain, répond le matelot, un peu gêné par sa
diatribe.
Sur cette réponse mi-figue mi-raisin, Jake ne peut
s’empêcher de songer à ce responsable de l’île qui doit se présenter sur le
bateau dans les prochaines heures. Comme son père qui se méfie de l’équipage depuis
le début, l’adolescent se demande si ce type nommé Petit peut être de
connivence avec le capitaine et Jim son violent bras droit.
Les informations fournies par O’Donnell sont encore une fois
exactes; le responsable de la gestion du flot de personnes à accueillir sur
l’île s’est présenté le lendemain matin. Difficile de comprendre que moins de
24 heures après l’arrivée du bateau, deux médecins et un représentant de la
station de quarantaine ont déjà pu se dégager si rapidement, malgré le nombre
de bateaux mouillant dans l’archipel en ce moment. Ayant quitté le chevet de
son père toujours inconscient, Jake s’est positionné sur le pont de manière à voir
arriver la chaloupe de Petit.
Une fois monté à bord, il se dirige d’un pas pressé vers les
quartiers du capitaine. Jim, venu l’accueillir, le suit de près. La porte est
refermée rapidement. Un marin et puis un autre, qu’on sait parmi les proches du
commandement du bateau, y sont ensuite entrés à leur tour.
Après environ une petite demi-heure, Petit est sorti de la
réunion. Il a serré la main du capitaine, de Jim et des deux marins ayant
assisté aux discussions. Jake a hâte de voir la suite. Petit visitera-t-il tous
les ponts du bateau? S’entretiendra-t-il avec des passagers? Va-t-il confronter
les chiffres fournis par le capitaine en comptant chacun des passagers présents
sur le bateau?
Bien sûr que non. Petit a repris place dans la chaloupe qui l’avait mené jusqu’au bateau. Les passagers présents l’ont regardé quitter – pour ne pas dire se sauver – en se demandant ce que cet homme est venu faire sur le navire au juste. Jake a fait de même, mais en sachant qu’il devait pourtant s’enquérir du nombre d’humains encore sur le deux-mâts. En ne les comptant pas, il doit donc s’en tenir aux chiffres fournis par le capitaine. Sont-ils faussés? Assurément, se dit l’adolescent, devenu aussi suspicieux que son père sur les manigances de la direction de l’expédition.


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