Enfin le fleuve
Les marins s’en doutent depuis quelques jours. On approche de l’embouchure du fleuve Saint-Laurent, ce qui devient le début de la fin de ce voyage interminable.
Personne sur le bateau n’a encore crié «Terre, je vois la
terre au loin!» Mais les calculs du capitaine et de son pilote attitré tendent
à confirmer que le fleuve va présenter son golfe d’un jour à l’autre.
L’arrivée dans l’embouchure coïncide avec une vague de
froid, changement météo draconien qui se produit régulièrement au début de mai
dans ce coin du continent. Les courants d’air qui viennent du nord-ouest portent
des vents ayant fait le plein de froid avant de frapper le bateau sur son flanc
tribord, exposant ses passagers peu habitués aux rigueurs du climat
nord-américain.
Ils usent d’imagination pour combattre le froid. Plusieurs
confectionnent des gants, des foulards et des couvertures avec tous les bouts
de tissu qui leur tombent sous la main. Certains, dont des enfants, souffrent
d’engelures. Des doigts et des orteils gelés. Des blessures mal soignées permettent
à la gangrène de s’installer.
Les vents polaires s’accompagnent d’un refroidissement
extrême. Les vagues qui frappent la coque éclaboussent le pont, ce qui forme
une couche de glace qui recouvre toutes les surfaces extérieures. Les pauvres
qui s’y aventurent risquent de perdre pied… Ce qui est arrivé quand on a servi
le repas, toujours sur le premier pont. Il est toujours hors de question de
faire une exception et d’accommoder les passagers en servant la nourriture plus
à l’abri sur les ponts inférieurs.
Un père et son fils adolescent décident d’affronter quand
même la tempête, craignant d’être les derniers et qu’il ne reste plus rien à
manger. Ce qui devait arriver arriva : un coup de vent, doublé d’une vague
venant de tribord, a fait tanguer le navire subitement. En train de ramasser
les galettes sur la table, ils sont projetés à bâbord. Incapables de se retenir
sur cette patinoire qui ne donne aucune possibilité de s’agripper, l’homme et
son fils sont projetés à l’eau.
Les rares matelots à leur poste malgré le mauvais temps ont
assisté à leur noyade sans réagir, comme s’ils s’attendaient à ce que la glace
cause la mort. La famille vient par s’inquiéter et signale leur disparition. Aucune
explication valable n’est fournie par l’équipage. Encore moins des signes de
compassion.
Ce double décès soudain a une fois de plus plongé le groupe
des passagers dans la torpeur. Ce voyage se révèle dévastateur chez ceux ayant quitté
leur terre natale pour trouver un monde meilleur. Jim pourrait trancher le découragement
ambiant avec son poignard tellement il est intense. Plusieurs des Irlandais voyageurs
sont faibles, amputés ou carrément dépressifs.
Ne pas leur dire
Toujours dans sa couchette, George n’a pas réagi quand Jake
lui a raconté ce qu’il a appris sur la proue au sujet de la disparition du gros
Bill. Il va garder cette histoire horrible pour lui, préférant ne pas informer
les Bannon pour ne pas les ébranler davantage pour le moment. La mort de leur fille leur pèse énormément. Ajouter qu’elle avait été violée avant d’être tuée
aurait été une charge de chagrin supplémentaire épouvantable pour ces parents. Il
reste certainement encore quelques jours avant d’arriver à destination, a-t-il
réfléchi.
Leur fille n’est plus de ce monde, tout comme son bourreau.
Rien ne les fera revenir; elle pour le plaisir de ses parents, lui pour le
faire payer ses crimes. Cavendish avait-il agi seul? D’autres marins vont
disjoncter comme lui et agresser des passagers mâles ou femelles? D’autres
enfants?
On aura l’occasion d’éclaircir ce qui s’est passé au juste
une fois que le bateau aura accosté à Québec, songe-t-il encore. Pas durant le
trajet. Trop risqué d’avoir à affronter le couteau de Jim. George en fait
quasiment une obsession.
Assez pour que les Bannon se questionnent à son sujet
d’ailleurs. Rarement dans sa vie, il a autant détesté quelqu’un. Il en est venu
par hanter ses pensées. Le préfet de discipline du navire ne refuse pas de tuer
pour éliminer une nuisance. Murphy rêve de lui faire la peau. Quand?
Ravitaillement à
Gaspé
C’est un matin densément brumeux qui annonce que le soleil
et le temps plus clément vont reprendre leur droit, de façon à faire oublier le
temps froid des derniers jours. De la barre, on ne voit pas la proue tellement
le brouillard est épais. On a donné l’ordre d’affaler les voiles. Le peu de
vent disponible, trop faible pour donner une meilleure visibilité de l’horizon,
ne suffit pas de toute façon à faire bouger le navire. Aussi, vaut mieux faire
du surplace quand on ne peut distinguer rien à quelques mètres de distance avec
toute cette brume; parce qu’on approche de la côte de ce qui deviendra la
Gaspésie.
Le brouillard s’est enfin dissipé quand le soleil a pu
dégager pleinement ses rayons, au milieu de l’avant-midi. O’Donnell, toujours bien installé sur le
devant du bateau comme on ne lui demandait pas d’être à son poste en raison de
l’absence du carburant éolien, est le premier à crier : «Terre!»
Il vient d’apercevoir la côte à bâbord, à travers le brouillard
s’amincissant. Le jeune homme l’a répété quelques fois, exprimant sa joie
d’enfin pouvoir espérer arriver à destination. Ses cris ne manquent pas de
créer des élans de joie chez les passagers. Plusieurs montent sur le pont
principal pour constater que le nouveau monde se trouve bel et bien devant eux.
Ce n’est pas encore Québec, mais c’est son continent, son pays, se disent-ils.
On y arrive enfin.
Les marins affichent aussi leur satisfaction, mais sans la
mélanger à celle des voyageurs. Le travail allait reprendre à la faveur du
retour du vent. On doit au plus vite mettre le cap sur Gaspé pour un ravitaillement. Cela signifie, seulement pour les plus anciens, la possibilité
de mettre pied à terre pour la première fois depuis de longues semaines.
L’arrêt à Gaspé permet de faire le plein de nourriture fraiche et d’eau
potable, dont on a bien besoin à bord. Mais aussi l’occasion de courir les
bordels et les auberges n’attendant les marins en sérieux manque.
Le privilège n’est pas accordé aux plus jeunes des matelots,
devant garder le navire et ses passagers. O’Donnell, sans le vouloir en
annonçant avoir aperçu la côte, vient de faire ressurgir le vieux principe du « droit
d'aînesse » reléguant les plus jeunes au rôle de figurants.
Une fois la baie de Gaspé à proximité, on jette l’ancre. Des
chaloupes sont lancées à la mer à la hâte. C’est à grandes enjambées, comme on en a
rarement vu depuis le début du voyage, que les marins les plus âgés, dont le
capitaine et Jim, quittent le bateau par des cordages installés le long de la
coque. Sans se faire prier, les rameurs se mettent au travail immédiatement
quand le dernier matelot a tout juste pris place dans la petite embarcation.
Les passagers et les autres marins demeurés sur le navire n’ont qu’à les
regarder s’éloigner.
-
Tu n’es pas parti avec eux?, demande naïvement
Jake à O’Donnell qui était retourné à sa planque favorite après avoir aidé au
départ de ses collègues vers Gaspé.
-
Tu veux rire de moi!, répond-il, insulté. Tu
n’as pas remarqué quel groupe a pu partir?
-
Non.
-
Les plus vieux! Nous, les jeunes, nous ne
pouvons pas y aller.
-
Pourquoi?, questionne encore Jake en s’assoyant
devant lui. Ils vont simplement chercher de la nourriture et de l’eau à ce que
j’ai compris. Pourquoi voudrais-tu y aller?
-
C’est un prétexte. Un simple prétexte pour aller
se saouler la gueule, courir les femmes et jouer aux cartes. Prendre un premier
bain chaud depuis des semaines. Tu vas voir quand ils vont revenir, les
provisions ne seront pas très volumineuses. C’est une récompense pour ceux qui
sont fidèles au capitaine depuis des années. Il peut compter sur eux malgré
les risques des voyages. Nous les jeunes, on ne fait souvent que passer.
Certains ne reviennent pas à Dublin. Ils vont préférer rester au Canada. Trop
écœurés.
-
Je vois. Mais quand on est rendu ici, c’est que
le voyage achève ?, demande Jake.
-
Mais non. Pauvre toi. Nous sommes encore loin de
la destination. En plus, ils sont en retard sur l’échéancier…
-
Quel échéancier?
Le jeune O’Donnell pense avoir trop parlé. La colère de
faire partie des laissés pour compte de l’escale gaspésienne le fâche au plus
haut point, ce qui le porte à dévoiler les plans de navigation du capitaine et de
son état-major. Il est formellement interdit de parler avec les passagers.
O’Donnell le sait. Évidemment, on ne l’informe pas des combines imaginées par
la direction de l’équipage. C’est à force de discuter avec d’autres matelots, surtout
les plus anciens justement, que ce petit futé en a déduit qu’une magouille se
trame derrière cette entreprise de transport d’Irlandais en quête d’un nouveau
pays.
Toujours plus vite
La tactique n’est pas très ingénieuse, mais elle permet à première vue d’augmenter
les revenus plus rapidement que la compétition, a compris le jeune marin.
-
Le bateau doit toujours aller plus vite, plus on
avance dans le voyage, tente-t-il comme première explication.
-
Comment on peut faire avancer un bateau plus
vite à la fin qu’au départ?, questionne Jake.
-
En le rendant plus léger…
-
Comment plus léger?
-
C’est assez logique. Au départ, on embarque un
nombre important de personnes à Dublin. Quasiment trop de personnes en fait. Tu
te souviens de l’escale à Wexford? On a pris encore plus de monde. Là, le
bateau était vraiment surchargé.
-
Oui je me souviens, mais alors le bateau devient
très pesant?
-
Et payant! Chaque passager paye son passage. Plus
il y a de monde, plus les recettes sont importantes.
-
Oui, mais on fait avancer le bateau plus vite de
quelle manière?, demande Jake à nouveau en baissant la voix pour ne pas être entendu alors que le nœud de l’énigme est sur le point de lui
être dévoilé.
-
En s’en débarrassant! En les éliminant durant le
voyage.
-
En les éliminant?, répète le jeune Murphy,
n’ayant pas encore fait le lien avec tous les décès survenus depuis le début du
voyage, dont celui de sa mère Mary.
-
Un bon nombre doit mourir. C’est simple. Moins
il y a de monde sur le bateau, plus son tirant d’eau est faible, plus il avance
vite. Est-ce que tu comprends pourquoi maintenant ils n’ont pas offert la
moindre aide médicale à ceux qui ont été malades? Pourquoi aussi les corps
doivent-ils être jetés à l’eau le plus
rapidement possible? On ne peut pas les accuser de provoquer la mort de
personne, mais on peut leur reprocher de ne pas l’empêcher non plus. Lors de
voyages comme celui-ci, il n’est pas rare que la maladie s’installe. C’est
presque inévitable. Le choléra est mortel. Pourquoi penses-tu que les contacts
entre les passagers et les matelots sont interdits?
Jake, du haut de ses 14 ans, vient d’apprendre un autre
chapitre du grand livre de la cruauté humaine. Tous les moments pénibles et
malheureux depuis le début du voyage lui reviennent en tête, à commencer par le
décès de sa mère. Tous les refus de venir en aide aux passagers dans le besoin,
aux malades, etc. Les membres de l’équipage se sont montrés toujours très
distants. Très peu d’informations ont filtré. Tout cela tombe en place pour
expliquer leur comportement.
-
Mais pourquoi vouloir aller si vite? Pourquoi
battre des records?
-
C’est simple. Plus vite on arrive à destination,
plus vite on repart vers Dublin.
-
Et?
-
Et on peut refaire un autre voyage, des fois
deux avant l’hiver avec un peu de chance. Il y a tellement de demandes
d’Irlandais voulant quitter leur pays que le jeu en vaut la chandelle. Ça peut
rapporter gros. Très gros même. Alors que les autres bateaux voguent à vitesse
normale, celui-ci peut filer plus vite vers le Canada.
Jake veut poser mille questions, mais n’y parvient pas,
tellement les informations se bousculent dans son esprit. Son père George disait
l’autre jour que les passagers étaient considérés comme du bétail. En voilà une
autre preuve.
-
Il avait raison!, lance Jake en réfléchissant
tout haut.
-
Quoi?, rétorque son ami matelot.
-
Non, non, je me parlais… Tu dis que le bateau a
du retard sur l’échéancier. Pourquoi?
-
Ben il y a eu la tempête et ensuite le manque de
vent, mais aussi on n’a pas perdu assez de passagers dans la première portion
du voyage…, explique encore O’Donnell, poussé par la frustration. Le choléra
aurait dû frapper plus fort et plus vite, selon ce que j’ai compris en écoutant
des bouts d’une conversation entre Jim et un autre marin de la timonerie. Habituellement,
la maladie fait plus de morts dès le début. Pour que le bateau avance vraiment
plus vite, on doit avoir perdu au moins le tiers des adultes au milieu de la
traversée. La moitié, c’est encore mieux.
-
Ce sont des ogres!, tonne Jake en réussissant à
contenir sa voix malgré la colère. Ils profitent de la mort des gens pour faire
plus d’argent. C’est horrible!
-
Il reste encore plusieurs jours au voyage. Il
est possible que d’autres décès surviennent. Ce qui va alléger le bateau un
peu. C’est du moins ce qu’ils espèrent.
La loi de la jungle
Le plan de George fonctionne. Jake et son frère ont réussi à
approcher facilement des marins et en savoir plus sur les intentions de
l’équipage. Ce O’Donnell a fini par cracher ce qu’il sait. Quand Jake lui a raconté
ce qu’il venait d’apprendre, son père n’a pas sursauté. Il avait déduit à force
d’analyser ce qui s’était passé depuis le début qu’un complot se tramait. Pas
de hasard. Difficile de croire qu’un équipage puisse offrir si peu de
considération envers des gens qui ont payé le gros prix, souvent tout l’argent
reçu pour un lopin de terre, afin de prendre place à bord du navire.
Des décès sont possibles lors d’une pareille traversée, mais
on doit prendre un minimum de précautions pour éviter les épidémies et les
accidents.
George recommande comme depuis le début à Jake de demeurer
prudent afin d’éviter les pièges tendus par l’équipage. Ce qu’il vient d’apprendre
semble plausible. Ce sont les plus vieux qui ont quitté le navire pour l’escale
devant servir au ravitaillement. Si on doit charger des barils remplis d’eau et
de nourriture sur les petites embarcations à partir de Gaspé, pourquoi ne pas
avoir eu recours aux plus jeunes bras de l’équipage? Les marins plus âgés sont
rarement utilisés pour les tâches plus physiques et exigeantes, avait-il
observé à quelques reprises. Les informations fournies par O’Donnell semblent
donc valables.
-
On peut le croire, conclut George.
-
C’est impensable qu’on puisse en arriver là!
-
Tout se peut de nos jours. L’argent est capable
de pousser les hommes à faire des exploits, mais aussi les pires atrocités. Tu
vas apprendre ça au cours de ta vie. Tu en auras plusieurs démonstrations.
Malheureusement...
-
Nous ne pouvons pas les laisser faire, répond
Jake, encore une fois à voix basse pour ne pas être entendu.
-
Nous ne pouvons rien faire. Sauf se tenir prêts
à tout. On ne sait jamais ce qu’ils peuvent imaginer pour nous éliminer. À partir de maintenant, ça sera la loi de la
jungle pour assurer notre survie. Voudront-ils d’autres décès pour accélérer la
vitesse sur le fleuve, pour reprendre le retard? Je vais avertir les Bannon.
Eux aussi doivent se tenir sur leurs gardes. Ils ont assez souffert jusqu’à
maintenant. Si nous les avons épargnés depuis le début en gardant pour nous
quelques informations, ils ont le droit de savoir aujourd’hui.
-
John et moi?
-
Restez discrets et encore plus prudents.
Peut-être que ton O’Donnell va se rendre compte qu’il a trop parlé maintenant.
Faites attention!
Les jumeaux sont montés sur le premier pont tôt en
avant-midi pour assister à l’arrivée des chaloupes ramenant les marins partis
la veille pour Gaspé. George leur a conseillé d’y être présents pour observer
de quoi sont faites les provisions et marchandises ramenées du point de
ravitaillement; les embarcations seront remplies à capacité ou bien la
cargaison ne sera pas impressionnante du tout.
Les chaloupes quittent rapidement le quai. Au loin, elles semblent
être lourdement chargées, analysent les deux frères. Mais seulement deux
rameurs par embarcation réussissent à les faire voguer à bonne vitesse. À quelques
dizaines de mètres du bateau, il devient évident qu’elles ne ramènent pas une
énorme cargaison. L’équipage a vite fait de hisser à bord les quelques
barils et caisses de provisions s’y trouvant.
Grève du zèle
Leur arrivée donne le coup d’envoi de manœuvres de départ pour
reprendre le voyage vers Québec. Toutefois, plusieurs marins demeurés de
faction durant l’escale ne manquent pas de manifester leur mécontentement. Le
cœur n’est visiblement pas à l’ouvrage chez ceux n’ayant pas pu se rendre aux
bordels de Gaspé.
Jake et John continuent d’observer le comportement des matelots.
Allait-on assister à la création d’un schisme dans l’équipage? La suprématie
qu’exerce Jim sur le groupe des passagers va-t-elle servir pour calmer les matelots
frustrés?
Un soulèvement au sein des troupes peut avoir plusieurs
effets, explique George à ses fils. S’ils réussissent, quel traitement les
mutins vont réserver aux passagers? Voudront-ils retourner en Irlande sans se
rendre à Québec? Si la rébellion échoue, le capitaine voudra raffermir son
autorité, tout comme Jim son préfet de discipline, craint Murphy. Pourraient-ils
décider d’éliminer quelques têtes fortes afin de s’en servir comme exemples
face aux autres membres de l’équipage… et ainsi s’approcher du nombre de décès
idéal pour faire naviguer le navire plus rapidement?
C’est le deuxième scénario qui semble s’être produit, ont pu
constater les Murphy père et fils. Des matelots,
des jeunes, sont disparus du jour au lendemain. Force est de constater que la
purge s’est faite discrètement, probablement la nuit, comme on a éliminé le
pédophile Bill Cavendish peut-être. Jamais les passagers n’ont été informés de
quoi que ce soit. Les vieux ont gagné.
Plus jamais on n’a pu constater le moindre désaccord entre
les membres de l’équipage. Même O’Donnell n’a jamais reparlé à Jake de sa
frustration causée par l’escale de Gaspé. Mais ils ont tous en tête l’idée de
se venger. D’ici l’arrivée à destination, ils feront la grève du zèle. Qui en
payera le prix? Les passagers bien évidemment.
Le bateau s’est éloigné de la côte, pour ensuite s’enfoncer
dans le golfe du Saint-Laurent, encore une fois assez lentement, puisque le
vent manque.
On a pu percevoir le changement d’attitude chez les jeunes
matelots, habituellement un peu plus serviables que les vieux, bien que
distants. Plus personne ne ramasse les déchets, les corvées de nettoyage
s’espacent, la nourriture n’est plus servie assidûment. L’eau est devenue
imbuvable.
Une autre vague de maux est apparue chez les voyageurs :
le choléra, le typhus et la dysenterie font des ravages. Plusieurs malades deviendront
des victimes de ces faucheuses de vies sans pitié. Des familles disposent des
corps rapidement comme il est exigé. Il en est tout autre pour ceux n’ayant
plus de famille sur le bateau. Des hommes et des femmes, devenus des squelettes
vivants, sont décédés seuls, sans être veillés, dans un coin des ponts
inférieurs ou en fond de cale. Personne pour leur venir en aide, personne pour
leur offrir un semblant de sépulture, personne pour les jeter en mer. Malgré
les demandes aux marins pour qu’ils disposent des corps, rien n’est fait. La
puanteur des corps en décomposition enrobe le secteur des couchettes.
C’est sous la menace de son poignard que Jim ordonne à un
groupe d’hommes de faire disparaître les corps dans la mer au plus vite afin
d’éviter la contamination. La tâche est repoussante. Certains cadavres menacent
de se disloquer. Les hommes désignés se savent exposés à la maladie. Leurs
conjointes en pleurs se mettent à prier pour leur éviter le pire.
L’arrivée dans le fleuve Saint-Laurent s’accompagne d’une
autre vague de froid mordant. Assez pour provoquer encore une fois des
engelures et éventuellement la gangrène chez ceux s’étant exposés sur le pont
supérieur sans être assez habillés. Certains devront être amputés des doigts ou
des orteils.
D’autres, grippés, sont cloués au lit. Ceux ne pouvant
compter sur de la famille n’ont pas accès à la nourriture et à l’eau; ils faiblissent
et meurent.
L’entrée dans l’estuaire du fleuve coïncide avec une
véritable hécatombe chez les passagers. Une bonne vingtaine d’entre eux rendent
l’âme. Avec ceux survenus depuis le départ d’Irlande, on dépasse maintenant le
total des quarante morts.
-
Je crois que c’est le chiffre qu’ils voulaient
atteindre, mais bien avant aujourd’hui, fait remarquer O’Donnell à Jake lors de
leur première conversation depuis qu’il lui a dévoilé le stratagème du
capitaine et sa bande. Il y a aussi
l’eau et la nourriture qui pèsent moins. On avance plus vite. Un peu de vent et
nous allons atteindre une vitesse supérieure.
-
Donc, nous allons arriver bientôt, demande Jake,
de l’espoir dans la voix.
-
Difficile à dire, mais maintenant nous ne
comptons plus en semaines, mais en jours avant l’arrivée. Les plus vieux disent
que le fleuve va rétrécir et que nous allons croiser des îles. La ville de
Québec se cache derrière ces îles. Tout le monde a très hâte
d’arriver… moi le premier.
-
Je ne sais pas ce que je vais faire en mettant
le pied à terre. J’embrasse le sol!
-
Pour ce qui est d’embrasser, j’ai une autre
idée… mais tu es trop jeune, répond O’Donnell du tac-au-tac, affichant un
sourire dans son visage carré.
-
Je n’en peux plus de ce bateau. C’est devenu un
mouroir, ensuite une prison flottante et encore un mouroir, ajoute plus
tristement le jeune Murphy en pensant à sa mère décédée durant le voyage.
-
Estime-toi chanceux d’être en vie, dit le jeune
matelot à voix basse pour ne pas que les autres marins, jeunes comme vieux, le surprennent
en pleine conversation avec un passager.
-
Et nous sommes tous chanceux, car nous n’avons
pas eu affaire à un monstre des mers durant le voyage!
-
Cesse tes histoires inventées. Il n’y a pas de
monstre en mer, réplique O’Donnell, bien étendu dans son coin habituel de la
proue. Les monstres en mer, ce sont les tempêtes. Eh oui, nous pouvons dire que
nous n’avons pas dû en affronter plusieurs. C’est tout!
La suite vendredi!

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