De la mélasse pour Elizabeth
Le beau temps suivant la tempête a incité plusieurs passagers à monter sur le pont principal pour savourer les meilleurs rayons de soleil de ce milieu de printemps. Cette période de repos imposée par le manque de vent permet aux passagers de se sentir plus à leur aise d’aller et venir puisqu’aucune grande manœuvre n’a cours sur le navire.
Il est plus difficile de prendre l’air quand l’équipage occupe toute la
place pour tirer de lourds câbles et transporter des équipements d’un bout à
l’autre du bateau, de bâbord à tribord. Seuls des jeunes agiles et rapides,
comme les jumeaux Murphy, réussissent à ne pas nuire au travail des matelots et
ainsi ne pas trop les irriter.
Les Bannon ont décidé eux aussi d’aller respirer l’air du large. Murphy a préféré fermer l’œil alors que le bateau offre une grande stabilité sur une mer d’huile à ceux qui ont peine à dormir lorsque le bâtiment tangue. Et puis il ne tient pas à faire face à Jim ou à ses acolytes ayant assisté à son attaque à coups de poing contre lui.
Karl et Barbara se contentent de s’accouder au parapet pour regarder au loin. Ils discutent avec un autre couple du beau temps revenu, mais aussi du vent qui se fait discret et, bien sûr, de leur envie que le voyage finisse. La discussion se déroule alors que les enfants s’amusent sur le premier pont non loin d’eux.
Elizabeth et Bruce ont la consigne de ne pas trop s’éloigner. Les marins ne sont pas actifs, mais il est préférable de ne pas trop s’approcher de leur quartier, à l’arrière du bateau. Mais voilà, l’inactivité de l’équipage en cet après-midi tranquille et leur quasi absence sur le pont ont fait qu’il est facile de baisser la garde qu’on avait développée en présence des matelots.
À 12 ans, Elizabeth sait qu’il
est préférable de ne pas parler aux inconnus, mais n’a jamais été confrontée à
une ruse d’un maniaque sexuel. C’est pourtant ce que prépare depuis quelques
jours Bill Cavendish, le matelot chargé de voir à l’alimentation des passagers.
On ne parle pas ici d’un cuisinier, mais de celui qui voit à ce que les repas (toujours
les mêmes galettes fades) soient servis trois fois par jour à même les réserves
bien gardée loin des passagers. L’accès direct à la nourriture lui permet de
manger plus que les autres marins du bateau. On comprend à le voir pourquoi ses
coéquipiers l’ont surnommé « Big Bill ».
Âgé dans la cinquantaine, il
n’est pas reconnu pour sa grande ardeur au travail. Cavendish est l’un des
rares à côtoyer directement les passagers, notamment pour les repas. L’homme à
la sexualité peu affirmée avait remarqué la présence de la préadolescente aux
courbes naissantes.
-
Aimes-tu ce qui est sucré?, demande le
grassouillet à la jeune fille, alors qu’elle approche en cherchant à voir des bélugas
nageant près du navire.
-
Moi?, répond Elizabeth en regardant autour comme
si le matelot qu’elle pensait endormi aurait pu s’adresser à une autre
personne.
-
Ne parle si fort! Ce que je veux t’offrir, je ne
peux pas l’offrir aux autres. J’en ai très peu. Il y en a juste pour toi et moi.
Personne d’autre, dit l’homme dissimulé derrière une pile d’outils servant à
déplacer des objets volumineux sur le pont.
-
Quoi au juste?
-
De la mélasse, répond le truand en chuchotant.
Il ne faut pas le dire. Sinon, toi et moi, nous sommes cuits!
-
Pourquoi?
-
Les rations sont contrôlées. Il faut que tu
viennes avec moi dans la réserve de nourriture à l’arrière du bateau. Nous ne
mangerons pas ça devant les autres, tu comprends. Je suis le seul à y avoir
accès. Il ne faut pas le dire.
Il y avait des mois qu’Elizabeth
n’a pas mangé quelque chose d’aussi sucrée que de la mélasse. Rarement ses
parents avaient eu assez d’argent pour se payer le luxe d’ajouter cette fantaisie
au maigre régime qu’exigeait la vie dans une campagne irlandaise où règnent famine et malnutrition. Elle n’a pas envie de passer à côté d’une
telle opportunité de combler une gourmandise trop rarement satisfaite.
-
Je vais me lever doucement, reprend Bill, un
homme rond, mais pas très costaud pour un marin. Tu sais compter jusqu’à 50?
-
Mais oui!, dit Elizabeth comme s’il la prenait
pour une demeurée.
-
Tu vas compter jusqu’à 50 et tu vas venir me
rejoindre dans la réserve de nourriture juste là. J’aurai eu le temps de
débarrer la porte, continue Cavendish qui souhaite que sa proie arrête de discuter
pour qu’on ne le surprenne pas à parler avec une passagère, encore moins avec
une jeune fille.
-
D’accord, chuchote-t-elle en détournant son
regard vers le large pour ne pas faire voir qu’il y a un interlocuteur près
d’elle.
Bill peut donc mettre son plan
à exécution. Il se lève doucement. Prend le temps de replacer ses vêtements
usés. Le matelot se dirige comme promis vers la porte donnant accès à la
nourriture du voyage.
Elizabeth commence à compter
comme il se lève de sa planque. « Jusqu’à 50 avant de goûter l’ultime sucrerie? Personne ne saura que j’ai arrêté à
45, se dit-elle naïvement. Je peux partir avant. Il ne le saura pas ».
Bill, lui, est prêt au compte
de 35, bien dissimulé derrière la porte, placé pour agripper la jeune fille de
manière à ce que nul ne remarque sa disparition sur le pont. Il a prévu lui
mettre une main sur la bouche afin de l’empêcher de crier et de fermer la porte
avec l’autre. C’est ce qui est arrivé
comme Elizabeth ouvre la porte de bois. La préadolescente s’est sentie tirée
vers l’intérieur, incapable d’émettre un son. La porte s’est refermée; Bill
tenant sa victime contre lui de la main gauche et barrant l’entrée avec la
droite. L’être abject peut alors assouvir ses plus bas instincts. Il ne dispose
que de peu de temps, car l’heure du prochain repas approche.
Cavendish n’a d’autre choix que
de tuer sa victime. C’est ce qu’il avait fait lors de voyages précédents servant aussi à
déplacer des Irlandais vers le Canada. Il suffit d’entourer le cou de la jeune
fille de ses mains et de serrer autant qu’il le peut. La victime déjà affaiblie
par l’assaut violent qu’elle vient de subir n’offre que peu de résistance.
Comme le viol a eu lieu dans le coin le plus éloigné de la porte du local, les
risques qu’on entende quoique ce soit de l’extérieur sont minces. Une fois
Élizabeth morte, Cavendish dépose le corps dans un coin de la réserve et le
recouvre d’une toile. Avant de sortir, l’ogre se donne du temps pour reprendre
son souffle et replacer son pantalon.
Sans rien laisser paraître, Bill
reprend alors sa place d’où il avait tendu le piège à la malheureuse Elizabeth.
Personne ne semble alerté, constate-t-il. Ce n’est que quelques minutes plus
tard, que le matelot se relève pour entreprendre son travail de distribution de
la nourriture aux passagers et aux membres de l’équipage - évidemment sur des
tables séparées. Le mot d’ordre de ne pas mélanger les deux groupes s’applique
même aux repas.
Cavendish a commencé à entendre
des parents chercher leur fille disparue quand il a commencé à installer la
table qui allait recevoir les galettes insipides destinées aux voyageurs. Sans
vraiment s’inquiéter au début, Karl et Barbara cherchent Élizabeth en arpentant
le pont supérieur. Si elle n’y est pas, c’est que leur fille doit être
retournée au pont inférieur. Bruce dit
ne pas avoir vu dans quelle direction sa sœur est partie, trop affairé à jouer
avec un autre garçon de son âge. Ils lui demandent d’aller chercher sa sœur
afin qu’on se prépare au repas, valant mieux être parmi les premiers à se
servir, car les derniers à approcher la table risquent habituellement de la
trouver dégarnie.
-
Je ne l’ai pas trouvée. Elle n’était pas là. M.
Murphy ne l’a pas vue non plus, déclare Bruce en revenant auprès de ses
parents.
-
Elle est où?, demande sa mère avec une voix
portant inquiétude et impatience.
-
Elle ne doit pas être bien loin, répond son
époux en regardant autour de lui.
-
Elizabeth, Elizabeth!, crie sa mère, suivie de
Karl avec plus de vigueur encore, de manière à ce que tout le monde sur le pont
entende l’appel.
Plusieurs passagers s’amenant
pour le repas tournent la tête vers le couple, comprenant que quelque chose ne
va pas. Rarement depuis le début du voyage, on a entendu pareille alerte,
personne chez les voyageurs n’avait osé attirer l’attention de cette façon.
Quelques personnes s’approchent et entourent
le couple Bannon en demandant ce qui se passe. Au pas de course, Jake et John
s’amènent aussi.
Les parents d’Elizabeth
expliquent que leur fille a disparu, alors qu’elle n’a jamais l’habitude de
s’éloigner ainsi. Personne n’a remarqué sa présence dans les derniers instants.
-
Nous allons chercher, assure Jake avec l’énergie
de celui qui est prêt à abattre tous les
obstacles. Le bateau n’est pas si grand que ça. Nous allons la trouver.
-
Il faut fouiller partout!, ajoute son jumeau.
-
J’espère qu’il ne lui est rien arrivé, réfléchit
Barbara à voix haute.
Sur cette parole, tout le monde
se sépare en petits groupes pour
entreprendre les recherches. Chacun fouille les ponts en criant le nom
d’Elizabeth. Plus les recherches avancent, plus le groupe grandit. Toujours sous
le choc par la mortalité qui a frappé depuis le début du voyage, les passagers sont
préoccupés par la disparition soudaine d’un enfant.
Ce mouvement inhabituel intrigue
les membres de l’équipage. Pourquoi cette agitation?, se demande Jim, dont le
travail consiste justement à ce que les passagers ne s’agitent le moins
possible.
-
Que se passe-t-il?, demande Jim à un homme en
lui prenant le bras fermement pour l’attirer vers lui.
-
Tout le monde cherche la jeune Elizabeth Bonnon,
répond le père de famille qui fait partie du groupe venu s’informer auprès de
Karl et Barbara. Personne ne l’a vue depuis quelques heures. Ses parents ne l’a
trouvent pas. On regarde partout. Ce n’est pas dans ses habitudes de
disparaître comme ça. On commence à s’inquiéter. Un bateau, ce n’est pas si
grand que ça… pouvez-vous demander aux membres de l’équipage de regarder dans
leurs quartiers.
-
Big Bill!, lance Jim l’air pensif.
-
Quoi? Qui?
-
Non rien!, répond le préfet de discipline du
navire en réalisant qu’il ne peut rien ajouter devant ce passager.
Jim pense avoir trouvé l’auteur
de la mystérieuse disparition de la jeune fille de 12 ans. Au cours de voyages précédents,
Cavendish a attaqué des passagères mineures. Il a immédiatement pensé à lui. Dans
tous les cas, Big Bill avaient tué l’enfant après. Le capitaine avait averti le
pédophile de ne pas recommencer, non pas pour assurer la sécurité des jeunes
filles à bord, mais plutôt pour ne pas provoquer de soulèvement chez les
passagers.
-
Elle est où?, demande Jim avec autorité après
avoir refermé la porte de la réserve de nourriture.
Bill, affairé à préparer le
repas des marins, ne répond pas, sachant pourtant très bien qui vient de parler
derrière lui et de quoi il est question.
-
On t’avait dit de ne pas recommencer, ajoute le
bras droit du capitaine. Ses parents sont vivants. Ils se posent des questions.
Tout le monde la cherche! Une fille de 12 ans ne disparaît pas comme ça sur un
bateau.
-
Je ne vois pas ce que tu veux dire, finit par
répondre le gros Cavendish, sans jamais se retourner vers son supérieur.
-
Le corps est où?, demande Jim. À la mer ou
encore sur le bateau? On ne pourra pas le garder bien longtemps.
-
Tu viendras m’aider ce soir, à la tombée de la
nuit, se contente de dire Bill, sachant que Jim allait comprendre.
À l’extérieur, on s’agite dans
tous les sens. Pratiquement tous les passagers ont mis de côté le repas pour
participer aux recherches sous le regard interrogateur des membres de
l’équipage.
Jake n’a pas mis de temps à se
rendre devant le bateau où il avait pu discuter avec le jeune matelot dénommé O’Donnell.
Ce dernier s’y trouve, bien allongé pour la détente, comme les vents ne
permettant toujours pas de grimper aux mâts pour déployer les voiles.
-
As-tu vu la jeune Elizabeth Bannon?, lui demande
Jake Murphy.
-
Non pourquoi? Je la connais?
-
Tout le monde la cherche. Elle est disparue.
C’est très étrange pour une fille de 12 ans.
-
C’est donc ça toute l’agitation qu’on entend
depuis tantôt, balance O’Donnell nonchalamment. Elle doit vouloir embêter ses
parents et se cacher. Peut-être qu’ils l’ont grondée et qu’elle est fâchée
contre eux? C’est comme ça les adolescents. Tu dois le savoir, tu en es un…
-
Il semble que non. On a fouillé partout… sauf
dans les appartements des marins.
-
Je ne crois pas que je puisse t’aider. Moi-même,
je n’ai pas accès à tous les racoins du bateau. Il y a des appartements qui
sont très privés…
Jake retourne rapidement au
centre du pont principal sans saluer son interlocuteur.
Tous les secteurs accessibles
pour les passagers ont été fouillés. La jeune fille est introuvable. Un groupe
se forme autour de Karl et Barbara, des parents envahis par une angoisse croissante
plus les minutes s’égrainent. Chacun fait rapport des fouilles effectuées.
D’autres avancent des hypothèses.
-
Est-ce qu’elle était fâchée contre vous et
aurait voulu vous embêter en se cachant?, tente Jake, calquant ce que vient de
lui dire O’Donnell.
-
Non!, répond Barbara un peu surprise de la
question. Ce n’est pas son genre.
Jim, qui vient de sortir de la
réserve de nourriture en furie, se dirige vers le groupe, bien décidé à calmer
l’atmosphère sur le pont. Il lui sera difficile de détourner l’attention des
passagers alertés par la disparition d’une jeune fille. Impossible non plus de
vendre Big Bill en leur avouant ce qu’il
a fait.
-
Pouvez-vous nous aider?, demande le père Bannon
à Jim, en surmontant sa crainte de lui adresser la parole pour la première
fois.
-
Pourquoi?, lui demande-t-il en s’arrêtant brusquement
de marcher.
-
Notre fille Elizabeth a disparu. Nous l’avons
cherchée et personne ne l’a vue!, répond Karl en commençant à s’affoler. Nous
n’avons pas accès à vos quartiers. Pouvez-vous demander à vos marins de
regarder partout. Nous sommes très inquiets. Elizabeth n’a pas l’habitude
de partir sans donner signe de vie.
-
Elle est peut-être tombée à l’eau?, lance-t-il
sans aucune forme de diplomatie et non sans provoquer des réactions de frayeur chez
les gens devant lui. Ça arrive. Surtout quand les passagers ne suivent pas les
consignes… Je vais voir ce que je peux faire, mais je ne vous promets rien. Les
membres de l’équipage détestent qu’on les embête. Il est hors de question qu’on
fouille leurs quartiers. C’est privé.
Jim a tôt fait de tourner les
talons en laissant le groupe et les parents Bannon sans véritable réponse à
cette disparition survenue sur un navire ne faisant moins d’une centaine de
mètres de long après tout. Il prend la direction des appartements du capitaine
pour lui faire part de ce qui vient de se produire, encore une fois, par les
agissements du dégoûtant Cavendish. Après discussions, ils conviennent que ce
dévient sexuel ne pourra pas continuer à s’en prendre ainsi à des jeunes filles
et risquer de soulever la colère des passagers. Au cours des autres traversées,
on avait pu camoufler l’affaire, mais cette fois, s’en était trop. Jim ira
le soir même aider à Bill à se défaire du corps de la jeune fille pour le
lancer à la mer. Il charge aussi son fidèle second de trouver une explication
plausible pour la disparition d’Elizabeth afin de calmer l’agitation provoquée par
sa disparition. En plus, il devra voir à éliminer proprement Bill Cavendish
avant que le bateau mouille dans le golf du fleuve menant à Québec. Le plus gros
matelot du bateau est devenu gênant pour la capitainerie qui redoute l’ire des
passagers.
La robe bleue pâle
Les dernières paroles de Jim
ont créé une profonde anxiété chez les Bannon. Un choc leur a traversé le dos
en l’entendant. Karl et Barbara viennent-ils de perdre un deuxième enfant en
quelques semaines?
-
Me semble que j’ai pleuré toutes les larmes que
j’avais à verser, se désole-t-elle en tombant dans les bras de son époux.
-
Elle doit être quelque part, répond Karl pour
tenter de la rassurer.
Mais il devient de plus en plus
évident qu’ils ne reverront plus leur fille aînée. Pour George aussi. Que
s’est-il passé? Qui l’a vue pour la dernière fois? Est-ce qu’on tente de nous
cacher quelque chose?, demande-t-il quand les Bannon sont venus le consulter une
fois la nuit tombée. Évidemment, Murphy se méfie des gars de l’équipage.
Ceux-ci se réfugient dans le secret et le silence depuis le début. Rien pour
inspirer confiance, se dit-il.
Big Bill, le dos tourné à la
porte, est en train d’ingurgiter les parts laissées par les passagers trop occupés
à chercher Elizabeth pour manger quand Jim est entré dans la réserve de
nourriture. Il demande de lui indiquer immédiatement où se trouve le corps. La
nuit est tombée et il ne reste plus personne sur le pont. Il est temps de le
balancer à la mer, dit Jim. Cavendish se dirige dans le font de la pièce. Il se
penche difficilement et relève d’une main la couverture recouvrant le corps
d’Elizabeth portant une robe bleue pâle. Les deux marins l’enveloppent alors dans
la couverture. Avant de la sortir sur le pont, Jim vérifie qu’il n’y ait
personne. Le champ est libre; on peut sortir sans faire de bruit et lancer le
corps de l’enfant le plus vite possible à la mer. La manœuvre n’a pris que
quelques secondes. Les deux hommes l’ont accomplie comme s’il s’agissait d’un
vulgaire bout de boit encombrant qu’on devait jeter à l’eau sans plus de
cérémonie.
L’une des tâches confiées à Jim
par le capitaine vient d’être complétée. Il doit maintenant trouver une
explication pour la disparition de la jeune fille. Le colosse a en tête le
début d’une idée qu’il doit peaufiner. La nuit le portera peut-être conseil. Il
doit vite trouver un motif plausible pour camoufler ce viol suivi d’un meurtre.
Son patron souhaite qu’on procède rapidement pour éviter que les passagers
s’énervent, lui avait-il répété.
-
Hier soir, j’ai parlé à quelques membres de
l’équipage, déclare Jim venu rencontrer les parents Bannon au second pont, au
matin après une nuit sans sommeil. Deux m’ont dit avoir été témoins de quelque
chose qui pourrait expliquer la disparition de votre fille...
-
Elle est où?, coupe violemment Barbara.
-
… ils disent avoir vu flotter quelque chose de
bleu pâle sur l’eau hier après-midi. Ils ont trouvé ça bizarre. Ils ne savaient
ce que c’était.
-
Elizabeth portait une robe bleue pâle hier!,
s’exclame sa mère en pleurant.
-
Et ils n’ont rien dit?, ajoute Karl, furieux de
la nonchalance des matelots. Ils auraient pu crier que quelqu’un était tombé à
la mer!
-
Comment est-elle tombée à l’eau, alors que la
mer est calme depuis des jours?, demande à son tour George ayant entendu ce que
son plus grand ennemi du voyage avait à dire.
L’explication qu’a trouvée Jim
commence alors à battre de l’aile. Il n’avait pas prévu qu’on allait lui poser
pareille question. Il doit trouver une réponse à l’instant pour ne pas perdre
le peu de crédibilité qui lui reste. Les matelots ont l’habitude de signaler
aux autres qu’une personne vient de
tomber à l’eau afin de la secourir au plus vite.
-
Elle était rendue trop loin, a pu inventer Jim in
extrémis. Et ce n’est pas leur rôle. Ils étaient occupés à autre chose.
-
Difficile à croire, ajoute George en
décortiquant les arguments présentés. Je trouve ça bien bizarre qu’une jeune
fille toujours à son affaire et qui ne s’éloigne pas de ses parents puisse
tomber à l’eau comme ça, alors que le bateau ne tanguait pas.
-
Ils ont dit qu’ils n’ont pas pu identifier ce
qui flottait sur la mer. Votre fille, si c’est elle, était rendue trop loin
pour distinguer si c’était un humain, renchérit Jim, sans regarder dans la
direction de Murphy, resté assis sur sa couchette.
Le second du capitaine n’avait
pas d’autres explications à formuler. Il est reparti vers le premier pont porté
par de grandes enjambées pour éviter les questions supplémentaires et les
échanges avec les passagers.
Une fois le décès de leur fille
pratiquement confirmé, Barbara a immédiatement saisit Bruce dans ses bras comme
pour empêcher l’unique enfant qui lui reste de s’éloigner. Karl, qui n’a plus
de mot, les a encerclés avec ses longs bras et s’est mis à pleurer. Il n’a plus la force de poursuivre Jim et s’en
prendre à lui comme son instinct lui commande. George, tout aussi démoli, s’est
étendu à nouveau dans son lit, fixant le font de la couchette de Jake superposée
juste au-dessus de lui.
Les autres passagers de l’étage
revenant du déjeuner ont vite compris que les nouvelles ne sont pas bonnes pour
les Bannon, comme Elizabeth ne se trouve toujours pas parmi eux et que le
chagrin a envahi les membres de la famille.
Jusqu’à quel point ce qu’il
venait d’inventer allait convaincre les passagers et empêcher un soulèvement de
colère?, se demande Jim en se poussant vers ses quartiers. Ce Murphy continue
de ne pas se montrer très commode, songe-t-il encore. Peut-il devenir une plus
grande source d’ennuis? Quoi qu’il en soit, sa prochaine besogne sera
d’éliminer Big Bill. Mais quand et comment?
Au bout de deux jours, un vent
capable de faire avancer le navire dans la bonne direction s’est à nouveau
manifesté. Le moment de terminer la dernière mission confiée à Jim par le
capitaine se présente. Il faut tendre un piège à Cavendish pour qu’il s’amène
près du parapet ceinturant le premier pont, une fois la nuit tombée, et lui régler
son cas. Jim a murement réfléchi son plan. Il s’est adjoint un équipier fidèle
pour participer au guet-apens. Tout le monde dans l’équipe sait qu’il adore les
jeux d’argent, un vice strictement interdit sur le bateau en raison des risques
de bagarre. Bill cache un jeu de cartes dans la réserve de nourriture; ça aussi
tout le monde le sait.
Carlos, l’homme de confiance de
Jim, lui donne donc rendez-vous sur la proue le soir venu. Sur le devant du
bateau en forme de pointe, il sera plus facile de le balancer à l’eau, a prévu
Jim. Au moment convenu, Big Bill se présente devant Carlos. Comme il sort discrètement
son jeu de cartes de sa poche, l’imposant Jim surgit derrière lui, l’atteint
d’un coup de couteau fatal et le lance avec force à la mer avec l’aide de son
comparse. L’opération n’a pris que quelques secondes. Le sang n’a pas eu le
temps de gicler sur le plancher du pont. Le bruit du corps de Bill frappant l’eau
s’est fondu dans celui des vagues ayant pris un peu de force avec les vents.
Jim peut compter sur la
discrétion de son ami Carlos. Il est convaincu que personne n’a assisté à la
scène sauf lui. Mais le jeune O’Donnell, toujours silencieux et dans la
pénombre, est bien dissimulé à son endroit préféré à l’avant du bateau…
Encore le choléra
Il faut donc trouver un
remplaçant pour accomplir le boulot de Big Bill. Même si le travail n’était pas
sa matière forte, il accomplissait une besogne essentielle, se dit Jim. La gestion
des barils d’eau potable demande une certaine expertise. Son ami Carlos se
propose pour le remplacer, même s’il n’a jamais fait ce travail. Jim accepte la
proposition; de toute façon, personne d’autre sur le bateau n’est qualifié.
Autre détail non
négligeable : les passagers vont se demander ce qui est advenu du gros Cavendish,
celui qu’ils voient depuis le début étaler la nourriture qui leur est destinée.
-
Dis que tu ne sais pas ce qui lui est arrivé ou plutôt
ne répond pas aux passagers qui poseront des questions, ordonne Jim à Carlos.
C’est plus simple de ne pas parler. On leur en dit toujours trop...
C’est justement dans la gestion
de l’eau potable que Carlos pèche le plus d’ignorance. On doit apporter un soin
précieux au choix des barils, du moins ceux destinés aux membres de l’équipage,
pour ne pas que l’eau se dégrade trop rapidement. Seul Cavendish connaissait la
rotation à respecter pour garder l’eau potable, à tout le moins buvable. Jim n’avait pas pensé à cet aspect quand le
capitaine lui a décidé d’éliminer le gestionnaire de la réserve de nourriture
et d’eau. Comme le voyage s’étire en longueur, les risques de tomber sur des
barils d’eau virée en lavasse imbuvable augmentent. Il devient de plus en plus
important de bien inspecter leur contenu. Les réserves sont placées dans la
cale, l’endroit le plus frais de l’embarcation. Big Bill avait fait disposer
les contenants dans un ordre bien précis. Le secret est maintenant disparu avec
lui au fond de la mer.
Sans trop se soucier de l’ordre
de distribution de l’eau aux passagers, et sans le savoir, Carlos n’a pas
respecté la rotation établie par Cavendish. C’est ce qui déclenche un autre épisode de
choléra comme celui qui avait fait des ravages lors des premiers jours de la traversée.
Des cas sont apparus chez les passagers et même parmi les matelots dans les
jours suivants.
De plus en plus suspicieux,
George a mis ses proches en garde contre ce qu’on leur présenterait comme
nourriture et eau à boire. Il trouve bien étrange que Cavendish disparaisse
ainsi du jour au lendemain. Si le marin obèse est décédé de maladie, pourquoi
n’a-t-on pas assisté à une forme de funérailles en son honneur de la part des
membres de l’équipage? A-t-on procédé à la mise à la mer du corps sans aucune
forme de cérémonie? Sinon, où est son corps? Une jeune fille de 12 ans peut
tomber à l’eau par temps calme sans que personne ne s’en aperçoive sur le coup,
mais c’est difficile à imaginer pour un marin expérimenté comme lui, se dit
Murphy en réfléchissant aux événements étranges survenus au cours des derniers
jours sur ce foutu bateau.
Il n’a pas fallu attendre bien
longtemps. Des passagers sont décédés. Ils ne pouvaient plus se tirer de leur
couchette depuis des jours. Le choléra frappe fort et rapidement. Des enfants,
des adultes, hommes et femmes, personne n’est épargné. Les nouvelles de ces décès
créent un stress insupportable chez les voyageurs. Deux matelots subissent le
même sort. Des cérémonies de mise à la mer s’organisent rapidement pour
disposer des corps des défunts. Celles des marins décédés ont lieu séparément.
Le choléra a décimé environ la
moitié des passagers jusqu’à maintenant. Ce nouvel épisode de décès, jumelé au
voyage interminable, finit par décourager les Irlandais. Impossible de garder
le moral quand un de tes proches est fauché par une maladie impitoyable et
qu’on n’a aucune idée de combien de temps il reste avant de mettre le pied sur
la terre ferme.
Voulant fuir cette déprime,
Jake décide de se rendre à la proue, alors qu’il a aperçu son ami O’Donnell s’y
installer encore.
-
Comme les autres, tu dois te demander ce qui est
arrivé au gros Bill, celui qui mangeait plus que les autres?, dit le jeune
matelot comme Jake tombe sur ses pieds après avoir sauté par-dessus une poutre.
-
Oui. Mon père le premier trouve cela bien
étrange, répond Jake.
-
Ils l’ont éliminé. Devant moi ici, l’autre soir.
-
Devant toi ici?, dit l’adolescent avec dégoût.
-
Jim et Carlos. Ils ne savaient pas que j’étais
ici. J’avais décidé de passer la nuit dehors. J’étais couché sous une voile qui
ne sert pas. J’ai entendu du bruit. Deux hommes sont arrivés. Big Bill disait
des conneries sur les jeux de cartes, je crois. Il n’a pas parlé longtemps… Jim
est arrivé de derrière et a sorti son poignard. Il lui a donné un coup au coeur.
Cavendish n’a fait qu’un petit son. Immédiatement, Jim et Carlos l’ont saisi et
lancé à la mer, raconte O’Donnell, non sans effrayer l’adolescent de 14 ans
devant lui.
-
Tu as tout vu?
-
Ils se pensaient seuls devant le bateau.
-
Pourquoi ils l’ont tué?, lui demande Jake.
-
Je ne sais pas, mais j’ai ma petite idée...
-
Quoi?
-
Je pense savoir pour quelle raison Jim et Carlos
l’ont éliminé. Bill s’est mis les pieds dans les plats, à ce qu’on me dit. Il
avait déjà violé deux jeunes filles lors d’autres voyages. Dans les deux cas,
il les a tuées. Big avait été averti de ne pas recommencer.
-
Est-ce lui qui a tué Elizabeth?, ajoute Jake,
toujours plus stupéfait d’entendre pareille description d’horreur.
-
Je ne sais pas, répond le matelot en faisant
signe de baisser le volume de sa voix. Mais il est étrange d’apprendre la
disparition de la jeune fille et ensuite d’assister à la mort d’un pervers reconnu
pour son penchant pour les adolescentes…
Jake n’en croit pas ses
oreilles. Celle qui, depuis le village de Daingean, était devenue la petite
sœur qu’il n’a jamais eue, avait été violée et assassinée par ce sadique! L’adolescent
issu de la campagne irlandaise continue à découvrir à la vitesse grand V les
côtés les plus sombres de la vie adulte.
Il doit tout raconter à son père au plus vite.
La suite dans quelques jours...

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