Perdre Tommy et être le choix de Louise et Charles
Comme promis, le couple est revenu à l’heure convenue avec le directeur. Les enfants sont alignés dans la salle des adoptions, du plus petit au plus grand. Visiblement, la sélection n’a pas été longue. Le jeune O’Donovan semble répondre aux critères recherchés. Jean et Lucie Prémont, des agriculteurs maraîchers de l’île d’Orléans, se présentent à lui. Jake et John peuvent entendre les questions qui sont posées à Tommy. A-t-il déjà travaillé à la ferme? Connaît-il les chevaux? Une question sur la culture des pommes de terre est évidemment soumise.
L’Irlandais est né dans un pays reconnu pour sa production
de pommes de terre, mais les dernières années ont été désastreuses à ce
chapitre, répond-il nerveusement. Jean Prémont lance qu’il n’a pas à s’en faire
avec ces vieux souvenirs ici, car la récolte de la « patate » sur
l’île est abondante. Elle nourrit une bonne partie de la région de Québec
d’ailleurs, dit-il fièrement.
Lui et son épouse sont justement venus en ville pour vendre
les premiers légumes récoltés sur leur terre située à l’ouest de l’île. Ils
étaient partis de bon matin, profitant d’un fleuve sans vague pour charger leur
barque et mettre le cap à la rame vers le marché public de Québec, qui s’étale
dans le port. Comme ils ne se rendent pas souvent en ville, ils en ont profité
pour passer par l’orphelinat avant de repartir vers leur île. Il y a longtemps
que le couple parle d’adopter un enfant, puisque « le Bon Dieu n’a jamais voulu leur en
donner un », insère Lucie dans les explications de son mari. Ils ont eu l’intention
d’adopter un enfant de l’île d’Orléans devenu orphelin, mais l’occasion ne s’est jamais présentée. Ce
sont d’autres producteurs maraîchers qui leur ont parlé de la possibilité
d’adopter un enfant à Québec avec l’arrivée de nombreux immigrants irlandais
dans la région. La promotion de l’Église en faveur de l’adoption d’enfants
venus d’Irlande a fini de les convaincre. On leur a suggéré de se présenter à cet
orphelinat qui héberge des adolescents, donc capables d’aider au travail des
champs. Le couple devait donc s’y présenter avant de retourner à l’île. C’est
aujourd’hui que ça se passe, se sont-ils dit.
-
Nous cherchons quelqu’un qui pourra nous aider
sur notre ferme. Nous avons des projets d’agrandir les terres en culture,
explique Jean en fixant Tommy dans les yeux et en lui offrant son beau plus
sourire, malgré quelques dents manquantes. Nous avons une grande maison. Tu
auras ta chambre, ton cheval. L’été, le travail est difficile et intense, mais
l’hiver la vie est plus tranquille.
Tommy ne sait pas quoi répondre. Il comprend qu’il doit prendre
une décision sur-le-champ, car le couple insulaire ne reviendra pas le
lendemain ou dans deux jours pour confirmer l’adoption comme c’est l’habitude.
D’un autre côté, il ne pourra pas demeurer dans cet orphelinat encore bien
longtemps. À 17 ans, les jeunes sans parents sont invités à entreprendre leur
vie et à voler de leurs propres ailes.
Déception pour les jumeaux qui voient leur meilleur ami
les quitter. Il devient clair qu’ils devront se séparer de lui, peut-être un
prélude à leur propre séparation, craint John encore plus fort.
Desrosiers prend Tommy par les épaules pour l’amener à
l’écart. Le jeune O’Donovan a du mal à se décider, a déduit le directeur.
-
Je ne peux te forcer à accepter de partir avec
eux, mentionne-t-il au jeune homme. Je ne les connais pas. Tu comprends que je
n’ai pas eu de références sur ce couple. Ils sont arrivés sans s’annoncer. Du
peu que j’ai pu converser avec eux, ils m’ont l’air de gens biens, travaillants
et honnêtes.
-
Oui, répond timidement Tommy, la tête baissée.
-
Je ne pourrai pas non plus me rendre visiter le
foyer dans quelques semaines, comme j’en ai l’habitude, pour voir si tout va
bien entre l’enfant adopté et ses nouveaux parents. Ils demeurent sur l’île
d’Orléans. Je pourrais le faire, mais seulement si nous avions eu plusieurs adoptions
là-bas. Je pourrais aller en visiter quelques-uns lors d’un seul voyage. Mais
ce n’est pas encore le cas.
-
Je comprends, ajoute-t-il, la voix brisée.
-
Tu peux refuser, mais dans ta situation il faut
tenir compte de ton âge. Tu ne pourras pas demeurer à l’orphelinat encore
plusieurs mois. Tu devras trouver un moyen de faire ta vie. Comme tu ne viens
pas d’ici, tu n’as pas personne sur qui compter pour t’aider. Nous avons bien
quelques contacts dans la ville, mais il n’est pas acquis que tu pourras
trouver un débouché intéressant. L’option la plus adéquate demeure celle de te
trouver une famille adoptive.
-
Je comprends, déclare-t-il encore péniblement.
Albert Desrosiers laisse Tommy réfléchir et retourne vers le
couple toujours en attente d’une réponse. L’homme et la femme font signe du
visage qu’ils comprennent l’hésitation du jeune homme. Les autres jeunes de
l’orphelinat peuvent reprendre leurs activités régulières, à la demande du directeur.
Les deux Murphy s’éloignent, mais tout en demeurant dans la salle afin
d’assister à la décision de Tommy. Ce dernier s’est approché d’une fenêtre et
regarde à l’extérieur. Le moment est d’une lourdeur insupportable. Tommy aurait
aimé ne jamais vivre pareille situation, voir apparaître près de lui son père
et sa mère aujourd’hui décédés. Revenir en arrière.
Il regarde par terre. Puis, se retourne et marche vers ses
amis Jake et John qui ne l’ont pas quitté des yeux. Il les prend dans ses
grands bras pour les serrer contre lui. Des larmes s’échappent des yeux de
Tommy devenu quasiment leur grand frère. John ne peut retenir son chagrin et
doit sécher ses larmes. Jean et Lucie ne peuvent demeurer insensibles devant
une scène aussi déchirante; la joie de constater que Tommy a accepté leur offre
se mélange au chagrin de devoir l’arracher à ses deux jeunes protégés.
Aucune parole n’est échangée. O’Donovan serre la main de
Desrosiers pour le remercier. Il se tourne ensuite vers les Prémont et leur
fait signe de la tête qu’il accepte de les suivre et qu’il est temps de partir.
Jean ramasse le sac de bagages que Tommy avait préparé. Après une brève séance
de signature de documents d’adoption, il serre la main du directeur à son tour,
suivi de son épouse. Le couple suit ensuite Tommy vers le portique qui donne
vers la sortie. C’est la dernière fois que les jumeaux voient leur ami.
Une fois la porte d’entrée refermée, John se dirige à toute
vitesse vers l’escalier menant au dortoir et monte les marches deux par deux
pour aller se coucher sur son lit et pleurer un bon coup. Devra-t-il à son tour
dire adieu à son frère de la même manière? Ce n’est pas impossible, vient-il de
constater à l’instant. C’est le moment pour lui de revivre en accéléré, comme
il le fait souvent, tout ce qui s’est passé depuis leur départ de leur village
d’Irlande jusqu’à aujourd’hui. Comme il aimerait ouvrir les yeux et revoir sa
douce mère bien en vie lui tendant la main pour lui aider à se relever comme
quand il était enfant et qu’il venait de trébucher. Il aimerait pouvoir se confier
à son père, comme avant lorsqu’il avait besoin de réconfort. John maudit ce
voyage forcé lui ayant fait perdre ses parents et qui lui vaudra peut-être de
dire adieu à son frère jumeau. Qui sait, seront-ils séparés à jamais. Québec
est une grande ville qui attire des gens d’un peu partout. Si par exemple lui
ou Jake est adopté par une famille provenant d’un village de la rive sud, il
sera impossible de se revoir si l’autre demeure à Québec, désespère-t-il.
Ensemble ou les
États-Unis!
Le soir venu, John fait part à Jake de son inquiétude d’être
séparés pour toujours, étant confiés à des familles éloignées sur une longue
distance, pire par un fleuve. Cette possibilité n’est pas que théorique. Elle
est bien réelle après avoir assisté au départ de leur grand ami Tommy vers une
île. Jake conclut qu’il faut en parler au directeur Desrosiers.
-
Nous partons tous les deux ensemble, dans la
même famille, ou nous refuserons l’offre d’adoption, déclare solennellement
Jake en se redressant sur son lit.
-
M. Desrosiers nous a déjà dit que c’est très
difficile ce genre d’adoption. Ils sont rares les familles pouvant accueillir
deux membres d’un coup. Des adolescents en plus.
-
Nous nous enfuirons alors, promet Jake, toujours
prêt à faire face à l’adversité. Nous trouverons du boulot ensemble. Nous nous
rendrons aux États-Unis s’il le faut! Là, il y a du travail pour ceux qui n’ont
pas peur de bosser. Je l’ai entendu souvent dire alors que nous étions sur le
bateau et sur Grosse Île. Plusieurs des passagers voulaient s’y rendre une fois
débarqués à Québec.
-
Tu as de grandes idées pour deux jeunes de 14
ans…
-
Bientôt 15 ans!, coupe Jake en chuchotant pour
ne pas alerter les autres pensionnaires de l’orphelinat.
-
Je ne tiens pas à vivre ce que Tommy a vécu
aujourd’hui, enchaîne John. C’était vraiment triste. Il n’a pas pu se préparer
à son départ ni à sa nouvelle vie.
-
J’espère qu’il sera heureux. Vivre sur une île,
c’est être un peu prisonnier. Elle est grande, mais il lui sera difficile de s’en
échapper si ça ne va pas bien avec ses parents adoptifs.
-
Nous ne le reverrons probablement jamais, dit
John en s’essuyant les yeux.
C’est le vicaire du curé Bouchard qui est venu annoncer,
lors de sa marche quotidienne bréviaire à la main, la venue prochaine d’un
couple de la haute ville prêt à adopter un Irlandais. Desrosiers a reçu l’homme
en soutane et l’a fait assoir dans son bureau aménagé près de l’entrée
principale. Il a écouté l’information fournie par l’émissaire. Il s’agit d’un
avocat bien en vue à Québec. Son épouse occupe ses journées auprès d’œuvres de
bienfaisance. Les références formulées impressionnent Desrosiers, lui qui la
veille a laissé partir le jeune O’Donovan avec un couple inconnu sans en avoir
pu vérifier les antécédents.
Albert Desrosiers venait d’avoir une conversation avec les
deux Murphy. Les jumeaux voulaient lui faire part de leur décision de ne pas
être séparés dans des familles différentes. John avait expliqué que de voir son
ami Tommy prendre un autre chemin que le leur lui avait provoqué un immense
chagrin. Il ne veut pas perdre ainsi son frère, le seul membre de sa famille
encore vivant. Jake se dit prêt à se sauver de l’orphelinat avec son frère si
la seule option est de ne pas être confiés à une même famille.
Le directeur a pris acte des demandes des Murphy. Il leur a
répété qu’il est difficile de confier deux enfants à une famille adoptive, car
elle aura deux bouches à nourrir. C’est encore plus vrai quand il s’agit
d’adolescents en pleine croissance et dont l’appétit augmente d’autant. Il ne
peut les empêcher de quitter l’orphelinat, qui n’est pas une prison, dit
Desrosiers, mais il est de son devoir de les en décourager. Qui donnera un
boulot régulier à des jeunes de 14 ans? Oui, il y a du travail aux États-Unis
actuellement, mais ici aussi au Bas comme au Haut-Canada, ajoute-t-il. Le
chemin pour se rendre de l’autre côté de la frontière est difficile et comporte
certains dangers qu’on ne peut ignorer.
Aussi, mieux vaut l’adoption à l’errance, clament les
autorités du pays, dont évidemment l’Église. On ne veut pas voir se multiplier
les sans-logis, alors que le phénomène des « quêteux » grandit dans
les villes, mais aussi dans les campagnes. L’arrivée d’immigrants peut faire
grimper le nombre de ces personnes vivant aux crochets de la société, craint-on.
Cette conversation avait eu lieu juste avant la visite du
jeune vicaire du curé Bouchard annonçant la venue d’un couple aisé et de réputation
enviable dans la ville. L’homme et la femme seraient-ils intéressés à les
prendre tous les deux? Albert Desrosiers se promet de tenter sa chance. Lors de
sa tournée auprès de fonctionnaires pour en savoir plus sur la destination des
bébés quittant Grosse-Île, le directeur de l’orphelinat s’était fait répéter
que le nombre de navires arrivant d’Irlande et d’Angleterre augmentait sans
cesse de jour en jour. Cela signifie que d’autres cohortes d’orphelins lui seront
confiées prochainement. Il devait donc voir à sceller des adoptions sans trop
attendre afin de ne pas surcharger l’orphelinat qui a une capacité d’accueil
d’environ 20 jeunes.
Albert Desrosiers profite justement de la discussion avec
les deux adolescents pour leur faire part des informations, ou plutôt de
l’absence d’information obtenue lors de sa visite auprès de personnes en
autorité concernant les bébés de Grosse-Île. Le peu de suivi effectué pour
garder la trace des poupons à partir des navires ou du centre de quarantaine ne
surprend pas les deux frères Murphy. Ils avaient eu le temps de constater le
brouhaha sur l’île et sur les vaisseaux en attente sur le fleuve. L’affluence
des réfugiés était telle que les responsables ont peine à garder à jour le
registre des nouveaux arrivants, des décès et, encore plus, des naissances,
disent-ils au directeur.
Revue de la garde
À l’heure convenue, Charles et Louise se présentent à la porte principale. Lui porte son éternel complet foncé, elle, une ravissante robe
bleue, un chapeau de toile à large bord et des gants. Une élégance qui toujours
fait tourner les têtes. La démarche est assurée et de belle allure.
Desrosiers avait pris soin de ne pas accepter d’autres
rendez-vous cette journée-là, afin de leur laisser le temps de faire un choix
éclairé. Les enfants sont alignés au centre de la salle. Il avait préparé
l’horaire de l’avant-midi afin que chacun ait pu faire sa toilette et se vêtir
convenablement. L’instant est grave. Il est rare que des personnes réputées
fortunées se pointent de la sorte pour une adoption, se dit Albert Desrosiers
qui ne veut surtout pas manquer sa chance de faire bonne impression. Si ce
couple apprécie sa visite, il est possible qu’il propage leur expérience auprès
des membres de leur cercle d’amis et les incite à adopter un jeune. S’il y a juste
une adoption c’est tant mieux. Et si l’homme et la femme adoptent les deux
Murphy, c’est mission accomplie!, pense Desrosiers.
La rencontre se déroule comme une revue de la garde par un
monarque. Charles et Louise défilent devant les jeunes, du plus petit vers
l’autre bout de la rangée où se trouvent Jake et John. Leurs pas font
crier les clous carrés retenant les planches au sol. Dans son adresse à ses
pensionnaires avant leur arrivée, Desrosiers n’a pas mentionné qu’il s’agit
d’un couple assez fortuné. Encore moins qu’il espère que deux de ses protégés
puissent être adoptés d’un coup.
Charles prend soin de poser une question à chacun, de façon
à savoir avec quelle énergie ils répondent. Desrosiers se sent fier de ses
pensionnaires alignés sur une rangée bien droite et graduelle. Les réponses
sont claires, même si l’interrogatoire les prend un peu par surprise. Me
Charles Sieur veut savoir, entre autres, d’où viennent-ils, s’ils ont des
frères et sœurs, ou s’ils aiment la musique et le sport?
Rendu au bout de la rangée, il a devant lui Jake et John, visiblement
les plus vieux du groupe. Il a sorti une question plus incisive pour eux :
« Que retenez-vous de votre aventure vous ayant menés ici et seriez-vous
prêts à recommencer? »
Jake et John semblent désarçonnés par la question qui
diffère de celles plus légères posées jusqu’à maintenant. Louise trouve que son
conjoint les met dans leurs petits souliers avec cette question personnelle et
profonde pour des jeunes ayant été déracinés et devenus orphelins en l’espace
de quelques semaines.
Premier à s’élancer, Jake se dresse comme un soldat qui va parler
à son commandant :
-
J’ai appris qu’il faut douter de tout le monde.
Qu’il peut y avoir quelqu’un de malhonnête derrière une personne qui est censée
t’aider, raconte-t-il. Oui je referais ce voyage, même s’il a été pénible et
meurtrier. Aujourd’hui, je sais que
j’aime mieux deux tu l’auras qu’un tu ne l’auras jamais en ne faisant rien et
en restant où tu es!
Charles a eu du mal à cacher son étonnement. La réponse bien
sentie lui plaît, comprend-on à voir sa moue.
John, impressionné par l’aplomb de son frère, le visage
rouge, se lance à son tour en reproduisant la même posture du garde-à-vous
militaire :
-
J’ai appris qu’il faut demeurer solidaire pour
accomplir pareil voyage. J’ai perdu ma mère morte durant la traversée à cause
de la maladie. J’ai perdu mon père qui a été assassiné pour avoir découvert un
complot visant à faire de l’argent sur le dos des passagers irlandais.
Maintenant, poursuit-il sans reprendre son souffle, il ne me reste que mon
frère jumeau dans la vie. Nous avons juré de ne pas nous séparer!
John n’a pas ajouté qu’il regrette que sa famille ait mis le
cap vers le Canada, qu’il maudit le jour où il a quitté son village irlandais,
qu’il a été depuis confronté plus souvent qu’à son tour à la maladie et la
mort. Il aurait aimé le dire, mais il est trop tard et il se sent malgré tout fier
de ce qu’il a pu déclarer sans y avoir été préparé.
Charles se montre agréablement surpris des réponses
formulées par ces deux jeunes de 14 ans. Il ne s’attendait pas à entendre un
résumé aussi intense d’un voyage familial ayant tourné au drame pour des adolescents.
Ces expériences humaines éprouvantes ont forgé deux hommes en devenir bien
décidés à ne pas se faire imposer un chemin qu’ils n’auront pas choisi. L’avocat,
qui ne refuse jamais un débat, apprécie ce qu’il vient d’entendre. Des jeunes
s’affirmant, au lieu de ne démontrer aucun intérêt particulier pour quoi que ce
soit, il aime.
Louise est demeurée bouche bée. Elle n’avait jamais entendu
des adolescents tenir un tel discours. Un vécu qui transporte des paroles
éclairées. Celles de John l’ont touchée droit au cœur. Tellement qu’elle a
porté sa main gantée devant sa bouche en l’entendant.
L’homme et la femme remercient tout le monde de les avoir
rencontrés et d’avoir répondu à leurs questions. Desrosiers les invite à passer
dans son bureau pour discuter de la suite des choses.
-
Ils sont tous charmants, s’empresse à dire
Louise en s’assoyant en premier sur l’une des chaises placées devant le bureau
du directeur.
-
Merci, répond Desrosiers. Nous avons vraiment
une belle cohorte. Des jeunes, disciplinés et enthousiastes. Nous n’avons pas
de cas à problèmes actuellement. Et c’est tant mieux. Il arrive à l’occasion
que certains soient plus turbulents que la moyenne. C’est normal après ce
qu’ils ont vécu pour la plupart. Ils ont perdu leurs parents, des fois des
frères et sœurs aussi. Il n’y pas seulement la maladie. Des fois en pleine mer,
lors de tempêtes. D’autres, lors de leur séjour sur Grosse Île, ont vu leurs
proches mourir rongés par la maladie. C’est très troublant pour eux.
-
C’est troublant pour tout le monde, ajoute la
femme. Nous ne faisons que lire ce qui s’écrit dans les journaux et nous sommes
bouleversés. Imaginez pour ceux qui le vivent sur place.
-
Vous avez absolument raison, opine Desrosiers en
soignant sa prononciation.
Alors que la discussion se poursuit entre Louise et le
directeur de l’orphelinat, Charles réfléchit. Son épouse et lui sont là pour entreprendre un
processus d’adoption. Il faudra faire un choix, soit refuser parce qu’aucun des
jeunes ne correspond à leurs attentes ou en désigner un pouvant satisfaire à
leurs critères.
Dans son for intérieur, Charles préfère le discours de Jake
à toutes les autres réponses. Il se reconnaît en lui; un jeune homme pragmatique
qu’il aurait aimé avoir comme fils ou lui-même être à cet âge, se dit-il.
Louise est encore toute remuée par la réponse de John. Elle
apprécie sa sensibilité, sa façon de résumer sa pensée.
Me Sieur aurait aimé en savoir plus sur les allégations de
complot que leur père aurait découvert et pour lequel il en aurait payé de sa
vie. Depuis le temps qu’il s’inquiète de ce qui peut arriver dans pareil contexte,
quand des mouvements massifs de personnes en détresse ont lieu et que plusieurs
flairent la bonne affaire pour tenter de s’enrichir sur leur dos.
-
Et vous, Me Sieur?, tente Desrosiers pour faire
évoluer la conversation vers son but.
-
Vous avez effectivement des jeunes intéressants
à proposer. Ça demande réflexion. Mon épouse et moi devons en discuter. J’ai
bien aimé les deux plus vieux à la fin, les jumeaux. Particulièrement le
premier qui a parlé avec un bel aplomb. Voilà un jeune qui semble savoir ce
qu’il veut et ce qu’il ne veut pas. Rendu à eux, je l’admets, mes questions
avaient une couleur particulière.
-
Son frère était touchant, plaide Louise. J’ai
bien aimé ce qu’il a dit sur sa famille et la seule qui lui reste, son jumeau.
-
Ce sont les frères Jake et John Murphy. Ils sont
arrivés ici il y a quelques jours. Jamais eu de problème avec eux. De bons gars
sur toute la ligne.
-
Ils semblent déterminés à partir d’ici ensemble,
fait remarquer Charles.
-
Il serait cruel de les séparer, ajoute-t-elle.
-
D’autant plus qu’ils viennent de voir partir
leur meilleur ami, presque un grand frère pour eux, un autre Irlandais qu’ils
avaient rencontré sur Grosse Île. Tommy O’Donovan vient d’être adopté par un
couple de l’île d’Orléans. Des maraîchers producteurs de pommes de terre…
-
… de pommes de terre?, coupe Charles Sieur en
sourire en coin. Ça ne doit pas lui avoir évoqué de bien bons souvenirs avec tout
ce qui se passe en Irlande avec cette satanée culture.
-
Effectivement, reprend Desrosiers. Leur
séparation a été bien triste. Les deux Murphy sont convaincus qu’ils ne le
reverront plus jamais. C’est pour cette raison qu’ils ne veulent pas être
séparés.
-
Avez-vous déjà eu à séparer des enfants dans des
familles différentes?, demande Charles en s’adossant sur sa chaise.
-
Oui, malheureusement. C’est terriblement pénible
de devoir le faire. Je n’ai pas le choix. Je dois trouver des familles pour ces
enfants. Il en arrive régulièrement de l’île. Des couples n’ont pas tous les
moyens d’accueillir deux ou trois enfants d’un coup. Surtout quand il est
question de familles déjà nombreuses. Ça signifie des bouches de plus à
nourrir. D’adolescent en plus, des bouches qui ont toujours faim… Mais je n’ai
jamais eu à séparer des jumeaux.
-
J’aimerais bien vous répondre, dit Albert. J’ai
fait mes vérifications justement ces derniers jours. Mes questions sont
demeurées sans réponse. Il semble que ça soit un mystère jusqu’à maintenant.
-
Comment ça?, demande Louise, inquiète du secret
entourant le traitement réservé aux poupons.
-
Je ne sais pas. J’ai rencontré des
fonctionnaires bien placés qui auraient dû avoir cette information, mais
personne ne pouvait me répondre. C’est justement Jake et John qui m’ont mis la
puce à l’oreille. Ils m’ont demandé en arrivant ici où vont les bébés? Je leur
ai répondu que j’allais me renseigner. Je n’ai rien trouvé, se désole
Desrosiers. Tout le monde dans la chaîne se fie à ce que les enfants soient
confiés à un orphelinat, ici pour les garçons et un autre ailleurs en ville
pour les filles. Mais pour les plus jeunes, impossible de savoir. Tout le monde
pense qu’ils nous sont confiés. Mais ce n’est pas le cas. Au début, quand j’ai
ouvert l’orphelinat avec l’arrivée des immigrants irlandais toujours plus
nombreux, on m’a dit que je ne recevrais pas de bébés, qu’ils allaient être
confiés à une pouponnière. Elle est où? Personne ne le sait! On nage en pleine
zone grise…
Le couple devant lui ne sait plus quoi dire. Le mystère entourant la destination des bébés dérange l’homme et la femme qui souhaitent avoir un enfant depuis longtemps. Charles considère qu’il n’est pas normal
qu’on ne puisse pas trouver rapidement la trace d’enfants quittant un centre de
quarantaines pour immigrants. L’avocat se promet d’examiner cela de plus près.
Louise et lui remercient Albert Desrosiers et prennent congé
des lieux. Ils promettent de réfléchir sur la suite du processus d’adoption. Le
directeur mentionne qu’il attendra leur réponse avec impatience.
En retournant à la maison, Charles et Louise demeurent
silencieux, revoyant l’ensemble de la rencontre dans leur tête. Il faudra en
discuter, mais l’instant est plus à la réflexion, se disent-ils chacun de leur
côté. Les deux sont impressionnés parce qu’ils viennent de vivre et
d’apprendre, mais pas pour les mêmes raisons. Il faudra aussi se questionner
sur la possibilité d’adopter deux jeunes en même temps. Pour Louise, il est
hors de question d’adopter un seul des deux Murphy.
-
Comment expliquer à nos familles et amis que
nous avons adopté qu’un seul d’une paire de jumeaux?, demande Louise, en soirée
alors que le couple a entrepris la discussion sur le projet.
-
Nous ne sommes pas obligés d’adopter un jeune de
ce couple de jumeaux non plus, fait remarquer Charles. Il y a d’autres garçons
disponibles et plus jeunes dans cet orphelinat.
-
Tu sais comme moi que les deux frères Murphy
correspondent davantage à nos aspirations et nos valeurs. Ce sont deux bons
garçons qui pourront se développer dans un environnement comme nous l’espérons.
-
Ce qu’il faut, dans un premier temps, c’est
décider une fois pour toutes si nous voulons adopter un enfant, enchaîne
Charles voulant compartimenter le débat.
-
Il me semble que c’était clair. Nous voulons un
enfant, et il faut que ça soit via l’adoption. Nous avons été conseillés par le
curé Bouchard concernant cet orphelinat pour garçons, analyse Louise.
-
Il ne semble pas que nous puissions adopter un
bébé. Donc, ça sera un préadolescent ou un adolescent. Nous aboutissons aux
frères Murphy qui nous ont tous les deux impressionnés, comme tu disais. Et
puis, évidemment, nous avons les moyens de les accueillir ici tous les deux. La
maison est assez grande. Ils pourront avoir chacun leur chambre. Ils pourront
aller dans la meilleure école pour des jeunes de leur âge.
-
Donc, c’est décidé?
-
Je crois que tu peux rendre notre décision au
curé Bouchard. Il va être content de deux de ses chers paroissiens, répond
Charles avec une pointe d’ironie.
Le lendemain matin, après le départ de Charles pour le
bureau, Louise reprend le chemin du presbytère de sa paroisse. C’est avec le
sourire aux lèvres qu’elle annonce la « bonne nouvelle » à son pasteur. Le
curé Bouchard la félicite et lui assure que son vicaire, lors de sa marche
quotidienne, fera un crochet par l’orphelinat pour transmettre le message. Il
se dit impressionné par la décision de prendre deux jeunes d’un coup en leur
foyer. Le geste honore ce couple, ajoute-t-il, en servant à Louise une tasse de
café que la bonne du presbytère vient d’apporter. Une décision certainement
éclairée par « le Bon Dieu », insiste le prêtre.
-
Une décision de bons chrétiens Canadiens
français. Il faudra la faire connaître aux autres paroissiens. J’y compte bien.
-
Merci Monsieur le Curé. Nous voulons jumeler
notre volonté d’avoir un enfant et celle d’aider notre prochain, dit-elle pour
montrer que les enseignements de son pasteur en chaire ont bien été appris.
-
J’espère que d’autres familles vous imiteront. Ces
enfants ont besoin d’être confiés à des foyers pouvant bien les intégrer à
notre société canadienne-française.
-
Je ne sais pas si ça va bien fonctionner, sauf
votre respect.
-
Pourquoi donc?
-
Il n’y a que des enfants assez avancés en âge qui
sont disponibles, fait-elle remarquer. Lorsque nous avons visité l’orphelinat,
seulement des garçons de dix ans et plus étaient présents. Le directeur nous a
dit ne jamais avoir reçu de bébés ou d’enfants plus jeunes en provenance de
Grosse-Île. Il a vérifié, mais personne ne pouvait lui dire où vont les enfants
plus jeunes.
-
C’est bizarre, effectivement…, ajoute le curé
Bouchard, avant de prendre une pause pour réfléchir. Je crois que je vais en
parler à mon évêque. Je dois le rencontrer dans les prochains jours.
Deuxième visite
Les Murphy auraient aimé en savoir plus après la visite de
Charles et Louise à l’orphelinat. Albert Desrosiers n’a pas voulu faire de
fausses promesses aux jumeaux, même s’il sait qu’ils ont été davantage
remarqués par le couple que ses autres pensionnaires.
Pour Jake et John, cette rencontre a été significative. Ils avaient
senti qu’on les traitait avec égard, compte tenu de la teneur de la question
soumise par Charles. Ils ont aussi compris que le couple montre une certaine aisance,
visiblement mieux habillé que les autres hommes et femmes venus les visiter. Ont-ils
aussi la possibilité d’être adoptés tous les deux par ce couple? C’est ce que
souhaite John. Jake, quant à lui, voit l’opportunité de quitter une fois pour
toutes cet autre orphelinat qui le retient presque prisonnier et qui surtout l’empêche
d’aller explorer ce nouveau monde, celui que son père voulait connaître. L’idée de pouvoir en apprendre plus sur ce pays
le démange davantage depuis qu’il a quitté Grosse-Île, depuis qu’il a mis les
pieds à Québec.
Le jeune vicaire du curé Bouchard est passé au milieu de
l’avant-midi, 24 heures après la visite de Louise au presbytère. Sa rencontre
avec Desrosiers n’a pas été longue. Le couple devait passer en après-midi. Leur
décision est prise, ajoute le vicaire, sans en dire davantage sur le choix fait.
Une fois le visiteur parti, le directeur cherche les deux Murphy. Il ne sait pas
qui Me Sieur et son épouse ont choisi, mais les chances que les jumeaux
repartent avec eux sont excellentes. Il
ne demanderait pas mieux. Pas que les jumeaux lui ont causé des tracas. Au
contraire. Ils se sont montrés serviables et polis tout au long de leur séjour.
C’est qu’il craint une arrivée massive d’orphelins en
provenance de Grosse-Île. Les nouvelles en provenance du centre de quarantaine ne
sont pas meilleures. On apprend dans les journaux que le nombre des navires qui
affluent augmente. La maladie est toujours bien présente. Le personnel et les
infrastructures pour les accueillir demeurent insuffisants. On peut donc
entrevoir beaucoup d’autres décès, autant de malheureux enfants qui pourraient
perdre leurs parents, à bord des bateaux ainsi que sur l’île, estime Albert
Desrosiers.
Le départ de deux pensionnaires d’un coup fera baisser la
pression à l’orphelinat dont la capacité a été atteinte par l’arrivée la veille
de nouveaux jeunes.
Il a profité de la présence du vicaire pour lui demander de
dire à son curé et aux autres ecclésiastiques de la ville de continuer de
solliciter leurs paroissiens pour favoriser d’autres adoptions d’enfants
européens ayant perdu leurs parents. C’est de cette façon que des gens comme
Charles Sieur et sa femme Louise ont répondu à l’appel.
C’est dans le dortoir à l’étage que Desrosiers retrouve les
Murphy. Il les invite à faire leur toilette pour se montrer à leur meilleur.
L’instant est grave, dit-il. Une visite importante aura lieu dans les
prochaines heures. Il se pourrait que le couple attendu propose une adoption
double, précise le directeur.
Charles Sieur et Louise Lafond se pointent comme prévu en début
d’après-midi. Desrosiers les fait passer dans son bureau aussitôt. Leur
présence remplit d’espoir les jumeaux qui ont discrètement assisté à leur
arrivée par une fenêtre du dortoir.
-
Nous avons pris notre décision, annonce Louise
au directeur de l’orphelinat.
-
J’ai reçu cette belle nouvelle de votre vicaire
cet avant-midi. Je veux vous remercier pour ce beau geste qui est tout à votre
honneur.
-
Reste à savoir qui nous voulons adopter,
intervient Charles.
-
Oui, effectivement, dit Desrosiers.
-
Est-ce que vous pensez que les Murphy voudraient
devenir nos enfants?, lance Louise, comme si elle venait de dévoiler le secret
le mieux gardé dans la voute d’une grande banque.
-
Je pense qu’ils seront très excités à l’idée de
former une nouvelle famille avec vous. Votre époux et vous-même formés un
couple dynamique et ouvert qui saura certainement satisfaire aux besoins de
jeunes comme eux. Il y aura probablement une période d’ajustements. C’est
normal. Je ne garantis pas que tout se déroulera à merveille tout le temps.
Chacun devra faire des concessions, mais vous devenez leurs parents et ils vous
doivent obéissance. C’est ce que je dis à tous les couples qui viennent
adopter.
-
Nous sommes prêts, assure Louise, en regardant
nerveusement son mari.
Desrosiers apparaît dans le cadre de la porte du haut de
l’escalier montant au dortoir. Il fait signe aux Murphy de le suivre. Ça y est.
Jake et John viennent d’apprendre que c’est leur tour. Ils ont de nouveaux
parents. Les deux gars se regardent. John affiche un large sourire; l’adoption
sera double.
Les deux frères replacent leurs vêtements et peignent leurs
cheveux avant de suivre le directeur dans l’escalier et ensuite vers son
bureau. Le couple se lève en les voyant arriver. Louise s’avance vers eux et leur
prend tendrement la main en signe de bienvenue dans cette famille nouvellement
formée.
-
Les gars, je vous présente Me Charles Sieur et son
épouse Louise. Ils viennent d’accepter de vous adopter tous les deux. Vous
ne serez pas séparés, comme vous le souhaitiez, explique Albert Desrosiers.
-
Messieurs, soyez les bienvenus dans notre foyer,
déclare solennellement Charles en s’approchant d’eux pour leur serrer la main à
la façon dont on conclut une bonne affaire.
Nous espérons que vous serez heureux avec nous.
-
Oui. Nous ferons tout pour que vous soyez à
l’aise dans votre nouvelle vie, enchaîne son épouse, en y mettant plus de
tendresse que son avocat de mari. Nous avons des projets pour vous. Nous allons
vous inscrire dans la meilleure école de la ville. Vous pourrez aussi faire du
sport ou des arts, de la musique, selon votre préférence. Vos aurez de beaux
vêtements.
Desrosiers n’a jamais entendu un tel discours dans son
bureau de la part de parents venant adopter des enfants. La plupart du temps,
ils auront comme occupation des tâches agricoles ou de commis dans un commerce.
Quand un couple se présente pour accueillir un enfant de l’orphelinat c’est
bien souvent pour du travail dans leur entreprise, avait pu constater le
directeur.

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