Les jumeaux Murphy séparés?

 

 



Québec 10 juillet 1847

 

Me Charles Sieur,

La présente est pour vous informer que vous pouvez prendre rendez-vous à l’orphelinat des immigrants irlandais de Québec.

Le personnel sur place verra à entreprendre les démarches d’adoption comme vous me l’avez demandé.

On m’informe que plusieurs enfants sont attendus dans les prochains jours en provenance de Grosse-Île. Ceux-ci sont en santé et font preuve de bonnes manières.

Ils deviendront certainement de bons chrétiens en votre foyer et feront de vous les parents aimant d’une famille épanouie.

Votre Curé

Édouard Bouchard

 

C’est Louise qui a ouvert la lettre. Habituellement, elle n’ouvre pas le courrier, même les rares fois que l’enveloppe porte son nom, préférant laisser la tâche à son mari. Mais cette fois, elle se doute de quoi il s’agit. La lettre a comme destinateur le presbytère de la paroisse.

Elle la tient dans ses mains et la lit deux fois pour être certaine que c’est bien ce qu’elle espère  depuis quelques jours. Le temps depuis la proposition d’adoption du curé et la confirmation que le couple peut vraiment « aller choisir un enfant » lui a paru une éternité.

Chaque heure, si ce n’est pas chaque minute, l’idée de pouvoir s’occuper d’un enfant lui est revenue à l’esprit. Elle en a glissé mot à son mari à quelques reprises, mais Charles lui a répété de ne pas se faire d’illusions ou d’idées toutes faites. Le projet pourrait ne jamais se concrétiser. Il y aurait certainement un examen de compatibilités de l’enfant avec les parents.

Les jeunes à adopter, justement, ne sont pas si jeunes. Ce sont des préadolescents ou des adolescents que l’on confie à cet orphelinat, ce qui rend l’adaptation plus compliquée. Me Sieur s’est informé. Jamais on n’a vu de bébé de quelques mois ou de quelques années en provenance de Grosse-Île offerts à l’adoption à cet endroit. Il a demandé pourquoi à des intervenants qui auraient pu avoir cette information, mais personne ne semble avoir de réponse, a-t-il expliqué à son épouse.

Il est encore temps de refuser, lui a souligné Charles, même si le projet ne le rebute pas outre mesure.

Il sait sa femme de plus en plus enthousiaste, se voyant enfin devenir mère. L’adoption s’annonce toutefois bien différente de l’acte de mettre au monde un petit être qu’on a porté en son sein pendant neuf mois. Il n’est pas question ici de préparer de mignons vêtements de bébé, une couchette avec des dentelles et des hochets. Il faudra sauter cette étape pourtant naturelle pour les nouveaux parents : passer par-dessus aussi les sourires innocents et enchanteurs d’un bébé joufflu et les premiers gazouillis qui précèdent les véritables mots qui sortent de la bouche de l’enfant.

On ne pourra non plus vivre les maux d’enfant, les nez qui coulent et les nuits éveillées pour soigner les oreillons… ce qui sourit à Charles, fermement intéressé à continuer de bien dormir la nuit sans interruption.

Louise a mis toutes ces considérations dans une liste qu’elle voit défiler dans sa tête constamment. L’adoption d’un enfant devenu grand n’est certainement pas l’idéal qu’elle se fait de la maternité, mais son couple saura certainement en prendre le meilleur parti. Elle fait confiance à la vie.

Et il y a aussi la volonté et le devoir de venir en aide à des orphelins débarqués dans un nouveau pays sans savoir où aller et de quoi sera fait leur avenir. Si un couple à Québec est en mesure de faire quelque chose pour prendre sous son aile un enfant dans le besoin, c’est bien le sien. Il ne fait pas de doute qu’on acceptera de leur confier un orphelin. Son époux occupe une place bien en vue à Québec. Elle-même, en bonne chrétienne, est reconnue pour son dévouement dans la communauté.

Une place sur le ferry   

Jake et Tommy n’iront pas à la pouponnière. Une fois levés du lit, on leur demande de ramasser leurs choses et effets personnels et de se tenir prêts à quitter l’île.  Attaché au bout du quai de l’ouest, le ferry crache déjà de la fumée noire, signe de son départ imminent. Les garçons doivent prendre leur petit-déjeuner en vitesse. Tout semble se bousculer.

Après avoir fait leurs adieux aux autres orphelins, John, son frère et O’Donovan se dirigent vers le quai, où d’autres passagers vont aussi embarquer sur le bateau à vapeur. Personne du groupe n’a voyagé sur une embarcation mue par une autre force que celle du vent. Une certaine nervosité s’est installée. Plusieurs ont vu ce bateau venir et partir régulièrement depuis qu’ils sont débarqués à la station de quarantaine. Ils se doutaient qu’un jour viendrait où il faudrait se résoudre à y mettre le pied. Le ferry est beaucoup plus petit que les vaisseaux qui leur ont permis de traverser l’Atlantique. Surtout, il n’a pas la grâce des voiliers.

« Est-il sécuritaire? », chuchotent certains.

Jake, lui, rêve de ce jour depuis la première fois qu’il a vu ce bateau à son arrivée sur Grosse Île. Il s’est rendu sur le quai pour le voir de plus près à quelques reprises. L’embarcation qui symbolise la modernité l’a aidée à accepter l’idée de ses défunts parents de déménager en Amérique pour trouver un monde avant-gardiste. Au village de son enfance, on parlait de ces inventions prometteuses permettant d’accomplir des tâches sans recours à la force de l’humain, du cheval ou du bœuf. Rares sont ceux qui avaient pu voir évoluer ces nouvelles technologies surtout présentes dans les grandes villes comme Dublin, ou encore à Londres.

Et il y a ce qu’on appelle des locomotives. On avait commencé à voir apparaître des rails installés dans les campagnes pour relier de grandes villes. Jake souhaite en admirer une de près depuis longtemps. Il en a vu dans des livres ou des coupures de journaux, mais il veut toucher l’un de ces chevaux d’acier renâclant de la vapeur.

C’est en Amérique que le futur se dessine, s’était-il convaincu. Il voulait y être pour en faire partie. Voilà qu’il voguera sur une machine capable d’obéir à la volonté de l’homme. Le ferry démarre quand on le désire, peu importe ce qui décide le vent.

John, au contraire, n’est pas très chaud à l’idée de monter à bord d’un tel engin. Qu’arrive-t-il si on tombe en panne en pleine mer? Aucune voile pour prendre la relève. Et y a-t-il un risque pour le feu à bord?, se demande-t-il.

L’adolescent de nature craintive ne laisse rien transparaître, mais se dirige vers ce bateau avec une certaine appréhension. Le vent déplace l’homme depuis des centaines d’années sur l’eau, pourquoi devoir se fier à la vapeur pour le faire?

Leur ami Tommy se pose lui aussi des questions en marchant vers le fameux ferry. Mais ses interrogations sont autres. Pourquoi partir maintenant après des semaines d’attente? L’adolescent de 16 ans, bientôt 17, n’avait reçu aucune indication sur son départ imminent dans les derniers jours. Ce voyage vers Québec, bien qu’espéré, est en fait quasiment une surprise pour lui. Il a demandé à plusieurs reprises quand son tour viendrait, mais on lui a toujours répondu qu’il devait patienter, qu’il y avait des cas plus urgents que le sien. Tommy ne peut pas croire que les découvertes étranges concernant les morts sur les navires et un possible trafic de bébés vers les États-Unis puissent avoir eu un impact dans la décision de les faire quitter l’île. 

Est-ce que quelqu’un les a dénoncés? Ont-ils été imprudents en s’approchant du poste de police? Ou en observant le transbordement du ferry la veille? Pourquoi les Murphy partent-ils en même temps que lui?

Jake prend place près de l’engin central et du poste de commande pour être en mesure de bien voir comment fonctionne le système faisant déplacer le bateau. Son frère, incertain de la fiabilité de ce navire à cheminée, s’assoit à peu de distance d’une bouée de sauvetage accrochée non loin de l’entrée à tribord. Leur ami va s’installer à l’avant afin de pouvoir avoir une bonne position d’observation et protéger ses arrières. Les derniers jours ont soulevé bien des interrogations sur ce qui se passe à Grosse-Île. Tellement qu’il ne fait plus confiance aux inconnus. Qui est de connivence avec qui? Qui utilise qui? Qui souhaite la mort de qui? Le voilà sur le bateau ayant probablement servi la veille à un transport de bébés mis en vente par des escrocs!

« Je ne pose pas de question »

Le bateau s’éloigne du quai. Le capitaine et les membres de son petit équipage n’ont pas pris le temps de souhaiter la bienvenue aux passagers après avoir largué les amarres. L’embarcation zigzague entre les voiliers stationnés devant l’île. L’eau dégage une puanteur provenant des déchets et excréments qu’on vient de jeter de ces vaisseaux dont plusieurs comptent des malades à leur bord. Des gens regardent le ferry longer leur voilier en ne manquant pas de démontrer leur envie d’y sauter pour abandonner le mouroir flottant sur lequel ils croupissent en attendant d’être transportés sur l’île. À bord du ferry, les passagers ont alors encore plus le sentiment d’avoir gagné à la loterie, d’avoir pu quitter un enfer, alors que ceux qui les regardent du haut du pont des navires en attente devront s’y rendre.

-          Combien de temps avant d’arriver à destination?, risque Jake au capitaine.

-          Difficile à dire exactement, répond-il. Tout dépendra des vagues. Ce n’est pas un grand bateau. Comme le fleuve n’est pas très calme, nous en aurons pour une heure au moins je dirais. Peut-être plus.

-          Est-ce que ça fait longtemps que vous naviguez sur ce bateau?

-          C’est notre première année entre Grosse- Île et Québec. Je ne pensais pas que nous ferions autant de transports. Ils nous font faire n’importe quoi! Je pourrais avoir deux bateaux tellement nous devons transporter de la marchandise. Il faut même transporter des bébés le soir quand la nuit est tombée. Ça semble bien secret leur affaire. Je ne comprends pas tout le temps, déclare le volubile capitaine. J’en ai plein les bras de répondre à leurs demandes. J’aime mieux ne pas poser de question. Je fais mon travail, mais tout semble aller de travers sur l’île.

Jake n’a pas bronché quand il a entendu les déclarations du capitaine au sujet des bébés à transporter. Il vient d’avoir la confirmation qu’il y a transfert de poupons par bateau en soirée. Ce que Tommy et lui ont vu l’autre soir est donc bien le départ de jeunes enfants de l’île. L’homme manœuvrant la barre a probablement trop parlé sans le savoir; un adolescent curieux qui pose des questions, rien de plus banal et inoffensif.

Mises bout à bout, les informations recueillies accréditent la thèse qu’on a affaire à un stratagème visant à faire du fric en vendant des bébés orphelins aux plus offrants. Ayant du mal à tenir en place, Jake a hâte de raconter tout cela à Tommy et à son frère. Il se tourne vers eux. Même assis à proximité, ils n’ont pas pu entendre ces nouveaux éléments compromettants à cause du bruit du bateau à vapeur. Il n’est pas question d’en discuter sur le ferry. Vaut mieux attendre d’être rendu au quai de Québec, songe alors Jake.

Le bateau a dû longer deux îles plus petites avant qu’on puisse s’approcher d’une autre beaucoup plus grosse. L’île d’Orléans, majestueuse, est habitée et riche de cultures maraîchères. Tellement imposante que les jumeaux croient approcher de la terre ferme. Ce n’est que rendu à la pointe ouest qu’on voit apparaître la ville de Québec, située dans un rétrécissement du fleuve.

Plus le bateau s’approche, plus on distingue de l’activité humaine dans le port. Quelques navires à voiles battant différents pavillons sont en attente de partir vers Montréal ou d’accoster au port.

-          Nous avons un privilège, lance le sympathique capitaine en se tournant vers Jake. Le bateau a une priorité d’accès au port, puisqu’il vient de Grosse Île!

-          Ah oui?

-          Les départs et les arrivées sont si fréquents que nous ne pouvons attendre avant d’accoster. Des fois, nous transportons des malades. Ils doivent être amenés rapidement à l’hôpital pour ne pas contaminer personne, tu comprends. Pour ce transport, nous sommes chanceux, il n’y a pas de malade. Mes gars sur le bateau n’aiment pas beaucoup devoir travailler avec des personnes malades. Des fois, elles sont alitées. On les installe sur l’arrière du bateau pour éviter les contacts avec les autres passagers. Une fois, il y a deux semaines je crois, une personne est morte entre le départ et l’arrivée. Ça ce n’est pas drôle.

Le capitaine a mis fin à son récit pour entreprendre des manœuvres d’approche vers une jetée libre du port de Québec. Le bateau tourne sur lui-même à 180 degrés pour se coller au quai. Des hommes attendent assis sur des caisses vraisemblablement destinées à Grosse Île pour le retour du ferry. Un prêtre en soutane et une religieuse se tiennent en retrait, probablement du renfort pour le personnel de la station de quarantaine qui en a bien besoin.

Après avoir pris soin de remercier le capitaine, Jake entreprend de quitter le bateau en faisant signe de la tête à son frère et à Tommy de le suivre. Le jeune Murphy piaffe d’impatience de leur raconter ce qu’il vient d’apprendre du capitaine, confirmant la thèse du trafic de bébés.

Décelant l’empressement de Jake, les deux autres adolescents le suivent sans discuter. Alors qu’ils tentent de se frayer un chemin à travers les personnes présentes sur le quai et les marchandises, le trio fait face à un individu qui les suit du regard depuis l’arrivée du ferry au port de Québec.

-          Vous êtes monsieur O’Donovan et vous les jumeaux Murphy?, questionne l’homme au regard peu enjoué.

-          Oui, c’est nous, répond Tommy un peu hésitant.

-          Nous sommes Jake et John Murphy, dit à son tour Jake sur un ton plus affirmé.

-          Je suis Albert Desrosiers, le directeur de l’orphelinat des enfants provenant de Grosse-Île. Je suis ici pour vous y amener. Vous devez me suivre. Ce n’est pas très loin, vous allez voir. Est-ce que vous avez pris tous vos bagages sur le bateau?

Les trois garçons hochent de la tête par l’affirmative en montrant ce qu’ils tiennent dans leurs mains comme maigres effets personnels.

-          Très bien, allons-y, enchaîne Desrosiers en tournant les talons en direction d’une rue donnant sur le port.

Jake ne peut rapporter aux deux autres ce qu’il vient d’apprendre sur le bateau comme planifié. Il n’en dira pas un mot au cours du trajet entre le port et l’orphelinat. Ce Desrosiers est-il de connivence avec les auteurs du complot sur Grosse Île?, se questionne-t-il. Vaut mieux demeurer discret pour le moment. De toute façon, John et Tommy ont probablement compris que si des révélations sont à venir elles viendront le soir venu, quand les garçons se retrouvent en caucus pour communiquer ce qu’ils ont appris au cours de la journée, comme ils en ont développé l’habitude sur l’île.

Une ancienne école

Cette marche à travers les rues de Québec rappelle à Jake et John celle d’il y a quelques mois, quand ils avaient fait leur entrée dans Dublin, autre ville portuaire. L’enthousiasme n’est évidemment pas le même. En circulant avec leurs parents dans la capitale de l'Irlande, les jumeaux s’en allaient voguer vers un ailleurs promettant un changement de régime de vie. Un avenir meilleur. Certes, leur vie a changé, mais cet avenir demeure bien incertain. Encore davantage avec la tournure des événements depuis la mort de leur mère et ensuite du père.

L’air frais ressenti au départ de l’île a fait place à la chaleur humide du mois de juillet une fois rendu dans la ville de Québec. Le sol a tranquillement commencé à libérer les radiations accumulées sous l’effet du soleil, incitant les passants à chercher les points d’ombre.

Tout au long du trajet, Desrosiers s’efforce de donner de l’information aux trois adolescents sur des bâtiments qui défilent de chaque côté et qui pourraient leur être utiles en cas de besoin, comme le poste de police… ce qui laisse un goût plus qu’amer au trio d’orphelins.

Le bâtiment servant à héberger les enfants provenant de la station de quarantaine est une ancienne école devenue trop petite pour les besoins du quartier ayant connu un boum immobilier. L’orphelinat n’accueille que des garçons, ajoute son directeur.

Le rez-de-chaussée sert aux repas et à l’accueil des couples voulant adopter. L’étage a été converti en dortoir pour les jeunes. Une quinzaine de lits sont disposés sur deux rangées.  Certains sont faits en acier, supportant un mince matelas. Les autres sont des paillasses installées dans des couchettes faites de bois comme sur Grosse Île.

En arrivant à l’étage, Jake a vite repéré trois lits qui ne semblent pas assignés, en retrait près d’une petite fenêtre. Assez éloignés pour pouvoir discuter sans trop atteindre les oreilles d’autres pensionnaires. On pourra ainsi recréer le coin tranquille du dortoir de l’orphelinat de l’île pour les pléniers de la journée, pense-t-il.

L’arrivée de Jake, son frère et Tommy fait grimper la population à une dizaine d’orphelins, a expliqué le directeur de l’endroit, tout en énumérant une liste des recommandations, devoirs et obligations à suivre. À cela s’ajoutent des comportements à respecter afin d’offrir les meilleures chances d’adoption rapide par des couples venant visiter l’orphelinat. Desrosiers poursuit en leur disant que la grande majorité des adoptions de jeunes de leur âge se font par des couples vivant sur des fermes et à la recherche de bras pour les travaux quotidiens.

Les jumeaux séparés?

Pour la première fois, John vient de réaliser, en écoutant le discours du directeur, qu’il pourrait être séparé de Jake, qu’ils ne soient pas adoptés par la même famille. Séparé du seul lien familial qui lui reste. Son frère a toujours été la force physique, le courage, alors que lui a toujours été la moitié cérébrale, le calculateur du duo. Le rythme de son cœur s’accélère, alors qu’un frisson lui traverse le corps. Après avoir perdu mère et père, va-t-il perdre son jumeau?

Chose certaine, le trio formé avec Tommy depuis les premières heures de leur arrivée sur Grosse Île ne va pas demeurer uni. Le jeune O’Donovan va certainement trouver des parents rapidement. À 16 ans, il a déjà la carrure d’un homme. Ses larges épaules sauront attirer l’attention de paysans à la recherche de force humaine pour les travaux dans les champs, se dit John en observant son ami.

Il s’est habitué à sa présence rassurante, celle d’un grand frère qui fait réfléchir et reculer toute personne malveillante voulant s’en prendre à ses proches. Tommy avait toujours agi comme tel avec les jumeaux, les frangins qu’il n’avait pas eus.

-          Veuillez-vous préparer pour le dîner messieurs, commande Albert Desrosiers, après les avoir fait succinctement visiter les lieux. Vous déposez vos affaires dans les commodes qui sont là, le long du mur. Vous devrez aussi préparer vos lits pour la nuit. Après le dîner, je vais vous expliquer quoi faire quand viendront des parents pour l’adoption.

-          Est-ce qu’il en vient souvent?, demande Jake.

-          C’était plus calme au début de l’été, mais nous en recevons plus souvent depuis quelques semaines. Les curés des paroisses de la région de Québec ont commencé à solliciter des couples pouvant accueillir des jeunes de l’île. On a demandé un effort, car il nous en arrive en plus grand nombre. Nous pensions en recevoir beaucoup plus que prévu.

-          Les bateaux arrivant d’Irlande et de Londres défilent sans arrêt à la station de quarantaine. Nous en avons vu plusieurs, mentionne Jake.

-          Il y a énormément de morts aussi. Nous avons été témoins de décès sur l’île, enchaîne John. Il y en a sur les navires aussi. Tellement, qu’ils ne savent plus où les enterrer.

-          C’est pourquoi il a fallu ouvrir cet orphelinat, dit Desrosiers. Plusieurs enfants comme vous se retrouvent sans parent et il faut les aider. On ne peut les laisser seuls.

-          Recevez-vous aussi des bébés ?, ajoute Jake, sachant que les deux autres vont comprendre le but de sa question.

-          Non, jamais. On nous a dit que nous n’en recevrions pas. Sans plus d’explication. Heureusement, car nous ne sommes pas équipés pour les jeunes enfants. Nous recevons des enfants d’environ dix ans en montant, signale le directeur qui se montre moins froid au fur et à mesure que la conversation avance.

-          Où vont les bébés alors?, demande à son tour John qui avait compris l’intention de son frère d’obtenir plus d’information sur le trafic de jeunes enfants en provenance de l’île. Parce qu’il y en a. Nous en avons vu quelques-uns. Nous nous demandions ce qui arrive avec ces pauvres enfants qui ont perdu leurs parents en si bas âge.

-          Je ne sais pas. Probablement dans une pouponnière de la ville. 

-          Vous n’avez jamais posé la question?

-          Non, mais je peux tenter d’en savoir plus. Comme vous m’en parlez, c’est vrai que c’est intrigant. Je vais essayer de m’informer et, si vous voulez, je vous dirai ce que j’ai pu apprendre.

La proposition du directeur tombe pile pour les trois Irlandais. Il est certainement plus facile pour lui d’obtenir ce genre d’information que pour eux, des adolescents venus d’ailleurs. Desrosiers doit savoir à qui s’adresser, se disent-ils. Desrosiers découvrira peut-être par lui-même le complot du trafic de bébés de Grosse Île s’il se montre insistant?

Mieux vaut pour le moment le laisser aller dans ses vérifications, ont conclu Jake, John et Tommy, le soir venu, lors de leur caucus avant leur première nuit à l’orphelinat.  C’est à ce moment aussi que Jake a pu enfin raconter ce qu’il avait entendu de la part du capitaine du ferry. Les trois sont tombés d’accord pour tenir l’affaire du complot de trafic de bébés sous silence, en attendant de voir comment se déroulera leur séjour à l’orphelinat. Mieux vaut aussi se préparer à la visite de parents espérant adopter des enfants.

Albert Desrosiers a pris bien soin de leur répéter comment se comporter quand des couples se présenteront pour les rencontrer. Ses consignes sont claires : toujours se tenir droit, avoir l’air heureux et répondre poliment aux questions du mieux de leurs connaissances.

Les premiers couples se sont présentés le lendemain après-midi, une fois que les corvées des pensionnaires avaient été complétées. Desrosiers a tenu à l’écart les trois nouveaux orphelins arrivés la veille, de sorte qu’ils puissent observer comment se déroulent les visites des personnes intéressées par l’adoption. Les hommes et les femmes venus à l’orphelinat ont pris le temps de poser des questions aux enfants bien alignés dans ce qui servait autrefois de salle de cours offerts par l’institutrice de cette ancienne école. Il est rare que des parents repartent avec des enfants immédiatement lors d’une première visite.

Il est coutume qu’ils formulent leur préférence pour un enfant en particulier, une fois la rencontre terminée. Le directeur analyse par la suite la compatibilité du couple et de l’enfant. On s’informe aussi sommairement de la réputation des parents adoptifs. Comme ceux-ci sont référés en grande partie par les curés depuis quelques semaines, la recherche d’information va plus rondement.

Donc, où vont les bébés?

La journée suivante, d’autres couples se sont présentés. Cette fois, Jake, John et Tommy doivent  être du groupe d’enfants offerts à l’adoption. On leur avait ordonné de se laver, de se peigner et de se vêtir avec leurs plus beaux habits. Tommy a dû puiser dans le placard des bonnes œuvres mis à la disposition des orphelins qui n’ont qu’à porter des vêtements trop usés. Il a pu revêtir une chemise blanche et un veston pour homme. Le pantalon est trop ample, mais ça vaut mieux que les siens trop courts et qui lui collent aux cuisses.

Personne n’a semblé avoir arrêté son choix sur lui ou sur les deux Murphy. Effectivement, les parents adoptifs ont semblé s’intéresser aux plus jeunes de la cohorte.

Aucune visite n’est prévue le lendemain. Desrosiers en profite pour aller rencontrer des personnes pouvant lui expliquer pourquoi il ne reçoit presque jamais d’enfant en bas âge. Il cogne à plusieurs portes de bureau de fonctionnaires censés détenir ce type d’information ou des explications. Conclusion : personne n’a jamais véritablement soulevé la question.

Et puis, on n’a pas vraiment le temps. Depuis la ville de Québec, on s’efforce de fournir le nécessaire pour accueillir un nombre grandissant d’immigrants et présentant des problèmes de santé toujours plus graves. On concentre aussi les énergies à s’assurer que les navires mouillant devant Grosse-Île puissent lever l’ancre le plus rapidement possible et reprendre leur route vers Québec ou Montréal. La question des jeunes enfants ne s’est pas posée, une fois que l’appareil gouvernemental avait permis l’ouverture d’orphelinats spécialement pour les garçons et pour les filles, a conclu Desrosiers.

Tous les responsables à qui il a posé des questions avaient tenu pour acquis que les enfants sans parents prenaient le chemin des refuges pour les orphelins irlandais. Les gestionnaires de la station de quarantaine lui avaient pourtant certifié qu’aucun bébé ne lui serait confié, qu’ils allaient être remis à une pouponnière située quelque part dans la ville. À l’époque, quand il a pris le mandat, Albert Desrosiers n’a pas cherché à en savoir davantage, comprenant que l’endroit devait être gardé secret.

Donc, où diable vont les bébés orphelins venant de l’île? À qui sont-ils confiés? Pourquoi personne au sein de l’État n’est au courant de leur destination? Autant de questions dont Desrosiers n’a pas pu trouver les réponses. Et qui vont le hanter pour plusieurs heures.

Il a toutefois dû remettre à plus tard la suite son enquête. Des couples doivent se pointer le lendemain pour confirmer leur adoption. Le directeur doit préparer les enfants à leur visite et surtout leur annoncer qu’ils ont été choisis pour se retrouver au sein d’un nouveau foyer. Certains enfants accueillent la nouvelle avec joie. D’autres sont plus hésitants. Il lui est arrivé d’assister à des crises de détresse parce que l’enfant n’avait pas eu une bonne impression lors de la première rencontre avec le couple. Desrosiers doit donc les rassurer en leur promettant d’aller les visiter une fois installés dans leur nouvelle famille.

Sans rendez-vous

Moins d’une semaine après l’arrivée de Jake, John et Tommy, un couple se pointe en fin d’avant-midi, sans avoir averti de leur visite à l’orphelinat. Leur présence dans l’entrée surprend tout le monde, comme les rendez-vous pour les couples voulant adopter des enfants se déroulent habituellement l’après-midi. L’homme et la femme, plus âgés que la moyenne des couples se présentant à cet endroit, n’ont vraisemblablement pas revêtu leurs plus beaux habits pour cette visite. De toute évidence, ils ont leurs vêtements de travail sur le dos.

Desrosiers s’est empressé d’aller à leur rencontre. L’homme et la femme n’ont pas été plus loin que le portique de l’entrée, comprenant qu’ils contreviennent aux règles de la maison en se présentant sans s’être annoncés. Aucun des enfants n’a eu le temps de faire sa toilette. L’homme et la femme discutent avec le directeur qui est dans tous ses états. Jake, qui est en train de balayer, ne comprend que quelques bouts de leur conversation. Il est question de l’île d’Orléans, de marché public et de barque pour naviguer sur le fleuve. Quelques minutes plus tard, le couple quitte l’orphelinat, après avoir échangé une poignée de main avec Albert Desrosiers.

Ce dernier demande aux jeunes de se rassembler en faisant signe spécifiquement aux Murphy et à Tommy de venir. Il explique que le couple doit revenir après le dîner et souhaite rencontrer des orphelins plus vieux. Donc, il s’agit d’une chance pour eux de trouver un foyer.

-          Est-ce que cela signifie que nous pourrions être séparés?, demande John, une question qui lui torpille l’esprit depuis qu’il a mis les pieds à l’orphelinat.

-          Je ne peux faire de promesse à ce sujet, répond Albert Desrosiers. Je comprends que tu ne veilles pas être séparé de Jake. Tout dépend de la volonté des parents adoptifs. Ce n’est pas tous les couples qui peuvent se permettre d’accueillir deux nouvelles bouches à nourrir dans leur foyer.

-          Je ne veux pas perdre Tommy non plus!, lance John, encore plus craintif pour son avenir.

-          Il serait très surprenant qu’un couple soit prêt à adopter trois adolescents en même temps.

Desrosiers met fin à la discussion en invitant les jeunes à terminer leurs corvées et à se préparer en vitesse pour le dîner qui sera servi un peu plus tôt qu’à l’habitude. Tout le monde devra ensuite faire sa toilette pour être à son meilleur lorsque le couple reviendra. Il insiste pour que Tommy prenne soin de revêtir le veston de l’autre jour, celui qui lui donne quelques années de plus, accentuant sa carrure d’homme aux capacités physiques d’un fort travailleur.

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