Intrigante conversation au poste de police
Tommy et Jake ont décidé de mettre leur plan à exécution le lendemain, vers le milieu de la journée, afin qu’il fasse jour et rendant plausible la possibilité d’avoir aperçu un navire passer outre l’obligation de s’arrêter pour le dénombrement des malades contagieux. Le vent vigoureux qu’il fait pourrait permettre de faire filer un bateau toutes voiles déployées assez rapidement.
John a décidé de ne pas faire partie de cette conspiration à l’issue incertaine.
Il leur fallait se rendre sur la rive nord de l’île pour
revenir ensuite vers le centre pour laisser croire qu’ils avaient passé du
temps près des berges du fleuve et être en mesure d’y observer l’activité
maritime. C’est en marchant d’un bon pas, comme pour simuler l’urgence d’agir,
que les deux adolescents se dirigent vers le petit quartier général rarement
animé et n’inspirant nullement l’autorité.
La porte du bâtiment est fermée quand les deux garçons s’en
approchent. Mais des voix s’échappent des fenêtres grandes ouvertes afin
d’aider à la ventilation de l’intérieur en cette journée chaude. Arrivés à
quelques mètres, Tommy et Jake entendent les échanges entre deux hommes. Comme
le ton de la discussion semble plutôt ferme, les deux sonneurs de fausse alerte
s’arrêtent pour cesser de faire du bruit et surtout pour écouter.
-
Tu as facilité le passage de combien de bateaux?,
dit la première voix parfaitement audible pour Tommy et Jake.
-
Au moins dix jusqu’à maintenant, répond une
autre personne, qu’on présume être un second policier.
-
Ça nous fait un bon montant! Notre plan a
marché.
-
Et l’été n’est pas terminé! Plusieurs bateaux
sont en direction me disent mes sources en Irlande et ici. Tout le courrier qui
arrive par les navires nous informe que le flot d’immigrants va se poursuivre
de façon soutenue, continue le deuxième interlocuteur.
Jake et Tommy se regardent sans souffler un son, mais
commencent à comprendre qu’ils viennent peut-être d’assister à un bilan d’un
quelconque complot; faire du fric en laissant passer des vaisseaux, le tout
ressemble à une machination planifiée permettant de profiter d’une situation chaotique.
-
Et des bébés?, demande celui qui semble être en
autorité sur l’autre.
-
Ce n’est pas facile, mais j’y arrive. J’ai un
bon contact qui fait le lien entre Québec et les États-Unis. Une trentaine
d’enfants ont trouvé des familles aux États-Unis. Il y a de la demande, mais on
doit établir un lien de confiance. Des familles sont prêtes à payer, mais il
faut les trouver et les convaincre.
-
Parfait. Si je peux faire quelque chose, tu me
le dis. On continue comme on l’avait planifié.
Les deux adolescents ont eu à peine le temps de se cacher
avant que l’un des hommes présents dans le bâtiment ne sorte, une fois cette étrange
conversation terminée. Pas un mot n’est sorti de leur corps, pendant que
l’homme s’éloigne. Jake a eu le temps de le reconnaître; Hector Petit est
l’adjoint du chef de police Eugène Lavoie. Petit est celui qui devait compterles passagers encore en vie sur le bateau de Jake une fois l’ancre jetée prèsde Grosse Île, voilà quelques semaines. Il était passé en coup de vent, pour
accéder à la cabine du capitaine, à la même vitesse qu’il a quitté le poste de
police après la discussion que viennent d’entendre les deux Irlandais. Sur le Triton,
Jake n’avait alors pas remarqué qu’il s’agissait d’un policier, peu habitué aux
uniformes des agents de ce côté-ci de l’Atlantique. Nul doute que ce navire
figure parmi la dizaine de bateaux dont il vient d’être question dans le petit
quartier général de la police.
Sans se concerter, Tommy et lui s’éloignent du poste de
police en revenant sur leurs pas vers le nord de l’île. Ce n’est qu’une fois
arrivés près de la rive d’où ils auraient vu un bateau passer sans s’arrêter à
la station de quarantaine que les deux complices ont mis fin à leur fuite. Évidemment,
cette histoire inventée est devenue totalement caduque. Durant le trajet, les
paroles entendues de l’intérieur du bâtiment servant de quartier général leur
revenaient à l’esprit en boucle. À quoi avaient-ils assisté au juste?
-
Est-ce que tu as entendu la même chose que moi?,
questionne Tommy en regardant Jake reprendre son souffle après cette course sur
un sentier permettant de relier les côtés nord et sud de l’île.
-
C’était quoi cette histoire de bateaux dont on a
facilité le passage? Que voulaient-ils dire?
-
Et celle des bébés alors? Un contact efficace
pour les États-Unis? Des familles prêtes à payer? Je ne comprends pas du tout. Toi?
-
Ça m’inquiète, ajoute Jake. Des gens qui tiennent
une discussion comme celle-là dans un poste de police?
-
Nous ne savons pas qui est l’autre personne à
l’intérieur.
-
Je crois avoir reconnu la voix d’Eugène Lavoie.
C’est lui que nous avons rencontré en arrivant sur l’île pour lui raconter ce
qui venait de se passer sur le bateau avant la mort de notre père.
-
Nous n’avons compris qu’une partie de leur
échange. Ils ne savaient pas que nous les écoutions à l’extérieur.
-
Ils avaient l’air de ne pas vouloir trop en dire
non plus, ajoute Tommy. Les deux hommes n’en étaient pas à leur première
conversation sur le sujet. Hector Petit semblait venir faire rapport des
derniers résultats de leur entreprise.
John n’a pas pris part à l’aventure de son frère et de
Tommy, mais il n’en attend pas moins le récit avec impatience. Se présenter à
un poste de police avec une fausse nouvelle juste pour pouvoir y mettre les pieds,
très peu pour lui. John n’a jamais été du genre à défier les règles par manque
de sensations fortes. On comprendra que l’idée d’approcher un quartier général,
bien que petit et inoffensif à première vue, ne lui dit rien de bon, si ce
n’est pas pour y chercher protection. Et tout ce qu’il a entendu au sujet du
corps policier de l’île l’avait refroidi royalement.
Mais le soir venu, il ne veut pas
perdre une parole de ce que son frère Jake et Tommy ont à dire de leur
tentative pour visiter le poste de police; surtout que lors du souper ils ont laissé
entendre à mots couverts qu’une « étrange rencontre » avait eu lieu.
La discussion entre deux hommes provenant de bâtiment, des
bateaux profitant de passe-droits, des bébés vers les États-Unis, des familles
prêtes à payer; comme promis, dans la soirée après le souper, Jake et Tommy lui
racontent dans le détail ce qu’ils ont entendu. Le trio a pu se retirer à
l’extérieur de l’orphelinat, plus à l’écart afin de pouvoir échanger plus
librement.
-
Mais Jake tu n’as pas allumé? C’est le résultatde ce qu’on a vécu sur le bateau entre l’Irlande et ici, lance John.
-
Quoi? Explique!
-
Est-ce que tu te souviens du jeune matelot O’Donnell,
celui à qui tu parlais souvent durant le voyage, mais qui ne voulait pas dire
son prénom?
-
Bien sûr. Il s’installait devant le navire pour
avoir la paix lorsqu’il n’avait rien à faire. Ce jeune matelot disait ne pasbeaucoup apprécier ce qui se passait sur le bateau. Il détestait l’attitude
froide et détachée de l’équipage, dit Jake pour mettre Tommy au parfum.
-
Et il avait bien raison, affirme John alors que de
mauvais souvenirs lui reviennent à l’esprit.
-
Les membres de l’équipage ont tout fait pour se
faire haïr!
-
Ils ont surtout rien fait pour empêcher que des
gens meurent durant le trajet, crache John, avec une colère non dissimulée dans
la voix. O’Donnell nous disait que plus il mourait de passagers durant la
traversée, plus le bateau pouvait avancer vite. Ils pouvaient alors retourner
rapidement pour chercher une autre cargaison de bétail irlandais et ainsi faire
plus d’argent!
-
Tout en empochant le fric au départ du quai de
Dublin, en oubliant l’ordre de la quarantaine obligatoire avant de lever
l’ancre et en n’offrant pas l’essentiel durant le voyage, enchaine Jake dans un
élan de frustration.
-
Tu as tout compris.
-
Mais que viennent faire les policiers dans tout
ce manège?, redemande Jake.
Alors que John hésite, Tommy y va d’une hypothèse pour
expliquer l’implication des deux agents devant faire régner l’ordre sur l’île.
-
Il leur faut quelqu’un pour valider les rapports
de décès des passagers, déclare-t-il en se penchant vers les jumeaux assis à sa
droite sur un morceau de bois servant à ceux voulant admirer le fleuve à cette
heure du soir. Les capitaines ne peuvent se présenter ici avec une liste de
décès survenus lors du voyage beaucoup plus longue que la moyenne des autres
bateaux. Il faut donc falsifier les chiffres; faire en sorte que personne ne
remarque qu’il y a eu un nombre exagéré de morts. Tu me disais John que le
policier Petit s’était présenté sur votre bateau pas très longtemps après votre
arrivée et s’était rendu directement dans les appartements du capitaine. Après,
il n’a jamais été visiter l’entrepont pour compter les passagers. Donc il ne venait
que pour prendre les chiffres que l’équipage voulait bien lui donner. Ensuite,
il fait rapport aux autorités de Grosse Île en présentant de faux chiffres.
-
Mais pour quelle raison faire tout cela?,
questionne John, cherchant ses mots, les yeux exorbités.
-
Pour l’argent voyons! Les capitaines impliqués
dans cette magouille doivent les payer pour les aider dans leur fraude. Leur
faire fermer les yeux. Il y a tellement de navires qui se présentent ici que le
flot de passagers est énorme. Ceux des bateaux participant à cette escroquerie
se mêlent aux autres équipages qui débarquent des gens à la station de
quarantaine. Personne ne se doute de rien.
-
Personne n’a le temps de vérifier non plus,
souligne Jake.
-
Ce système doit avoir été mis en place sur
plusieurs mois, conclut Tommy.
-
Il suffit d’un escroc pour tenter de soudoyer un
policier une première fois. Si ça réussit, le mot se passe sur les quais
d’embarquement et le système se met en place, suggère John à son tour.
Le trio a-t-il décortiqué le stratagème des capitaines véreux
et de policiers complices? Les jumeaux et Tommy ont-ils découvert une fraude à
grande échelle qui a pris naissance en Europe et qui s’est répandue au Canada?
Est-ce que d’autres personnes en autorité y participent?
Encore une fois, les jumeaux Murphy sont plongés malgré eux
dans un univers leur faisant connaître de façon brutale les travers de la vie
adulte.
-
Et c’est quoi l’histoire des bébés dont les deux
policiers discutaient?, demande Tommy.
-
C’est bizarre cette affaire. Mais s’ils sont
capables de fermer les yeux sur des décès trop nombreux sur les bateaux durant
les traversées, ils doivent être assez ignobles pour inventer une autre
escroquerie qui concerne des bébés, enchaine John, encore tout bouleversé par la
découverte d’une première fraude.
-
A-t-on affaire à un trafic d’enfants? , demande Jake,
dégoûté par sa suggestion.
-
C’est possible, hélas. Je sais que plusieurs
jeunes enfants se retrouvent sans parents. Ce ne sont pas tous des adolescents
comme nous, intervient Tommy.
-
Encore une fois, il est possible de falsifier les
listes de voyageurs qui ont pu arriver à bon port et de ceux qui sont morts,
analyse John. Les bébés orphelins doivent être pris en charge rapidement. Ils
ont besoin de soins. Ils doivent être confiés à des personnes compétentes.
Comment font les policiers pour les faire quitter l’île sans que personne ne
s’en aperçoive?
-
Il doit donc y avoir des transports prioritaires
à partir de l’île vers l’extérieur, soumet Tommy.
-
Par le bateau à vapeur probablement. C’est la
seule façon de quitter l’île rapidement, commente Jake.
-
Et donc en ne donnant jamais de place aux plus
vieux, aux adolescents comme nous, pour partir sur le ferry qui pourtant voyage
régulièrement d’une rive à l’autre!, soutient encore Tommy, en soulignant qu’il
patiente depuis plusieurs semaines sur Grosse-Île.
Le chemin des bébés ne doit pas s’arrêter à Québec. D’autres
complices doivent prendre la relève rapidement pour faire le lien avec les
familles prêtes à payer le fort prix pour adopter des enfants en bas âge, argumentent
les trois Irlandais.
-
Ils parlaient des États-Unis. Comment faire
transiter les enfants jusque là-bas?, s’interroge Jake.
-
Il y a certainement beaucoup d’argent à gagner
rapidement. Des familles riches sont prêtes à payer; les étapes de la transition
se mettent alors en place, analyse son frère. Et puis, ce sont des policiers.
Ils doivent pouvoir établir des contacts plus facilement, ajoute Tommy.
-
Pour nous, il n’y a pas grand-chose à faire ici.
Tout le monde ferme les yeux sur les agissements des policiers. Peut-être même
les soldats? Tous ont peur, dit John. On devra attendre d’être rendus à Québec
pour chercher à dénoncer toutes ces saloperies. Il faut trouver le moyen de
quitter l’île.
Observer le ferry
Jake et Tommy ont donc décidé d’observer de près à quelles
activités est réservé le fameux bateau à vapeur réquisitionné pour faire la
navette entre la station de quarantaine et la ville de Québec. Certaines fois,
le ferry se rend jusqu’à Montréal pour des passagers devant se rendre plus
rapidement vers le sud, avait appris O’Donovan. Les longues journées à
patienter sur Grosse-Île permettent aux trois garçons de concocter des plans, souvent
par fanfaronnerie, mais cette fois, pour en savoir plus sur un possible trafic
de bébés orphelins.
Jake, qui a toujours été attiré par ce navire d’une grande
modernité pour l’époque, a déduit qu’il allait
larguer les amarres durant la soirée. Tommy et lui décident de s’approcher du
quai, à la faveur de la tombée de la nuit, pour observer ce qui s’y trame. Il
fallait encore faire un détour pour arriver à l’est de l’île afin de ne pas
être découverts, ont prévu les deux espions en mission. Une falaise, dissimulée
par des buissons, permet d’avoir une bonne vue sur le quai, tout en demeurant
invisibles des membres de l’équipage du bateau.
Ceux-ci déchargent de la marchandise destinée aux hôpitaux, croient
pouvoir observer Jake et Tommy. Des boîtes de bois attendent près du quai qu’un
chariot tiré par un cheval vienne les cueillir. Le bateau a aussi acheminé de
la nourriture et des matériaux ainsi que de l’équipement permettant de
poursuivre l’aménagement de l’hôpital tant attendu. Des membres du personnel
médical en relève ont aussi pris place à bord. Le travail va rondement, de
sorte que toute la marchandise et les passagers ont pu quitter les lieux,
laissant les quelques membres de l’équipage seuls sur le quai. Quelques minutes
après, Tommy et Jake voient arriver deux individus les bras chargés. Difficile
de dire de qui il s’agit et ce qu’ils transportent. La pénombre ne laisse que peu de contraste
permettant de bien distinguer ce qui se passe. Personne ne dit un mot, mais le
travail reprend sur le bateau. On active le moteur à vapeur du ferry. On
s’apprête à larguer les amarres quand les deux personnes qui viennent de se
pointer tendent les bras et donnent ce qu’elles transportent. Il semble y avoir
quelques paroles échangées entre les hommes, mais inaudibles comme l’engin mène
du vacarme. Tout le monde semble savoir ce qu’il y a à faire. L’activité est
machinale, constatent les deux observateurs embusqués.
Le bateau s’éloigne à la faveur d’un fleuve calme et éclairé
par une pleine lune.
Tommy et Jake viennent-ils d’assister à un épisode de
l’escroquerie dont ils croient avoir découvert l’existence? Que
transportaient-ils? Pourquoi attendre le coucher du soleil?
Une fois revenus à l’orphelinat de l’île, ils font rapport
de leurs observations à John, qui continue de faire office de stratège réfléchissant
à l’enquête à distance.
-
Vous avez assisté à un transfert du trafic de
bébés dont vous me parliez, conclut-il. Ça ne peut pas être autre chose. À quoi
ressemblaient les deux hommes qui ont apporté quelque chose au bateau? Aux deux
policiers?
-
Difficile à dire de l’endroit où nous étions
postés. Il faisait presque nuit. Nous n’avons pas entendu leurs voix non plus,
répond Jake.
-
Ce n’était pas très gros ce qu’ils portaient,
oui ça aurait pu être des bébés. Ils les tenaient dans le creux de leurs bras…
un peu comme une petite brassée de bois. Ça semblait être dans une couverture,
c’est vrai, se souvient Tommy, qui vient de s’asseoir sur le lit de John en se
joignant à la conversation entreprise comme d’habitude juste avant le coucher
pour ne pas alerter personne. On peut dire que oui, les deux hommes avaient la
même taille que les deux policiers, mais c’est tout ce que je peux affirmer.
-
J’ai une idée; il faudrait vous rendre à la
pouponnière pour voir ce qui se passe!, suggère John, qui prend goût à pousser
ses deux éclaireurs vers le front.
-
À la quoi?, demande Tommy.
-
La pouponnière. Il doit bien y avoir un endroit
où ces bébés sont logés en attendant de quitter l’île. Ça demande des soins spéciaux.
Ils ne sont pas ici avec nous ces bébés devenus orphelins.
-
Mais où ils peuvent être?, demande alors Jake.
-
Peut-être dans le nouveau petit bâtiment qui
vient d’être construit voisin du poste de police justement? Vous savez, celui
qui est un peu en retrait du chemin?, place Tommy.
La suite vendredi prochain!

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