Une nouvelle vie à apprivoiser pour les jumeaux
Jake et John n’avaient jamais pénétré dans une résidence pareille. Ils ne savent pas s’ils doivent avancer tellement tout est luxe et propreté. Rien à voir avec la petite maison dans laquelle ils avaient grandi en Irlande. Encore moins avec le bateau qui les avait fait traverser l’océan entassés sur d’autres passagers et les baraquements sans commodité qui les avaient hébergés sur Grosse Île.
La résidence du couple Sieur est comme celles décrites par
les rares gens de Pollagh ayant eu la chance de visiter des quartiers huppés des
grandes villes irlandaises ou de Londres. De larges fenêtres laissent déjà entrevoir
de l’extérieur les meubles du salon. Jamais les jumeaux n’auraient osé penser s’y
assoir tellement ils sont chics et recouverts de tissus dispendieux. Les gars
n’ont jamais vu un univers aussi somptueux.
Après avoir franchi le portique, on pénètre dans le salon.
Les Murphy restent immobiles, ne sachant pas trop comment se comporter en ces
premières minutes dans la maison de leurs nouveaux parents. Il a fallu que
Louise les invite par deux fois à s’installer, à faire « comme chez vous
», pour que les deux frères avancent de quelques pas en regardant partout autour
d’eux et découvrir tout ce qui décore les murs, les meubles et les tapis.
Les minutes suivantes ne sont que découvertes pour les
Murphy qui marchent lentement jusqu’à la salle à manger et jettent un coup
d’œil dans la cuisine. Louise les invite ensuite à monter à l’étage par
l’escalier orné de boiseries. Jake et John ne placent pas un mot tellement ils
sont impressionnés.
Elle les fait voir ensuite les chambres. Oui, ils auront
chacun la leur, une idée qui ne leur serait jamais passée par l’esprit,
tellement que les deux frères ont été habitués de vivre l’un collé à l’autre.
Un vrai lit, des couvertures neuves et un oreiller de plumes les attendent pour
la nuit prochaine. On est loin des couchettes à paillasse très peu confortables
connues depuis leur naissance.
Louise avait anticipé un certain choc pour eux, bien consciente
que les jumeaux allaient découvrir un environnement complètement nouveau. Un
clash important par rapport à ce qu’ils ont connu jusqu’à maintenant dans leur
vie. Si Charles et elle avaient pu adopter un bébé, il n’aurait jamais vraiment
fait la différence entre ses deux vies. Mais Jake et John pourront constammentcomparer leur vie de paysans irlandais à celle de bourgeois. Il n’est pas
question de transition en douceur pour eux, si ce n’est que l’orphelinat de
Québec leur a offert un peu plus de confort que tout ce qu’ils avaient connu
avant. Des dons de la communauté avaient permis de réunir quelques meubles en
bon état pour convertir cette ancienne école de quartier en refuge pour
orphelins fraichement arrivés dans le Bas-Canada.
L’adoption d’adolescents étrangers ne vient pas non plus
avec un petit catéchiste pour les parents. Bien peu d’informations avaient été
fournies par Albert Desrosiers, juste avant de quitter l’orphelinat. Il passera
dans quelques semaines pour rencontrer les jumeaux et savoir comment se déroule
la vie des nouveaux Sieur, comme il est de coutume de le faire après une
adoption.
Louise aimerait pouvoir contacter d’autres mères ayant
adopté des enfants d’outre-mer. Parler de leur adaptation, autant des parents
que des enfants. Dans le cas d’adolescents, à quoi doit-on s’attendre? Quel degré
de liberté doit-on leur accorder? Il n’est pas question pour elle de les
retenir prisonniers. Mais il ne faut pas non plus ouvrir la porte aux fugues,
se dit-elle. C’est une réaction possible chez des jeunes débarqués dans un
nouvel environnement.
Elle se promet d’aller consulter son curé pour savoir ce
qu’il en pense. Peut-être connaît-il des gens pouvant la conseiller?
S’apprivoiser
Les jours suivants l’arrivée de Jake et John dans leur
nouveau foyer ont été plutôt calmes. Le couple n’a pas voulu les brusquer en
surchargeant l’horaire. Premièrement apprendre à vivre dans un nouvel espace. Cette
maison en offre amplement, mais elle paraît en même temps assez exiguë pour des
jumeaux voulant aller visiter la ville sans oser le demander.
John a exprimé le souhait de coucher dans la même chambre
que son frère. Jamais les jumeaux avaient dormi séparés, sauf une fois l’an
dernier quand Jake avait prêté main forte chez des voisins pour des travaux des
champs. John était demeuré sur la ferme de ses parents, où on avait besoin de
lui en ce temps des récoltes. Autrement, ils ne se sont jamais séparés pour une
longue période.
Il est encore moins question que John ferme l’œil sans
savoir son frère protecteur à ses côtés en ce moment de grands bouleversements
pour eux. Et puis, dormir dans un endroit clos sans bruit la nuit, ils n’ont
pas vécu ça depuis des mois, après avoir vécu sur un bateau et dans des
dortoirs échos.
La demande est acceptée. Louise a été surprise sur le coup.
Les deux gars voudront certainement pouvoir
profiter de cette intimité que leur permettent des chambres individuelles,
pensait-elle.
Charles et Louise les avaient conjurés de ne jamais hésiter
à dire ce qu’il ne va pas ou à formuler une demande particulière. Mais ils se
retiennent la plupart du temps. Par gêne. Les jeunes auraient aimé aller voir
du pays, mais n’ont pas osé le demander dans les premiers jours de peur de
déplaire à leurs nouveaux parents; ceux-ci auraient pu croire que leur
compagnie leur déplaît, s’imaginent les deux ados.
C’est Jake qui finalement a fait les premiers pas, après
plusieurs jours, pour demander la permission de pouvoir aller visiter les
environs avec son frère. Louise accepte d’emblée, voyant l’occasion de leur
accorder une certaine liberté et la possibilité de sortir de la maison.
Elle s’inquiète toutefois de la froideur qui s’est installée
dans cette relation parents-enfants adoptifs.
Hésitation partagée. S’acclimater chacun à sa nouvelle vie.
Les parents ne veulent pas introduire des activités de peur de brusquer les
enfants. Eux n’osent pas demander un élargissement par crainte de laisser
croire que leur nouvelle situation ne leur convient pas. C’est ce qu’a avancé
le curé Bouchard comme explication lorsque Louise s’est rendue au presbytère,
comme elle s’était promis.
Chacun doit prendre le temps d’apprivoiser l’autre, dit-il.
-
Ce n’est pas une adaptation qui se fera du jour
au lendemain, suggère l’abbé. Ces enfants proviennent d’un environnement bien
différent du vôtre. Vous devez composer avec cette réalité.
-
Nous ne brusquons rien, assure sa paroissienne.
Nous répondons à leurs demandes du mieux que nous pouvons. Charles est moins
présent ces temps-ci, car il a un surplus de travail à son étude de droit. Mais
je suis avec eux la plupart du temps.
-
Là encore, il y a une adaptation à faire. Ils
ont presque 15 ans. Ils vieillissent. Ils voudront voler de leurs propres ailes
un jour. C’est certain qu’ils vont demander plus de liberté. Vous devrez les
distraire un peu. Ils ont grandi dans de grands espaces, en campagne. Ce coin
de l’Irlande est très certainement différent de votre quartier.
-
Charles et moi avons bien hâte qu’ils nous
appellent papa et maman. Ce n’est pas encore fait… Connaissez-vous d’autres
parents ayant adopté des jeunes irlandais de cet âge et qui pourraient nous
dire comment ça s’est passé?
-
Il n’y en a pas d’autres dans ma paroisse
actuellement, répond le prêtre. Vous devrez être patients et faire confiance à
notre Seigneur. Il saura vous guider. Il veillera sur vous et vos enfants.
Louise et son époux conviennent donc de suivre les conseils
de leur pasteur, de laisser le temps faire son œuvre. Déjà, les deux
adolescents commencent à donner de légers signes d’adaptation et d’ouverture
depuis quelques jours. Jake continue de prendre les devants quand il est
question d’obtenir la permission d’aller explorer la ville par exemple. Son
frère, quant à lui, a découvert un univers inconnu jusqu’à maintenant. Il a
entrepris de dévorer les livres d’histoire de la collection de Charles. Des
bouquins lui permettent d’en apprendre plus sur la fondation du pays et du
continent qui l’accueillent.
Ses lectures l’amènent à s’adresser davantage à Charles pour
approfondir ce qu’il a appris ou obtenir des précisions. Jake, lui, revient de
ses tournées dans Québec avec des remarques et des questions pour Louise.
Autant de signes que les deux jeunes commencent à s’adapter et à tisser des
liens de confiance, analyse le couple.
Une fête en leur
honneur
Cela sourit à Louise qui constate que ses efforts et ses
prières donnent des résultats. Le temps est donc venu de mettre en œuvre un
projet auquel elle réfléchit depuis un certain temps. Elle songe à organiser
une fête pour présenter les nouveaux membres de la famille à des proches. Une
fête extérieure qui aura lieu dans le jardin derrière la maison. Sans la
présenter ainsi, Louise a l’idée d’une célébration de bienvenue aux deux
enfants adoptés, une sorte de réception d’après baptême.
-
Nous pourrions les présenter à ta famille, à la
mienne, plaide Louise à son mari en ouvrant l’œil de tôt matin et en se préparant
pour l’office religieux du dimanche. Je crois que plusieurs aimeraient les
voir. Les connaître. Je trouve qu’ils commencent à se montrer plus à l’aise
avec nous. Jake et John pourraient apprécier une fête en leur honneur. Tu ne
trouves pas?
-
Quand ferais-tu ça?
-
Dans deux semaines, dimanche, après la
grand-messe. Nous pourrions inviter le curé Bouchard. Je vais demander à mon amie Catherine de venir m’aider à tout préparer. Je crois qu’elle serait ravie de me
donner un coup de main. Elle adore cuisiner. Elle m’aidera aussi à décorer le
jardin. Nous aurons une belle fête champêtre!, lance Louise, enthousiaste comme
une jeune fille à la veille de son anniversaire.
-
Est-ce que tu en as parlé aux principaux
intéressés? Je ne sais pas s’ils se sentent prêts pour une fête en leur honneur.
On les sent moins renfermés, c’est vrai, mais ils ne sont pas encore très
extravertis nos gars. On remarque une certaine amélioration. Mais ce n’est pas
trop tôt?
-
Je ne pense pas. Je veux les impliquer dans le
projet. Ils vont embarquer. Monsieur le curé m’a suggéré de les occuper. Ils
vont trouver le temps moins long.
Louise profite de la présence de tout le monde autour de la
table en ce dimanche midi pour parler une première fois de son projet aux
garçons. Elle explique qu’il serait temps que les deux nouveaux membres de la
famille fassent connaissance avec ceux qui font partie des cercles familiaux et
d’amis de leurs parents.
-
Combien de fois avez-vous assisté à une fête
organisée en votre honneur?, questionne-t-elle après en avoir donné les grandes
lignes.
-
Pas souvent, reconnaît John à qui le projet
semble plaire davantage.
-
Il y aura combien de personnes?, demande Jake,
un peu hésitant.
-
Je n’ai pas encore fait le décompte. Mais certainement
une vingtaine…
-
Peut-être moins, intervient Charles, pour tenter
de moins effrayer Jake qu’il sent sur ses gardes.
-
Il y aura certainement plusieurs personnes que
vous allez apprécier. Vous pourrez
rencontrer vos nouveaux cousins et cousines. Vous allez les aimer, revient
Louise.
Jake et John n’osent pas laisser trop transparaître leur
réticence face au projet. Rencontrer tout ce monde d’un coup les inquiète un
peu. Il n’avait jamais été question de pareil rassemblement en leur honneur du
temps qu’ils vivaient en Irlande. Excepté les célébrations religieuses, les
fêtes se faisaient rares, encore davantage celles dédiées à des personnes en
particulier. La gêne et une certaine angoisse les ont envahis en écoutant
Louise parler du nombre de personnes invitées, probablement des gens aussi en
moyens que leurs nouveaux parents, donc bien différents d’eux.
-
C’est une fête pour vous souhaiter la bienvenue
dans notre famille, intervient Louise, dans l’espoir d’obtenir une approbation
claire de leur part.
-
Si vous pensez que tout va bien se passer, que
nous pourrons être à la hauteur, nous voulons bien, glisse John, en jetant un
regard vers son frère pour lui suggérer de répondre.
-
C’est très gentil de vouloir faire ça pour nous.
Ce n’est pas quelque chose dont nous sommes bien habitués. Il faudra nous dire
quoi faire, comment nous comporter pour être à la hauteur.
-
Il n’y a pas de problème, assure Louise, en
servant le plat de résistance de ce dîner dominical. Je n’ai aucune crainte.
Vous allez nous faire honneur, j’en suis convaincue. Tout le monde sera
enchanté de vous rencontrer.
Les jumeaux veulent bien croire la mère adoptive, même si un
certain doute subsiste. Celle-ci va s’estomper dans les jours suivants. Ils ont pu dans un premier temps rencontrer
Catherine venue faire son tour à quelques reprises pour planifier la fête avec
Louise.
Et puis, il y a eu Jean qui est venu voir son frère pour
avoir de ses nouvelles et discuter politique, ce qui a permis aux garçons de
faire sa connaissance pour la première fois. Charles en a profité pour glisser
que John s’était plongé dans ses livres, permettant d’établir un réel contact avec
Jean, un érudit des questions historiques.
Tommy au marché
Fort de ses efforts d’intégration, John va même jusqu’à
s’offrir pour donner un coup de main à l’organisation de la fête. Louise
s’empresse d’accepter. Elle lui confie la décoration du jardin, en
collaboration avec Catherine.
Jake lui n’a jamais été attiré par ce genre d’activité. Il
cherche à s’éclipser quand on aborde les projets de décoration, réception et
autres tâches reliées à l’organisation de la fête. Fidèle à son habitude, il
réclame une autre fois la permission de repartir explorer Québec. Louise,
consciente qu’elle ne pourra pas le retenir à la maison avec les préparatifs,
lui accorde cette sortie volontiers.
Sans attendre, l’adolescent ramasse sa casquette et met le
cap vers le port, son endroit préféré pour admirer les navires les plus
modernes, en particulier ceux à vapeur. Quelques fois, il a pu s’entretenir avec des membres
d’équipage pour tenter d’en savoir plus sur le fonctionnement de ces engins
révolutionnaires.
L’autre jour, il a entendu parler de l’arrivée prochaine
d’une invention futuriste au possible appelée le télégraphe. Cette technologie
permet via des câbles électriques de communiquer entre deux villes. Avec un
code préétabli, on peut comprendre de quoi il est question et ainsi échanger
des informations en quelques secondes. Comme de la magie! Tellement mieux de la
poste qui prend des jours ou des semaines!
Jake a décidé de se rendre jusqu’à la rue Saint-Paul, puis
marcher sur Saint-Pierre jusqu’à Saint-Antoine pour aboutir au quai Hunt, où on
est plus susceptible d’admirer ce qui se fait de mieux en matière de navire
dernier cri. Il y a quelques jours, un vapeur directement venu de Montréal y
avait jeté l’ancre. L’ado n’en avait jamais vu un pareil. Il s’était arrêté au
bout du quai pour l’admirer et regarder les membres de son équipage travailler.
Cette fois, pas de chance. Aucun navire moderne n’est
présent. Le jeune homme n’a pas l’intention de rebrousser chemin vers la maison
dans la haute ville tout de suite. À ce temps-ci de l’année, Québec vit au rythme
de son port. Pour voir de l’action, c’est l’endroit, a pu constater le jeune Murphy.
La présence d’un marché public non loin du quai en est une autre
preuve, se dit-il. On peut entendre de loin les commerçants hurler pour vendre
leurs produits aux passants. Les récoltes ont débuté, peut-on humer plus on
approche des étalages des producteurs maraichers. Ceux-ci s’époumonent pour
attirer les clients venus faire des provisions de fruits et de légumes.
-
Délicieuses framboises à vendre! Venez goûter à
mes framboises, elles sont bonnes mes framboises!, entend Jake en arrivant près
du marché.
-
La récolte de groseilles tire à sa fin, venez
vous en procurer, c’est le temps!, ajoute un autre marchand.
-
Il est bon le maïs, il est frais le maïs. Cassé
ce matin même!, jure un maraîcher particulièrement énergique.
Jake n’avait pas vécu pareille effervescence. Parfois, il se
rendait au village avec ses parents en Irlande, mais le marché public de
Pollagh n’avait rien de celui de sa ville d’adoption.
-
Pommes de terre de l’île d’Orléans à vendre,
lance une autre voix masculine, mais plus timide et beaucoup moins convaincante
celle-là.
Elle attire tout de même l’attention de Jake, qui a comme
l’impression de la reconnaître. Oui, il a déjà entendu cette voix, se dit-il
quand le jeune homme qui en est l’auteur répète son offre de vente de pommes de
terre.
Jake prend quelques secondes avant de mettre un nom sur la
voix qu’il vient d’entendre. C’est bien lui, cette voix provient de Tommy!,
réalise-t-il quand les dernières syllabes sont prononcées.
-
Tu les vends combien tes pommes de terre?,
demande Jake en arrivant de côté, de façon à ne pas être remarqué tout de suite
en approchant de son ami.
-
Je vends un sac comme celui-là deux… Jake, c’est
toi!, éclate Tommy en reconnaissant celui qu’il avait côtoyé sur Grosse Île et
le serrant dans ses bras. Je ne t’avais pas reconnu. Comment vas-tu?
-
Très bien! Je suis content de te revoir. Je ne
pensais pas de retrouver ici.
-
Moi non plus. Que fais-tu au marché?
-
Je suis venu me changer les idées dans le port.
-
Et voir des bateaux à vapeur, évidemment, coupe
Tommy, se souvenant de la passion de son ami pour tout ce qui rime avec modernité.
-
Oui, mais je n’en ai pas vu aujourd’hui,
répond-il. Et toi, tu es toujours sur l’île d’Orléans?
Le visage de Tommy devient sombre, comme Jake pose sa
question. Il baisse la tête vers l’étalage de ses pommes de terre. O’Donovan
prend quelques secondes de silence et explique à son ami qu’il a du mal à
apprivoiser sa nouvelle vie. Ses parents adoptifs le traitent bien, mais le travail
sur une ferme maraîchère est astreignant, surtout à ce temps-ci de l’année. Ayant
remarqué qu’il ne semblait pas dans son assiette, Jean et Lucie Prémont lui ont
suggéré de « prendre le large pour une journée», continue Tommy.
Le couple a donc permis qu’il charge la barque de sacs de
pommes de terre pour venir à la rame les vendre à Québec.
-
Ils espèrent que ça me permettra de retrouver de
l’entrain en venant au marché pour vendre notre récolte et voir du monde,
complète Tommy. Mais j’avoue que je ne suis pas très à l’aise dans ce genre de
travail. Je ne suis pas très bon vendeur... Ça m’a permis de me rendre compte
que je suis meilleur avec les chevaux dans les champs. Crier pour attirer les
acheteurs de pommes de terre, ce n’est pas tout à fait moi. Disons que j’ai
hâte d’avoir liquidé mes sacs et de pouvoir retourner sur l’île…
-
Je comprends. Mais au moins, tu vas avoir essayé...
et tu vas m’avoir revu!, complète Murphy.
Tommy répond par un sourire approbateur, avant de réaliser
qu’il n’a pas demandé des nouvelles de son ami et de son frère jumeau.
-
Et toi? Ton frère John? Êtes-vous toujours à
l’orphelinat des Irlandais?, s'enquiert-il.
-
Non, nous avons été adoptés, quelques jours
après toi.
-
Ensemble j’espère? Par qui? Où demeurez-vous?
-
Oui ensemble, par un couple de Québec sans
enfant, répond Jake en se retenant pour ne pas donner de détails sur la
richesse des parents adoptifs, sachant que Tommy n’avait pas abouti dans une
famille au même profil. Ils ont répondu à l’appel du clergé en faveur de
l’adoption d’enfants provenant de Grosse Île.
-
Êtes-vous bien? Est-ce qu’ils vous traitent
bien?
-
Oui, il n’y a pas de problème, mais ce n’est pas
facile de s’adapter. C’est un monde bien différent de ce que nous avons connu. Je
dirais que John a plus de facilité que moi à s’acclimater.
-
Il est où John? J’aurais aimé le voir aussi!
-
Il est demeuré chez nos parents pour donner un
coup de main à l’organisation d’une fête de famille en notre honneur, pour
souligner notre arrivée parmi eux.
-
Une fête en votre honneur! Mais quelle chance
vous avez! Il n’a jamais été question de ça quand j’ai été adopté. Mes parents
ne me maltraitent pas, mais ils ne sont pas beaucoup portés sur ce genre
d’activité. Le travail passe avant tout.
-
Je vois. C’est notre mère adoptive qui nous a
proposé une fête de famille qui ressemble à celle qu’on tient à la suite du
baptême d’un enfant. Une façon de connaître les gens de notre nouvelle famille.
Au départ, nous avons hésité avant d’accepter, nous ne savions pas si nous
voulions une fête pour nous. C’est gênant de penser que nous allons être la
vedette de quelque chose…
Jake arrête de parler le temps que le marchand voisin
termine sa réclame publicitaire à voix haute pour vanter ses légumes « toujours
bien frais !»
-
John est demeuré à la maison pour aider à préparer
cette fête qui aura lieu dans le jardin, à l’extérieur, derrière la maison.
-
Un jardin derrière la maison assez grand pour
accueillir une fête de famille. Ça doit être une grande propriété?, demande
encore Tommy.
-
Oui, c’est assez grand, répond Jake, sans trop
insister. C’est une belle maison…
-
Grande et belle maison. Vos nouveaux parents
sont assez fortunés donc?
-
Oui, ils sont à l’aise, disons, glisse Jake,
sans trop de fermeté pour ne pas importuner son ami.
-
À l’aise comment?
-
Notre père adoptif est avocat…
Alors que Jake pense que Tommy va poursuivre la discussion
sur la richesse de ses parents adoptifs, il accroche au lieu sur le fait que le
nouveau père des jumeaux est un spécialiste des lois. En fait, il lui vient à
l’esprit une possibilité qui a échappé à Jake et son frère.
-
Lui en avez-vous parlé?
-
Parler de quoi?, demande Jake, surpris de cette
question vide au premier abord.
-
Des équipages qui font tout pour augmenter lenombre de décès sur les bateaux et pouvoir voyager plus rapidement. Et aussi,
du trafic de bébés orphelins de Grosse Île vers les États-Unis. Vous devez lui
dire ce que vous savez!, insiste-t-il. Puisqu’il est avocat, il saura quoi
faire pour trouver les coupables, comment arrêter ce complot!
-
Tu as raison. Nous avions pensé garder ces
informations pour nous pour le moment. Nous savons qu’il est intrigué par l’histoire
des bébés orphelins. Parce qu’il est impossible d’en adopter. Nous pourrions
tout lui dire ce que nous savons. Peut-être saura-t-il comment arrêter cet
épouvantable trafic?
Les deux jeunes hommes poursuivent leur discussion sur les 400
coups commis durant leur séjour sur Grosse Île et après à l’orphelinat des
Irlandais. Jake, plus fonceur que son ami Tommy, se met à vendre ses pommes de
terre par la suite, histoire qu’il ne retourne pas sur l’île d’Orléans avec
autant de sacs que lors de son départ le matin.

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