Épilogue - La lettre de Jake et John



Que feront Jake et John ? On est en droit de se demander ce que les jumeaux voudront devenir, maintenant qu’ils sont dans un nouveau pays. Le pays de tant de promesses, mais pour lequel aussi plusieurs ont perdu la vie en tentant de l’atteindre.

Ils ont enfin les deux pieds sur la terre ferme. La même terre qui peut mener au reste du Canada. Aux États-Unis. L’envie d’aller explorer ce vaste de monde occupe une large place dans le cerveau des deux adolescents. L’espace occupé dans celui de Jake prend presque tout l’espace.

Les frères Murphy vont-ils suivre les plans dessinés par leurs nouveaux parents? Charles et Louise promettent une place dans la meilleure école de la ville. Des inscriptions dans des équipes de sport. Des cours particuliers, pour apprendre la musique par exemple.

Ils en ont discuté à quelques reprises. Des fois, le ton a monté, ce qui est rarement arrivé entre les jumeaux. Jake veut découvrir le grand continent. John aussi, mais certainement pas avec le même empressement.

Le moins aventurier des deux souhaite laisser le temps faire son œuvre au sein de la nouvelle famille. Comme pour laisser la chance à tout le monde de s’acclimater. L’arrestation des auteurs du complot des navires surchargés et du trafic de bébés a secoué tout le monde. À commencer par Louise évidemment. Un membre de sa famille autrefois proche d’elle a été écroué. John plaide donc pour qu’on ne cause pas un second choc à leur mère adoptive en quelques semaines. Il trouverait cruel de partir à l’aventure en abandonnant des parents qui viennent de faire le sacrifice de les adopter et leur éviter la misère.

Il aimerait tenter l’expérience de la nouvelle école. Même chose pour les cours de musique et les équipes sportives. Goûter cette nouvelle vie avant de prendre une décision définitive.

Aussi, l’incertitude de voler de leurs propres ailes l’inquiète.

Jake ne voit pas le prisme du même angle. L’arrivée dans cette famille était un passage obligé qui leur a permis de quitter l’orphelinat ensemble, sans être séparés dans deux familles. La prochaine étape est de poursuivre leur chemin, celui qui les a fait quitter l’Irlande et qui doit les mener à s’établir sur un lopin de terre bien à eux. Cela était la volonté de leur père et de leur mère. Oui, ils ne sont plus là pour la réaliser, mais leur volonté doit être accomplie. Leur mémoire honorée.

C’est une question de dignité, dit-il. 

Une question de loyauté aussi. Les deux frères ont perdu de vue les Bannon. Après tout ce qu’ils avaient vécu avec eux en très peu de temps, les liens avaient été tissés serrés. Dans tout le brouhaha de la mort tragique de leur père, du débarquement sur l’île et leur arrivée à l’orphelinat, ils n’ont pas pu les revoir.

L’idée de se mettre à la recherche de la famille Bannon occupe aussi les pensées de Jake. 

L’adolescent aimerait aussi retrouver Tommy et l’inclure dans ses projets. Sa présence rassurante serait certainement un atout quand viendra le temps d’explorer le nouveau territoire.

Qu’est-ce que leur père George, s’il revenait à la vie ne serait-ce que deux minutes, conseillerait à ses fils?, a souvent répété Jake quand il en discute avec son frère. Demeurer chez les Sieur et suivre un chemin sans tracas tracé par leurs nouveaux parents? Ou poursuivre le rêve de prendre en main son destin, comme le voulaient George et son épouse Mary?

S’il revenait parmi eux, Georges leur demanderait certainement de retrouver les Bannon, avec qui les Murphy avaient conclu ce qu’on pourrait appeler un pacte d’aide mutuelle quand la mort frappait l’un des leurs, répond Jake, alors que John baisse les yeux et n’offre pas de réponse.

John ne laissera pas son frère jumeau prendre le large sans lui. Il a tellement craint devoir se séparer de lui avant l’adoption. La nouvelle vie offre confort et stabilité, se répète-t-il. Mais elle ne répond pas à l’idéal qu’avaient imaginé leurs parents naturels, lui fait remarquer son frère.

À quelques semaines de leur quinzième anniversaire, les Murphy cherchent à tracer un sentier bien à eux, mais la manière et les échéances diffèrent.

Jake et John seront même quelques jours sans s’adresser la parole. incapables de s’entendre.

Mais John sait son frère assez aventurier pour partir sans lui s’il n’est pas capable de prendre son pied rapidement dans cette nouvelle vie. Un des deux devra accepter un compromis pour garder les deux frères soudés comme ils l’ont souhaité. Il devra donner du lest en premier pour en arriver à une entente.

John prend donc l’initiative d’entamer la discussion avec Jake, le soir venu, quand Charles et Louise se sont endormis. Il a réfléchi de longues heures en marchant dans le quartier et propose donc à son frère d’attendre encore quelques semaines, le temps qu’ils célèbrent leur quinzième anniversaire. On aura ainsi vraiment le temps de voir comment évolueront les choses dans la nouvelle famille. À 15 ans, on les prendra peut-être plus au sérieux quand viendra le temps de s’adresser à des gens pouvant les aider à s’établir, explique-t-il.

Intérieurement, John souhaite que son frère réussisse à s’acclimater durant cette période. Que la rentrée scolaire de septembre et l’activité qu’elle génère détournent son attention. De nouvelles personnes à côtoyer et une nouvelle routine à respecter sauront-elles changer son attitude, ne serait-ce que quelques mois?, se demande John. L’arrivée de l’automne repoussera peut-être aussi les projets de son frère. La saison froide au Canada n’est pas indiquée pour ceux n’ayant pas de domicile fixe.

Jake accepte le scénario proposé par son frère, mais il ne garantit pas que la période d’essai sera très longue. Les études, les équipes sportives et la formation en musique n’ont jamais fait partie de ses plans. Il veut bien tenter l’expérience. Peut-être lui servira-t-elle de tremplin vers un ailleurs? En apprendra-t-il plus sur cette société hôtesse avant de partir l’explorer sur le terrain. C’est le pari que Jake accepte, au grand plaisir de son frère.


Petit Séminaire de Québec

Mais les semaines se font longues et difficiles pour lui. S’acclimater à une grande école, plusieurs fois la population du village de Pollagh, n’est pas de tout repos. L’encadrement serré des frères du Petit Séminaire de Québec, les horaires réglés au quart de tour et les études de thèmes abstraits l’ont vite épuisé. Même John trouve que la vie de « petit séminariste » ne lui convient pas en tout point.

Charles mise sur ce collège classique offrant un programme pour des élèves se destinant à des professions libérales. Le chemin pour devenir avocat ou notaire, se dit-il.

Comme Jake et John appartiennent à la famille Sieur, les enseignants n’ont pas ménagé les efforts afin d’accommoder les deux nouveaux élèves. On a mis en place un encadrement facilitant la compréhension des devoirs et leçons. 

La vie dans cette école comptant quelques étages s’est déroulée tant bien que mal jusqu’au congé des Fêtes. Les jumeaux ont pu prendre quelques jours de repos, loin du tourbillon des cours, des récréations et des travaux à remettre.

Au retour, les élèves ont fait la connaissance d’un nouvel enseignent de sciences. Frère Bruno venait d’être transféré d’un collège dont on ne sait trop où. Très vite, les deux frères ont compris que les privilèges accordés en raison du rang social de leur famille allaient s’estomper.

Les deux Sieur, de leur nom d’adoption, doivent dorénavant se débrouiller seuls pour suivre la matière. 

Malgré des heures plus longues à étudier et à scruter leurs livres, les résultats des Irlandais sont en chute au milieu du printemps. Un certain découragement s’installe.

Jake n’est pas du genre à se laisser abattre. L’idée de faire son chemin comme le billot qu’on lance à la rivière le printemps pour la drave lui revient sans cesse en tête. Ce n’est que lors du congé de Pâques qu’il en fait part à son frère. John ne se montre pas surpris d’entendre son jumeau parler de prendre son envol, au moment où il est question de résurrection du Christ dans tous les discours autour d’eux.

Le pacte de ne jamais partir sans l’autre est mentionné lors d’une discussion tenue un soir, une fois qu’on sait leurs parents endormis. Plus les semaines s’écoulent, moins ils sont à l’aise dans cette nouvelle vie.

Les deux frères conviennent de réfléchir à une solution qui leur permettra de demeurer dans cette famille. Sans réponse convenable, on prendra le large, se disent-ils.

Deux semaines plus tard, après avoir préparé leur départ, Jake et John mettent leur plan à exécution. Un matin, au lieu de se rendre à l’école, ils ont mis le cap vers Montréal, vers ce qui deviendra, ils l’espèrent, la vie que leurs véritables parents auraient voulu vivre. 

John a pris soin d’écrire une lettre à l’intention de Charles et Louise. 


Chers parents adoptifs

Nous voulons vous dire merci pour tout. Vous avez été très aimables pour nous.

Mais nous ne pouvons continuer cette nouvelle vie qui ne sera jamais la nôtre. 

Nous partons à la recherche du rêve que nos parents voulaient vivre ici. 

Merci encore.

Jake et John


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