À la rencontre d’une autre famille

 




Il faut plus de 20 heures de marche pour aller de Pollagh à la ville de Dublin. George calcule que le groupe accuse un certain retard sur l’itinéraire qu’il a prévu. Quatre jours devaient suffire pour se rendre à destination. Les obstacles ne doivent pas être trop nombreux. Le bateau les amenant au Canada ne va pas attendre les retardataires pour lever l’ancre.

Malgré tout, George et Mary considèrent qu’il vaut mieux se rendre à Daingean pour y passer la nuit. On devra trouver le moyen de se faire héberger dans une famille ou dans une auberge. Pas question de dormir à la belle étoile après ce qui vient de leur arriver. Un peu de sécurité n’est pas de refus…

Avant la fin de la journée, le quatuor atteint le village situé environ à mi-chemin entre leur point de départ et la capitale irlandaise. Personne parmi les premiers villageois rencontrés ne porte attention à eux. C’est comme si les gens de Daingean sont habitués de voir surgir des inconnus en transit dans le village et transportant ce qui reste de leur ancienne vie. Les quatre marcheurs avancent vers ce qui semble être le centre du village, où se trouve un magasin général. La dame au comptoir ne lève même pas les yeux pour répondre quand George lui demande si elle connaît un endroit où sa famille et lui pourraient passer la nuit. La femme fait signe machinalement de continuer sur la rue principale et lui dit de tourner à gauche par la suite. Il trouvera un endroit pour les accueillir.

George tourne alors les talons pour revenir vers les siens qui l’attendent devant le commerce.

Il attrape les manchons de la charrette et se dirige immédiatement dans la direction indiquée par la femme du magasin général qui sert régulièrement de point de chute des voyageurs se dirigeant vers le port de Dublin ou ailleurs en quête d’une vie meilleure. En tournant à sa gauche, il découvre une rue avec quelques bâtiments abandonnés.

George pousse lentement la porte d’un immeuble qui semble inoccupé, mais quand même en bon état. Il devait avoir servi d’auberge dans le passé. Son extérieur avait été décoré et peint en rouge, ce qui contraste avec le gris des maisons voisines.

Seuls quelques meubles sont encore présents. Ceux-ci, dont une table non loin de l’entrée, semblent avoir été utilisés récemment. Une lampe est allumée sur une autre table placée le long du mur.

Toujours plus énergiques que leurs parents, les deux garçons se faufilent et entrent les premiers. Après quelques pas, ils s’arrêtent brusquement. Les deux frères viennent d’entendre, provenant d’une autre pièce du rez-de-chaussée, les gémissements d’un jeune enfant. Jake et John se retournent et regardent leurs parents pour savoir ce qu’ils doivent faire.

George et Mary les avaient suivis, mais sans entendre les gazouillis provenant de l’autre côté du mur. Quand tous les quatre se sont immobilisés, ils ont pu entendre l’enfant exprimer sa faim une autre fois. Les Murphy ne donc sont pas seuls dans le bâtiment. Une autre famille occupe les lieux.

En se présentant dans l’autre pièce, ils découvrent un homme, une femme et trois jeunes enfants, dont le bébé auteur des sons entendus il y a quelques secondes. Ceux-ci sont assis dans le fond de la salle qui devait servir aux repas autrefois. La maman tient le plus jeune dans ses bras, tandis que les deux autres sont assis chaque côté de l’homme. Les deux adultes lèvent la tête quand les nouveaux venus se présentent devant eux.

Ils n’ont pas l’air à leur mieux, constatent George et Mary.

-          Bonjour, risque-t-elle pour engager la conversation, sans toutefois obtenir de réponse verbale du couple, simplement un hochement de la tête nerveux.

-          On nous a dirigés ici quand on a demandé s’il y avait un endroit pour passer la nuit, ajoute George, voulant en savoir plus sur les gens qui se trouvent devant lui.

-          Nous aussi, répond enfin l’homme du couple. Nous venons d’arriver. Nous marchons depuis quatre jours.

-          Nous, depuis deux jours, enchaîne Mary. Vous quittez l’Irlande pour le Canada?

-          Oui, mais nous n’avons plus rien à manger, dit la femme. Plus rien pour nourrir nos enfants.

-          Le voyage est plus long et difficile que nous pensions, précise son conjoint.

George et Mary ne restent pas insensibles à un tel discours. Ils demandent à l’un des jumeaux de se rendre à la charrette pour aller chercher le sac à provisions. Jake est vite revenu avec. Mary l’ouvre et en sort un pain de seigle, une denrée précieuse en ce temps de famine. Elle le rompt et le distribue au père et à la mère de façon à ce qu’ils soient capables d’en donner aux enfants. Le plus jeune cesse de gémir en se mettant à mastiquer son pain, n’ayant visiblement pas mangé depuis un certain temps.

En voyant la famille manger avec appétit, George réalise qu’on vient du coup d’hypothéquer les provisions de leur voyage. Il faudra d’ici Dublin faire le plein de nourriture afin d’en avoir suffisamment pour arriver à destination. Les Murphy n’ont jamais refusé d’aider des personnes dans le besoin, encore moins quand des enfants sont impliqués.   

L’estomac dénoué par la nourriture, l’homme et la femme ont pu se présenter, de même que leurs trois enfants. Les Bannon ont quitté leur maison à Mullingar, plus au nord, quatre jours plus tôt. Karl et Barbara Bannon et leurs enfants, Elizabeth dix ans, Bruce sept ans et Mark quatre ans, ont marché vers le sud jusqu’à Daingean pour ensuite longer le canal en direction de Dublin.

La route a été plus difficile que prévu. Sans véritable repère, les Bannon ont perdu leur chemin et ont donc marché des kilomètres en trop. C’est un paysan ermite qui les a dirigés dans la bonne direction. Le trajet avec trois enfants en bas âge a été éprouvant. La nourriture a rapidement manqué.

La famille Bannon n’a pas de réservation sur un bateau en partance pour le Canada. Karl et Barbara espèrent trouver un navire dont l’équipage voudra leur faire une place pour le voyage. Un peu téméraire ce couple avec de jeunes enfants, se dit George.

-          Nous avons l’argent de toutes nos économies et de la vente de notre maison pour payer notre place sur le bateau, déclare Karl.

Les Bannon n’avaient certainement pas reçu les mêmes conseils qu’eux concernant l’argent que l’on transporte sur soi, se dit encore George en écoutant cet aveu maladroit.

Les Murphy ont pu à leur tour raconter sommairement le périple depuis Pollagh, sans oublier l’épisode du vol raté survenu au cours de la journée. Ils en sont encore bouleversés des heures après.

Le couple Bannon a chaleureusement remercié George et Mary pour leur aide. C’est après ces politesses que tout le monde a pu s’installer pour la nuit dans cette ancienne auberge. À l’étage, la famille Murphy a pu trouver une grande chambre qui avait servi à bien d’autres voyageurs et qui offre des paillasses assez confortables dans les circonstances. Les jumeaux n’ont pas perdu de temps avant de visiter les lieux et de choisir la pièce qui leur servira pour la nuit.

Le plus jeune de la famille

Comme c’est son habitude, Jake est debout avant les autres membres de sa famille. Le soleil, lui qui n’a pas été souvent du voyage depuis le départ du village de Pollagh, est au rendez-vous.

En ouvrant l’œil, les Murphy s’activent l’ouïe en même temps; de petites voix aiguës en provenance du rez-de-chaussée se font entendre. Les enfants Bannon sont réveillés depuis quelques minutes et se montrent déjà très actifs.

Énergique même juste après être sorti du lit, Jake s’engage rapidement dans l’escalier menant au rez-de-chaussée pour aller voir les enfants. L’adolescent a toujours eu de la facilité avec les plus jeunes que lui. À l’école, on lui a souvent confié la responsabilité de s’occuper des enfants des premiers niveaux. Les jeunes garçons le considèrent souvent comme un grand frère quand il joue avec eux.

Rendu au bas de l’escalier, il est rapidement entouré par Elizabeth et Bruce Bannon. Ils le tirent vers la salle où se trouve le petit Mark toujours dans les bras de sa mère.

Alors que John range les affaires de la famille à la demande de ses parents et va les installer dans la charrette qu’on avait pris soin d’entrer pour éviter le vol, George et Mary engagent la discussion sur la suite des choses.

-          Ils vont probablement nous suivre, dit George, parlant des Bannon.

-          Est-ce que ça risque de nous ralentir?, demande son épouse. Ils ont de jeunes enfants.

-          Probablement. Nous ne sommes déjà pas en avance. Nous devons prendre le bateau dans trois jours. Je souhaite être à Dublin dans deux jours. La route ne sera pas plus belle d’ici là.

-          Et il y a la nourriture de nos provisions qui diminuent. Ils n’ont plus rien. Nous aurons cinq autres bouches à nourrir. Ça va se compliquer, je crois bien.

Comme Mary termine sa phrase, Jake se présente dans le cadre de la porte de la chambre, après avoir monté deux par deux les marches de l’escalier.

-          Karl et Barbara veulent voyager avec nous jusqu’à Dublin!, lance-t-il, avec l’air réjoui d’un gamin heureux de s’être fait de nouveaux amis.

Sans répondre, ses parents s’échangent un regard. Leur fils vient de confirmer ce qu’ils redoutaient à l’instant.

-          Leurs enfants m’adorent, renchérit-il. Ils veulent jouer avec moi. Je pourrais m’en occuper durant le reste du voyage et sur le bateau. Ça aiderait les parents. Ils pourraient prendre soin du plus jeune. Il ne va pas bien, vous savez…

-          Il est malade?, demande sa mère.

-          Oui. Depuis hier soir. Il a mal dormi. Il dit qu’il a «bobo» au ventre. Son visage est blême. Ses parents sont inquiets.

Mary tasse son mari de son chemin pour se précipiter à son tour dans l’escalier et retrouver les Bannon au rez-de-chaussée. Le petit Mark, un enfant aux yeux bleus et aux cheveux bouclés, fait de la fièvre, constate Mary en portant sa main au front du bambin de quatre ans. Il est faible et somnolent. Ses parents sont dépassés par les maux qui affligent le plus jeune de la famille. Peut-être encore une de ces maladies souvent mortelles qui a fait mourir tant de gens en Irlande ces dernières années, se dit Mary en examinant l’enfant malade. Certaines sont foudroyantes.

Les moyens pour le soigner sont limités. Elle n’a pas apporté de pharmacie dans les bagages, encore moins des remèdes de grand-mère. Le groupe doit partir et on ne peut les laisser là, songe Mary. Les Bannons n’ont pas les moyens de payer une visite chez le médecin du village, s’il y en a encore un.

-          Nous allons installer Barbara dans la charrette. Nous lui ferons de la place, intervient George qui venait d’arriver et de constater l’état inquiétant du petit garçon. Elle pourra le tenir dans ses bras. Je vais la tirer.

-          Tu crois qu’elle pourra tenir?, demande Mary, laissant transparaître son doute.

-          Il le faudra, lance George.

Il se rend alors dans la pièce voisine où la charrette avait été installée pour la nuit. John vient de terminer d’y installer les bagages. George examine le chargement et en modifie la disposition  de façon à faire une place pour une adulte. Barbara a eu le temps de s’amener avec son fils toujours presque inerte dans ses bras.

Une fois la charrette sortie à l’extérieur, elle prend place. Le groupe peut partir. Mary a pu récupérer le sac à provisions et a commencé à distribuer les galettes qui lui restaient. Vaut mieux ne pas perdre de temps et manger en route.

En sortant du village vers la route du canal, les Murphy et les Bannon remarquent que les gens ne prêtent toujours pas attention à eux, trop habitués de voir déambuler des inconnus ayant passé la nuit à Daingean.

La charrette est devenue plus lourde à tirer. George avait songé à laisser des bagages à l’ancienne auberge, mais avait réussi à tout garder. Mary marche à sa gauche pour garder un œil sur le bambin malade. Karl, assommé par l’état de son fils, marche derrière avec les autres enfants. Le chemin rend la situation plus insoutenable pour Barbara qui peine à maintenir l’enfant fiévreux dans ses bras.

Au bout de quelques kilomètres, Mary demande à George d’arrêter. L’état de l’enfant s’est détérioré. Il commence à bleuir. Elle l’arrache des bras de sa mère et le transporte sous un arbre, à l’ombre. Couché par terre, Mark râle. Elle demande à Jake de lui amener de l’eau pour lui éponger le front avec un bout de tissu. Tout le monde s’affole. Barbara fond en larmes. Karl reste muet, dépassé par les événements. Les quatre autres enfants paniquent.

Mark a perdu conscience. Il lutte pour sa vie.

Assise au sol, Mary continue de lui essuyer le front avec le linge humide et tient sa petite main. Barbara s’est agenouillée près d’eux sous l’arbre offrant de l’ombre. George, qui ne supporte pas de voir le bambin souffrir, rassemble ses jumeaux et les enfants Bannon en les éloignant de la scène.

Mary tâte le cou de Mark pour chercher son pouls, comme elle l’a fait à quelques reprises depuis qu’elle l’a déposé sous l’arbre. Cette fois, plus rien. L’enfant cadet des Bannon est décédé.

-          C’est terminé…, déclare-t-elle en soupirant.

-          Mon bébé!, crie Barbara en prenant et en serrant Mark contre elle.

Tout le monde se met à pleurer. Karl Bannon tombe à genou, les bras pendant chaque côté de son corps. Il ne peut retenir ses émotions. Son jeune garçon pourtant plein de vie est parti si rapidement, sans avertissement. Les Bannon avaient connu des décès de proches auparavant en raison de la famine et de la maladie, mais elles avaient fauché des personnes plus vieilles.

Il a fallu deux bonnes heures avant que tout le monde reprenne ses esprits. On doit  ensevelir le corps de l’enfant sur place, tâche que personne sur la Terre ne souhaite réaliser. Tout en gardant les enfants à l’écart, George s’avance pour examiner comment on pourra accomplir ce pénible travail. Il ne dispose pas de pelle pour creuser la petite tombe. Il doit donc trouver une fosse creusée naturellement pour y déposer la dépouille, qui devra être recouverte de terre et de pierres à déménager à la main.

Jake a gardé les enfants Bannon, Elizabeth et Bruce, près de lui de l’autre côté du chemin, non loin du canal, et tente de les consoler.

-          Votre petit frère est devenu un ange. Il vient d’arriver au ciel. C’est le paradis  qui l’attend, trouve-t-il à leur dire.

Sans attirer l’attention, John se rend dans un bois situé à moins d’une centaine de mètres de là. L’adolescent trouve deux branches et des racines souples. Quand l’adolescent revient de la forêt, son père et Karl achèvent d’enterrer l’enfant de quatre ans. La tombe est située à quelques mètres du chemin. John y plante la croix qu’il vient de fabriquer.

En voyant son geste, tous les autres s’avancent pour se rassembler autour du cimetière improvisé. Le moment se prête au recueillement. Karl prononce une prière, alors que Barbara et Mary ne peuvent retenir leurs larmes.

-          Adieu Mark, dit sa mère, une fois la petite cérémonie funèbre achevée.

La mort d’un enfant vient chercher ce qu’on a de plus fragile en soi. L’idée de devoir enterrer l’un des membres de sa progéniture effraiera qui que ce soit. George et Mary, qui n’avaient pas pu avoir d’autres enfants après les jumeaux, ont souvent redouté devoir un jour être confrontés au décès d’un des fils, ou pire des deux. Surtout quand on a constaté une augmentation de la mortalité infantile en Irlande à cette époque, principalement en raison de la maudite famine si meurtrière. Heureusement, Jake et John avaient pu demeurer loin de la maladie grâce à la providence, croient leurs parents. Mary n’a jamais ménagé les prières. Même s’il n’est pas très attiré par les bondieuseries, son époux n’a jamais rouspété en la voyant égrainer son chapelet avant d’aller au lit. Quelques incantations bien placées ne peuvent pas nuire, se dit-il.

Il faut se résoudre à reprendre la route vers Dublin. Comme pour engager le mouvement, George avait entrepris de replacer son changement sur la charrette, maintenant qu’elle n’a plus à recevoir de passagère.

Même si personne n’a le cœur à marcher, on doit se presser pour atteindre Edenderry avant la nuit. Ce village étant plus populeux, il y sera possible de se ravitailler avant de reprendre la route vers Dublin le lendemain, évalue George. Il ne restera que deux jours par la suite pour s’y rendre.

Machinalement, comme pour s’assurer d’occuper son esprit autrement, Karl s’installe entre les manchons de la charrette et ouvre le chemin vers la nouvelle destination. Mary attire Barbara vers le chemin en prenant sa main. Passant son bras autour du cou pour l’appuyer sur ses épaules, elle aide la jeune femme affaiblie par la peine à avancer sans trébucher.

George marche derrière la charrette, suivi des enfants qui fixent le sol en silence.

Il y a à peine 24 heures,  ces deux familles ignoraient l’existence l’une de l’autre. Voilà qu’elles partagent un deuil, réfléchit-il en avançant d’un pas lourd. Les Murphy et les Bannon partagent aussi depuis quelques semaines, voire des mois, l’idée de quitter l’Irlande pour un nouveau monde. Le hasard les a mis sur le même chemin. Les deux familles vont-elles pouvoir voguer ensemble sur le même bateau vers le Canada? Difficile à dire à ce stade-ci. Les Bannon n’ont pas réservé leur place sur un navire, réfléchit encore George, qui ne souhaite maintenant pas les abandonner sur le quai de Dublin après ce qu’ils viennent de vivre.

 La suite vendredi prochain!


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