La quarantaine
Des corps enterrés sur Grosse-Île en 1847.
En dirigeant le regard vers le petit poste de police, ils réalisent qu’ils avaient mis pied à terre sans vraiment s’en rendre compte. Qu’ils avaient enfin quitté ce maudit navire. Que ce voyage aux malheurs est maintenant terminé, même si un arrêt à Grosse-Île a été imposé. La fin de vie de leur père a éclipsé celle de la traversée entreprise il y a des semaines à Dublin.
Les Bannon ont été dirigés en direction opposée, avec d’autres familles débarquées des bateaux stationnés dans l’archipel. Barbara et Karl ont promis de prendre soin des jumeaux, mais les préposés à l’accueil des passagers ne leur ont pas permis de les suivre dans le secteur des enterrements.
- Attendez ici, je vais revenir, dit le brancardier aux frères Murphy, juste avant de pénétrer dans le bâtiment de bois sur lequel le mot « POLICE » a été peint en rouge près de la porte.
Quelques minutes plus tard, l’homme au visage rond sort la tête de derrière la porte et leur fait signe de patienter encore un peu. Enfin, la porte ouvre complètement et laisse apparaître un homme en uniforme, assez grand, et aux cheveux quelque peu grisonnants.
- Entrez, ordonne-t-il, sans plus de ménagement pour ces deux jeunes venant tout juste d’enterrer leur père. Je me nomme Eugène Lavoie, je suis le chef de police sur cette île, informe-t-il, alors que les adolescents prennent place devant son bureau.
- On a tué notre père, laisse tomber Jake sans plus attendre. C’était sur le bateau qui est arrivé hier. Nous sommes partis d’Irlande.
- Des bateaux qui arrivent ici viennent pas mal tous d’Irlande. Certains d’Angleterre. D’autres d’Allemagne. Des gens morts sur les navires, il y en a tous les jours malheureusement.
- Mais nous étions arrêtés devant l’île. Nous voulions savoir pourquoi il fallait jeter l’ancre? Personne n’avait jamais parlé de cet arrêt à Grosse-Île!
- Tous les navires doivent arrêter à Grosse-Île pour une quarantaine. Nous ne voulons pas que les maladies se répandent ailleurs dans le Bas-Canada. Il y a des cas de choléra, de variole, de peste et énormément de malades du typhus. L’équipage était certainement au courant. C’est connu dans les ports en Irlande et en Angleterre. Des centaines de personnes sont mortes sur l’île. Bien d’autres mourront aussi après avoir posé le pied ici.
- Personne ne nous a rien dit du voyage. Des passagers ont voulu savoir. On leur a répondu qu’on ne pouvait prévoir qu’il y allait avoir de la maladie durant le voyage. C’est quand mon père a voulu en savoir plus qu’il a été blessé. Un membre de l’équipage l’a poussé et il est tombé sur le pont, raconte Jake en prenant soin de ne pas préciser qui a été l’instigateur de la bagarre. Mon père a perdu conscience. Blessé à la tête.
- Il saignait, précise nerveusement son frère.
- Il est décédé le lendemain. Notre mère est morte durant ce voyage. Le choléra probablement.
Lavoie écoute le récit des deux Murphy. Ayant l’air de refaire la scène de l’attaque dans sa tête, il prend quelques notes dans un petit calepin posé devant lui sur son bureau.
- Est-ce que vous savez le nom du meurtrier ?
- Oui, Jim qu’il se nomme. C’est l’adjoint ducapitaine. Toujours là pour faire peur aux passagers. Il porte un long couteau bien en évidence, dit Jake en faisant un geste pour en exagérer la longueur de la lame.
- Une brute!, dit son frère. Personne ne l’aimait…
- Quel bateau?
- Le Triton, répondent les jumeaux d’une traite.
Le policier prend une pause pour analyser les informations reçues. Comme le décès est survenu alors que l’embarcation avait jeté l’ancre devant Grosse-Île, le dossier devait être enquêté par son équipe. Il consulte alors un des documents posés sur le coin de son bureau. Soulève quelques feuilles reliées. Pose le doigt sur une longue colonne de noms de bateau.
- Le Triton est déjà parti, constate le policier. L’équipage n’a pas perdu de temps. Il nous sera difficile d’interroger les gens de l’équipage. Encore plus d’arrêter le suspect et de le traduire en justice.
- Ils n’ont pas voulu rester plus longtemps… on peut les comprendre après ce qui s’est passé, s’offusque John.
- Il y a aussi que le bateau doit retourner très vite en Irlande…, ajoute Jake.
- Pourquoi?, demande l’agent.
- Pour pouvoir revenir avec d’autres Irlandais pour un dernier voyage avant la fin de l’automne. Plus on en transporte, plus on fait de l’argent. Idéalement, plus il y a de passagers qui meurent durant le voyage, mieux c’est!
- Quoi?
- Plus on peut larguer des corps à la mer, plus le bateau peut avancer rapidement. On arrive alors plus vite à destination… et on peut repartir plus vite aussi. C’est la manière de fonctionner pour faire plus de fric. On garde les passagers dans l’ignorance le plus possible. On les entasse dans l’entrepont. La maladie s’installe. La mort aussi. On laisse peu de temps aux familles pour faire leur deuil. Les corps sont balancés dans l’océan dans les heures qui suivent le décès.
- Tout le monde pleurait, se souvient John, encore tout ému.
- Mais on empoche l’argent à l’embarquement, reprend son jumeau. On s’assure de ne pas donner de soins aux malades à bord. La mort frappe. On se débarrasse des corps en mer… le bateau devient plus léger. On vogue plus vite. C’est simple.
- Ça aussi, c’est dur à prouver, s’empresse de lancer le policier. Des morts, il y en a sur presque tous les navires durant la traversée. On ne peut garder les corps à bord pour ne pas que la maladie se répande aux autres passagers. Normal. C’est comme ici, on enterre rapidement les morts; les malades sont isolés, loin des autres personnes et de celles en rémission.
- Le capitaine a même ordonné une escale dans un port que personne n’attendait après le départ. À Wexford, si je me souviens bien. D’autres passagers ont embarqué. Nous étions alors encore plus entassés les uns sur les autres, se plaint Jake. Personne n’était isolé comme vous dites.
- Wexford? Aucun bateau n’arrête là, se surprend Eugène Lavoie. Nous n’avons pas ça dans nos registres.
Le policier arrête de discourir, prenant le temps de démêler ces informations.
- Il y a eu combien de morts?, demande-t-il pour reprendre le fil de l’histoire.
- Nous ne savons pas. Nous ne les avons pas comptés, répond John en haussant les épaules.
- Des fois, certains disparaissaient sans qu’on ne sache pourquoi. Il se passait des choses bizarres. Il y a eu Big Bill qui est disparu du jour au lendemain. C’est un membre de l’équipage. Personne n’a jamais dit où ce Cavendish était passé. Il est disparu après qu’une jeune passagèresoit tombée à l’eau. Elle s’appelait Elizabeth Bannon, la fille d’une famille qui avait voyagé avec nous jusqu’à Dublin, note Jake. Mon père n’a jamais cru qu’elle était tombée à l’eau toute seule… Ce sont des histoires qui avaient été inventées par l’équipage pour cacher autre chose, je crois.
- C’est dommage. Vous auriez pu porter plainte. Mais là, le bateau est parti.
Les deux adolescents et le policier sont demeurés silencieux quelques instants. Comme pour réfléchir à la suite des événements.
- Quel âge avez-vous les gars?
- Quatorze ans, répond Jake.
- Je devrai vous confier à la communauté religieuse qui prend soin des orphelins sur l’île. Malheureusement, des parents meurent avant et après être arrivés ici. Les enfants se retrouvent seuls. On doit s’en occuper. Tout est en place pour vous venir en aide. Ces gens vont prendre bien soin de vous, ajoute le policier pour les rassurer.
- Nous devons aller rejoindre les Bannon. Ils ont promis de s’occuper de nous deux.
- Je ne pense pas que ça soit possible. Les orphelins de votre âge sont confiés à une crèche tenue par des religieuses et non à des gens hors de leur famille.
Jake et John baissent la tête pour afficher leur déception. L’idée de se voir confiés à un orphelinat ne leur plait pas. Les Bannon ne sont pas des membres de leur famille, mais les religieuses dont parle le policier le sont encore moins. Les familles Murphy et Bannon ont vécu tellement d’épreuves au cours des dernières semaines qu’elles se sont soudées. Chaque fois, la mort a rapproché les survivants.
- Les religieuses ont une maison sur l’île pour recevoir les enfants, en attendant de les amener à Québec, ajoute Eugène Lavoie, pour tenter de les rassurer à nouveau devant le peu d’enthousiasme manifesté.
- Je pensais que nous pourrions nous débrouiller seuls, tente Jake. Nous sommes débrouillards. On pourrait nous confier un lopin de terre et nous pourrions le défricher et le cultiver. C’était ce que nous devions faire avec nos parents de toute manière, plaide-t-il naïvement. Nous avions une ferme en Irlande vous savez. Nous sommes partis à cause de la famine et de la crise des pommes de terre. Elle frappait tout le monde. Pas juste nous.
- Ce n’est pas parce que nos parents n’étaient pas capables de cultiver. Ils nous l’avaient montré, assure son frère.
- Je comprends et je ne doute pas de vos capacités ni de celles de vos parents. Mais il nous est interdit de laisser des jeunes à eux-mêmes comme vous le demandez. Vous devez avoir l’aide des autorités et, dans des cas comme le vôtre, ça veut dire être confié à une communauté religieuse. Ce n’est pas si simple que vous le pensez.
Leur plaidoirie ne donne aucun résultat. L’entretien avec le policier tire à sa fin. Ce dernier a d’autres chats à fouetter, comprennent-ils. L’activité est à son comble sur Grosse Île, première terre d’accueil de milliers de leurs compatriotes irlandais. Des centaines de malades ont été installés sous des tentes temporaires, le temps que l’on construise à la hâte des bâtiments pouvant les héberger. Il a fallu tout mettre en place pour loger de plus en plus de nouveaux arrivants, a expliqué l’agent Lavoie, avant de les inviter à se rendre auprès des responsables de la communauté religieuse.
Le policier Lavoie a d’autres dossiers à régler. Des accrochages sont survenus entre des personnes en quarantaine et des responsables de la station insulaire; certains sont réticents à se conformer à l’ordre de demeurer sur cette île après un aussi long voyage sur l’Atlantique. On doit les raisonner souvent par la force, a-t-il confié.
Prochaine parution, vendredi prochain!


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