Deux orphelins

 


-          Jake, viens! Papa ne va pas très bien.

L’adolescent se retourne et voit son jumeau qui vient d’arriver en trombe derrière lui. Il le prend par le bras pour l’attirer vers l’escalier menant au deuxième pont.  Barbara et Karl sont au chevet de George qu’on entend râler et manquer de souffle. Quand les deux garçons s’approchent, il est trop tard. Leur père vient de rendre l’âme. Les Bannon pleurent. Bruce leur fils aussi.

John et Jake tentent de réanimer leur père en le suppliant de revenir à la vie. Peine perdue. L’Irlandais de 44 ans n’est plus, décédé des suites de la violente bousculade et de la chute ayant causé un fort traumatisme à la tête. Karl remonte lentement la couverture sur la tête du défunt pour signifier que c’est bien la fin.

Jake n’a jamais détesté quelqu’un autant que Jim. Il se retient pour ne pas monter sur le pont et aller rejoindre ce « matamore » et l’attaquer comme l’a fait son père. Aucune arme à sa portée pour l’affronter.  Aucune expérience du combat pour lui faire face. Aucun argument pour l’intimider.

Il doit se résoudre à accepter la défaite et la mort de son paternel. Le marin évoquerait la légitime défense pour expliquer son geste. George a foncé droit vers lui et il s’est défendu. Comment se plaindre aux autorités? Une fois le bateau vidé de ses passagers, il va certainement quitter les lieux au plus tôt. C’est le but, afin d’aller en chercher d’autres au plus vite en Irlande. Il devra trouver autre chose pour se venger...

John est complètement atterré. Il s’est accroupi dans un coin sans rien dire. Il pleure, réalisant qu’il ne lui reste que son frère dans la vie. L’adolescent a toujours été plus réservé que son jumeau. Moins fonceur. Moins démonstratif. Voilà les jumeaux Murphy devenus orphelins. Seuls pour affronter une nouvelle vie dans un pays qui leur est totalement inconnu.

John aimerait ne jamais avoir quitté l’Irlande. Ce voyage vers le Canada, ce n’était pas une bonne idée, se dit-il. Son frère voit cette épreuve d’un autre œil. Les jumeaux Murphy doivent poursuivre le rêve de leurs parents décédés en le réalisant. Ce nouveau monde est rempli de promesses et de projets à réaliser, se dit-il.

Retourner en Irlande? Avec le même bateau qui les a menés là? Jamais de la vie! Mieux retourner à la nage! Trouver un autre bateau qui revenir à leur terre natale? La plupart font le voyage avec un chargement de bois. Aucune place pour deux jeunes garçons à bord. Et puis, qui souhaite refaire le chemin inverse après des semaines si difficiles? Que feraient-ils une fois revenus en Irlande, dans le village de leur enfance?

Ces dernières semaines ont été une leçon de vie pour deux adolescents résilients qui devront apprivoiser un nouveau pays. Après avoir perdu père et mère, ils affronteront à leur tour leur destin, tout en se considérant chanceuxd’avoir échappé à la maladie et la mort durant la traversée.

Jake a compris depuis longtemps que son frère démontre beaucoup moins de bagou que lui. John a besoin de son jumeau pour se sentir en sécurité. Les décisions devront être prises de concert, sans se laisser abattre par les épreuves. Il devra l’aider à se relever après la mort de leur père de qui John était si proche. Jake veut affronter la vie, sa nouvelle vie.

La fosse commune

Le débarquement a débuté le lendemain matin en commençant par les malades. On peut placer jusqu’à quatre enfants allongés dans les chaloupes servant de navette vers l’île. On ne peut placer que deux adultes alités sur ces ambulances flottantes. Les personnes en santé ou pouvant s’assoir ont été transportées ensemble. Elles ont pris le chemin menant à un édifice servant d’hôpital et situé en retrait sur la station de quarantaine.

Les morts sont ensuite sortis du bateau. Le corps de George sera le dernier à quitter le navire. Personne de l’équipage n’a osé aller dire aux jumeaux de s’en défaire dans les deux heures. Karl Bannon et les jumeaux ont réussi à porter le défunt sur le brancard qu’il avait lui-même confectionné. Le corps de Murphy, les jumeaux et les Bannon prennent place sur une petite barque pour se rendre sur Grosse-Île. Aucun membre de l’équipage n’assiste au départ de la dépouille. Le transport se déroule dans le silence et le chagrin.

Dix minutes plus tard, ils accostent au quai. Des membres du personnel du centre de quarantaine sont déjà sur place pour récupérer le corps. La consigne impose que les cadavres soient mis en terre rapidement pour éviter les risques de contagion. Les décès étant si nombreux, les autorités avaient décidé d’en disposer dans une fosse commune. C’est dans une de ces tombes format géant que George sera être enterré.

-          Vous n’allez pas mettre mon père là-dedans, lance John à l’un des porteurs.

L’homme n’a pas répondu immédiatement, visiblement habitué à ce genre de protestation des familles de défunts ne pouvant concevoir qu’un proche soit entassé avec d’autres cadavres sous terre.

-          Nous n’avons pas le choix. Nous devons enterrer les morts sans trop attendre, pour éviter les contagions, finit-il par dire. Quand les gens sont malades, il y a un danger que les autres le deviennent aussi.

-          Mais mon père n’est pas mort d’une maladie, répond l’adolescent en marchant à ses côtés.

-          De quoi est-il mort?, demande avec étonnement le brancardier portant gants et habit de protection. Toutes les personnes qui arrivent mortes ici, habituellement, ont souffert du choléra, de la petite variole, du typhus…

-          Il a été assassiné!, répond Jake, sans le laisser finir son énumération des maladies répertoriées au centre de quarantaine.

-          Pardon! Assassiné?

-          Oui, assure-t-il sur un ton vengeur. Le bateau venait de jeter l’ancre devant l’île. Mon père a juste demandé pourquoi on s’arrêtait comme ça, après un si long voyage et si près de Québec.

-          L’équipage nous avait caché que nous devions arrêter en quarantaine. Mon père s’est fâché après une remarque vraiment déplaisante d’un matelot, reprend John, sans donner trop de détails. Quand il s’est approché de lui, il l’a renversé et projeté sur le plancher du pont principal. Notre père est tombé sur la tête. Il n’a jamais repris connaissance.

-          Il est mort quelques heures après, ajoute Jake.

-          Et votre mère?

-          Morte de maladie durant le voyage, répond John. Nous sommes donc orphelins depuis hier.

Le brancardier n’avait jamais entendu pareil récit depuis qu’il a été affecté sur Grosse-Île. Le meurtre a eu lieu sur le territoire du Bas-Canada. Les autorités doivent être alertées, se dit-il.

-          Vous devez rencontrer le directeur de la police du centre de quarantaine, précise-t-il. Votre histoire devrait l’intéresser. Votre père n’était pas malade. Nous devons l’enterrer quand même avec les autres. Voulez-vous assister à son enterrement? Je ne vous le conseille pas.

Les deux garçons répondent par l’affirmative, inconscients de l’épreuve épouvantable qui les attend.

La fosse commune est située dans le secteur sud-est de l’île. Il faut marcher quelques minutes à partir du quai pour s’y rendre. Déjà plusieurs petites croix blanches y ont été plantées. Quelques travailleurs creusent une fosse à droite d’une autre déjà creusée, cachée derrière un amas de terre. En arrivant vis-à-vis, un spectacle morbide se dévoile. Des corps étaient alignés dans le fond du trou. La senteur est insupportable. John fait un pas en arrière avant de s’éloigner pour vomir. Son jumeau n’a pas la force de bouger en voyant les cadavres souvent déformés.

-          Vous devriez vous éloigner, suggère le brancardier en voyant la réaction du jeune Irlandais. Je vais aller vous rejoindre dans quelques minutes. Ça ne sera pas long.

Jake va rejoindre son frère de l’autre côté de l’amas de terre pour l’éloigner. Il peut quand même voir que les travailleurs descendre le corps de son père dans la fosse. Ceux-ci prennent plus de précautions que le salaud de Jim larguant les corps des passagers défunts à la mer, constatent les jumeaux.     

-          Adieu papa! Je t’aime, souffle doucement Jake, comme il l’a fait lors de la mort de sa mère.

-          Je t’aime, ajoute son frère, en s’essuyant les yeux.

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