Des morts et des morts
Il y a maintenant trois semaines que les frères Murphy
patientent au centre de quarantaine. Ils
ont eu le temps d’explorer Grosse-Île, même si on leur interdit de se rendre
dans certains secteurs. John et Jake ne lâchent pas O’Donovan, devenu le grand
frère qu’ils n’ont jamais eu.
Aucune nouvelle des Bannon. John a suggéré à Jake de tenter
de les retrouver. « Nous leur devons ça, tu ne trouves pas? » Ce dernier a
visité les bâtiments où la famille pourrait se trouver. En vain. Karl, Barbara
et Bruce ont probablement embarqué sur le ferré vers Québec rapidement, car ils
n’avaient pas été malades durant et après la traversée, lui a-t-on dit.
Chaque jour, le trio d’ados se rend au quai principal pour voir
les bateaux, toujours plus nombreux à déverser des passagers, qui deviendront
vite des patients des hôpitaux de fortune surchargés, puis des morts qu’il faudra
enterrer sans perdre de temps.
Les gars ont pu constater que les départs, comme les arrivées,
se font sans trop de discipline, les gens pouvant se faufiler sans avoir reçu
toutes les autorisations nécessaires des pauvres médecins de la station. C’est
probablement eux qui ont inventé l’expression « ne pas savoir où donner de
la tête », blaguent-ils en les voyant déambuler sans relâche dans les
installations déficientes devant accueillir les malades.
Surtout dans l’est de l’île. Ils ont découvert des patients
mal en point installés dans des tentes sans entretien sanitaire, des malades
laissés à eux-mêmes, souvent dans leurs excréments. Il leur est rapporté que dans
les hôpitaux on avait eu la mauvaise idée d’installer des lits superposés,
comme on en trouve dans les entreponts des navires, pour des patients souffrant
de dysenterie. Le haut-le-cœur est assuré quand on constate que la saleté et
les selles des patients tombent sur ceux du bas. Souvent, les malades installés
dans le lit du haut ne peuvent en descendre seuls puisque trop faibles pour
tenter de le faire sans l’aide d’une infirmière.
Puanteur extrême
L’odeur dans les baraquements qui servent d’hôpitaux est
devenue vite insupportable en ce début d’été 1847 chargé de chaleur et d’humidité.
Le manque de personnel fait que les immondices s’accumulent dans les pots
d’aisance, ajoutant à la puanteur extrême.
On a beau ouvrir les fenêtres pour aérer, l’odeur semble se
régénérer d’elle-même en présence de malades en fin de vie, rarement lavés et
malodorants. La brise est constante sur l’île, mais les jours sans vent n’aident
pas à la circulation de l’air dans les lazarets toujours plus bondés. On compte
alors plus de 2000 malades sur l’île.
Les bâtiments sont mal conçus pour recevoir ce type de
patients. On doit parfois les disposer trois par lit, sans distinction de sexe
ou de la maladie. Des corps restent dans les lits des heures avant qu’on puisse
les retirer. Des bâtiments sont construits trop près les uns des autres, ce qui
favorise la transmission des maladies. On y trouve ni toilette ni bain.
Où sont les infirmières et les médecins supplémentaires?, se demande tout le monde. Les autorités font miroiter des salaires plus élevés pour attirer du personnel. Plusieurs refusent, car les informations provenant de l’île font état de membres du corps médical tombant malades dans les jours qui suivent leur arrivée. Le recrutement a beau se faire sur tous les fronts dans le Bas-Canada, on déniche difficilement des gens voulant venir travailler sur Grosse-Île.
Résultat :
ceux qui y sont tombent de fatigue, quand ce n’est pas de maladie. Un médecin
peut se retrouver avec de 400 à 500 patients à avoir soin. La tâche est énorme,
surhumaine même.
Vols et pillage
Les journaux de Québec et de Montréal sont tapissés
d’histoires d’horreur sur les problèmes de Grosse-Île, station de quarantaine
mal adaptée pour un flot de passagers aussi important, commente-t-on.
L’improvisation règne.
On rapporte des vols de nourriture et d’articles personnels
entre les patients. Plus troublant encore, des infirmières auraient pillé des
mourants et des morts. Rien de tout cela n’a pu être prouvé, soutient Tommy
lors d’une discussion avec les deux Murphy. Il a fallu calmer des personnes se
plaignant avec insistance du peu de soin offert à leurs proches malades ou qui
se montraient trop impatients devant le personnel soignant.
-
Les policiers de l’île, reconnus pour leur
horaire peu chargé et entrecoupé de pauses arrosées à l’eau de vie, ont dû intervenir
à quelques reprises. Il n’y a pas eu d’arrestation… sauf des employés qui sont
disparus du jour au lendemain sans explication, raconte Tommy à ses deux amis
ébahis par un tel discours. C’est pour cela que les autorités ont fait appel à
une troupe de militaires anglais pour ramener l’ordre.
-
Des soldats anglais?, demande Jake surpris.
-
Oui, répond Tommy. Les soldats sont anglais ici
aussi.
Le travail est si énorme pour les rares employés de la
station de quarantaine que personne n’a le temps de prêter attention aux jeunes
curieux se déplaçant sans permission. Tommy veut revoir une fois terminé le bâtiment en
chantier l’autre jour dans l’est de l’île. Après avoir emprunté le même trajet,
Jake et lui sont encore tombés sur des tranchées servant de fosses communes. Personne ne remarque leur présence,
malgré l’interdiction d’y être. Le personnel sur place s’affaire à enterrer rapidement
des cadavres afin de limiter les contagions.
Les personnes en rémission sont déplacées pour faire de la
place aux malades; une chapelle est transformée rapidement en dortoir pour
convalescents, ont-ils pu observer en revenant vers la partie ouest de l’île
par un chemin reliant les deux secteurs.
La situation est telle qu’on a dû aussi multiplier le nombre
de sites où sont installées des tentes pour héberger des malades, en attendant
que l’on construise des hôpitaux. Les patients, ils sont des centaines, reposent
souvent par terre, sans literie, parfois sur un peu de paille. La pluie vient tout
détremper, rendant encore plus inconfortable ce séjour insulaire déjà pénible. Tout
le monde manque de soin, d’eau et de médicament.
Poussés par la curiosité, les trois adolescents bifurquent
vers une rangée de tentes installées près d’un cimetière. Des patients réclament
de l’aide des infirmières, des médecins et des prêtres. Les garçons s’attellent
à leur offrir de l’eau, à couper le soleil en déployant les toiles des tentes
de façon à faire de l’ombre. L’endroit est tout simplement épouvantable: des
tranchées où ont été enterrés des morts coulent une boue pestilentielle qui a
séché au soleil et qui produit une odeur insupportable.
On doit se cacher le visage avec la main ou comme on le peut
en circulant dans ce secteur. Des proches veillent sur des malades, mais
plusieurs sont laissés à eux-mêmes.
Juste un pied sous terre
Non loin de là, des cercueils n’ont pas été enfouis assez
profondément, peut-on remarquer. Trop peu de terre recouvre ceux au-dessus de
la pile de trois boîtes de bois utilisées pour ensevelir les personnes les plus
riches pouvant éviter les fosses communes. Effectué à la hâte, l’enterrement
des cercueils ne permet pas de les cacher convenablement, ce qui choque les
proches de défunts et les passants. Plusieurs se demandent si, avec le gel
d’hiver, des coins de cercueil pourraient sortir du sol. Les planches de bois
vont pourrir et inévitablement céder un jour, a-t-on reproché aux responsables du
travail. Les suppositions les plus folles se sont mises à circuler, quand le
bruit s’est répandu à Québec par les journaux.
À l’occasion, on demande aux trois garçons de prêter main-forte
au creusage des tombes ou des fausses communes. Le temps presse pour enterrer
des morts qui se font nombreux. Ceux pouvant aider sont réquisitionnés pour ce
travail fastidieux, alors que la chaleur estivale continue de s’installer. La
besogne se complique quand il faut creuser dans des terres pas assez meubles ou
trop rocheuses.
Des mouroirs
flottants
Les trois jeunes auraient aimé se rendre près des navires
qui ont jeté l’ancre dans la baie que forme Grosse Île. Juste pour approcher
l’un des « trois-mâts » qui ont dû s’arrêter après avoir traversé
l’océan. Impossible, car on les aurait repérés rapidement sur une chaloupe
ramant en cette direction.
Les autorités ont mis en garde les policiers et bien entendu
les soldats – plus dévoués - de la possibilité que des personnes en isolement
sur l’île décident de s’échapper en prenant la mer en radeau. Tommy a raconté à
John et Jake l’histoire d’un jeune homme de son âge qui avait fui Grosse-Île,
n’en pouvant plus d’attendre qu’on l’autorise à prendre un bateau vers la ville
de Québec. O’Donovan avoue y avoir songé
à quelques reprises depuis les longues semaines qu’il patiente à la station de
quarantaine. Il a toujours renoncé à le faire puisqu’il avait espoir que son
tour allait venir prochainement. Certains l’en ont découragé. Ceux ayant tenté de
traverser jusqu’à la rive sud, ou pire la rive nord, y avaient laissé leur
peau. Les courants dans l’archipel ne laissent que peu de chance à ceux s’y risquant
peu équipés et mal préparés.
Pour savoir ce qui se passe sur les navires, ils doivent grappiller
des informations auprès de ceux qui ont pu s’y rendre. Elles n’annoncent rien
de bon; les capitaines ne peuvent laisser débarquer leurs passagers sur l’île,
déjà à capacité pour l’hébergement, autant des personnes en santé que des
malades. On retient donc les nouveaux arrivants sur les navires le temps que des
places se libèrent sur l’île, par des départs… ou des décès. Ce refoulement,
surtout des patients dans les cales des navires, rappelle des situations aussi
misérables que celles des malades sous les tentes de fortune sur l’île.
Bien peu de médecins réussissent à se rendre régulièrement à
bord des bateaux. Ils y constatent un manque flagrant de nourriture et d’eau.
Même si le fleuve Saint-Laurent n’est pas salé à cette hauteur, personne ne
veut y puiser son eau. C’est que les équipages jettent par-dessus bord tous les déchets, ce qui rend infecte
l’eau autour des navires toujours plus nombreux à s’arrêter dans le secteur.
Peu de capitaines avaient prévu jeter l’ancre aussi
longtemps avant d’arriver à Québec. Certaines traversées ont pris plus de temps
que prévu, épuisant d’autant les vivres disponibles. On a beau organiser des
transports de nourriture en provenance de l’île, le flot continu de vaisseaux
arrivant d’outre-Atlantique ne permet pas de satisfaire à la demande.
Des bateaux deviennent des mouroirs flottants, tellement la
mortalité y est grande. Certains n’ont vu apparaître la maladie qu’une fois
arrêtés devant Grosse-Île. Elle est transmise par ceux faisant la navette pour de
l’aide ou des denrées. Les conditions deviennent rapidement infectes. Des matelots
refusent de transporter les corps. La malpropreté, la crasse et la vermine
côtoient des personnes en santé, des mourants et des cadavres.
On réclame la présence de prêtres pour donner les derniers
sacrements aux mourants. Ceux-ci doivent diviser leurs journées entre des
visites aux malades de l’île et sur les bateaux. Il faut mettre plus de temps
pour aller voir les patients sur l’eau, car on doit se déplacer en barque à
l’aide de rameurs, quand ils sont disponibles et non affectés à des tâches plus
urgentes, comme creuser des fosses.
Tommy et Jake ont dans leurs plans de visiter tous les
racoins de l’île, même si John les en décourage la plupart du temps. Le secteur du poste de
police, situé à mi-chemin entre l’est et l’ouest de la station de quarantaine,
demeure inexploré. Les religieuses de l’orphelinat leur ont interdit d’y mettre
les pieds, d’autant plus que la garnison de soldats a été installée tout près,
de façon à pouvoir intervenir au besoin.
Ce poste de police demeure un mystère pour les habitants de
Grosse-Île, ont pu constater les explorateurs en herbe irlandais. Comme si tout
le monde semble suspecter l’endroit, et surtout son personnel.
-
Ne vous y rendez pas, sauf si vous avez bien
besoin d’eux, avait ordonné sœur Angèle, la nouvelle directrice de
l’orphelinat, sans donner trop de détails. Ces policiers n’ont pas une très
bonne réputation… tenez-vous loin.
John et Jake se souviennent de leur passage dans le bureau
du chef Eugène Lavoie. Ce dernier n’avait pas voulu leur permettre de se rendre
à Québec comme ils l’espéraient. Des orphelins trop jeunes pour prendre leur
destinée en main, avait-il dit. Malgré cela, le policier Lavoie ne leur avait
pas fait mauvaise impression pour autant.
L’interdit est souvent ce qui pousse à franchir les frontières. Il fallait donc trouver un motif pour pouvoir approcher le petit quartier général de la force constabulaire, comptant de trois à quatre agents de faction. Formuler une plainte, par exemple, suggèrent Tommy et Jake. Inventer une histoire d’un bateau ayant omis de s’arrêter en passant du côté nord de l’île et filant directement vers Québec ou Montréal. Cela est plausible, car des capitaines avaient désobéi à l’ordre de s’immobiliser devant la station d’isolement avant d’accoster à un quai de Québec ou ailleurs plus loin sur le fleuve. On avait même fait installer des canons donnant sur le Saint-Laurent à l’extrémité du secteur est de l’île pour ramener à l’ordre les équipages tentés de se défiler.
Il va sans dire que ce secteur de Grosse-Île a de quoi
attirer les trois jeunes irlandais. Ils n’avaient jamais vu d’aussi près des
pièces d’artillerie. Encore moins voir tirer des coups de canon, ce à quoi ils
auraient aimé pouvoir assister. Malheureusement pour eux, les canons noirs n’ont
jamais craché de boulets vers des vaisseaux cherchant à se soustraire de
l’escale. Jake se serait bien vu allumer la mèche de la mise à feu, à la
manière qu’on le raconte dans les livres d’histoire des grandes guerres
européennes.
Donc l’idée d’inventer qu’un bateau venait de se défiler au
nord de l’île sans vouloir s’arrêter et d’alerter les policiers a du sens, se
sont dit Tommy et son complice Jake. On pouvait se rendre au poste de police
pour les avertir.
-
Ils vont certainement nous demander de quoi avait
l’air le navire, dit Jake. Il faudra avoir une description qui se tient.
-
Vous ne devriez pas inventer des histoires,
c’est mal, soulève John, toujours prêt à calmer l’ardeur de son frère. Ils ne
vont pas vous croire.
-
Si nous voulons approcher du poste de police,
nous devons avoir une raison.
-
Comme le bateau est passé, ils n’y pourront
rien. Il sera loin, car il voguait très vite… et nous pourrons voir ce qui se
passe dans ce bâtiment assez mystérieux. Assez mystérieux pour faire
quasiment peur à tout le monde on dirait. Depuis que je suis ici, personne n’a accepté
de me parler des policiers, affirme Tommy. Encore moins ceux qui vivent sur
l’île en permanence. C’est quand même bizarre. Ce sont des policiers après
tout. Ils sont censés protéger les gens...
-
C’est curieux effectivement, ajoute Jake. Et
pourquoi la présence des soldats alors?
Prochaine parution, vendredi prochain!
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