L’orphelinat de l’île

                                   


Le petit bâtiment servant à accueillir les orphelins est situé non loin du poste de police, dans le secteur ouest de l’île. Une dizaine de jeunes jouent autour, sous la surveillance d’une religieuse. 

-          Bonjour, j’ai d’autres jeunes hommes à vous confier Sœur Berthe. Ils viennent d’arriver d’Irlande. C’est Jake et John Murphy. Leur mère est décédée durant le voyage. Leur père est mort alors que leur bateau était devant l’île, lui explique Eugène Lavoie, ayant accompagné les deux adolescents jusqu’à l’orphelinat.

-          Bienvenue à vous deux. Je vous offre mes condoléances, dit-elle d’une voix exprimant une compassion sincère. En plus de devoir endurer la traversée, vous avez eu le malheur de perdre vos parents. C’est une épreuve que le Seigneur a mise sur votre route. Mais vous serez bien ici. Vous pourrez vous reposer. D’autres enfants nous ont été confiés et nous en prenons soin.

-          Merci de nous accueillir, mentionne timidement Jake, constatant que son frère et lui vont être plongés dans un univers fort différent de leur ancienne vie.

-          Murphy, votre nom. Nous en avons reçu plusieurs Murphy depuis le début de la saison des bateaux, ajoute Sœur Berthe, en les invitant à entrer dans le bâtiment de bois construit récemment et à la hâte comme d’autres sur l’île. C’est un nom de famille assez populaire en Irlande on dirait.  

Les deux frères ont pu s’installer à l’étage, dans une grande pièce ce qui sert de dortoir pour les jeunes confiés à la communauté. Ils ont déposé leurs affaires près de deux couchettes placées non loin d’une fenêtre donnant sur le fleuve et du quai de débarquement des marchandises. Des navires mouillent toujours dans l’attente d’avoir le signal de laisser leurs passagers se rendre sur l’île. Des chaloupes et des barques vont d’un bateau à l’autre pour transporter des personnes.

 

Un autre orphelin 

C’est aussi de cette fenêtre que Jake peut apercevoir un bateau à la forme bizarre et sans voile équipé de grandes roues latérales. Une cheminée crache une fumée noire. Jamais il n’avait vu pareil navire. 

-          C’est le ferry, lance un adolescent assis sur un lit, près d’une autre fenêtre donnant du même côté. C’est lui qui doit nous amener à Québec, une fois que notre quarantaine est terminée. Mais on dirait qu’il ne nous y amènera jamais…

-          Pourquoi ?, demande Jake à cet inconnu.

-          Ils ne nous laissent pas embarquer, répond le garçon semblant un peu plus vieux que les Murphy. Ce n’est jamais notre tour. Jamais à nous! Je suis ici depuis trois semaines. Rien ne se passe. Je ne suis pas malade. Je vais bien. Je ne sais pas ce qui se passe. Sœur Berthe ne comprend pas pourquoi on ne me laisse pas partir. Moi et d’autres de l’orphelinat. Il y a aussi que le ferry tombe en panne souvent. Ça n’aide pas. 

Jake et son frère l’ont écouté en silence. Devront-ils patienter sur place aussi longtemps que lui? Ce séjour sur l’île pourrait être déplaisant qu’anticipé… 

-          Les enfants ne sont pas amenés à Québec en priorité?, questionne Jake, sans demander le nom du jeune homme.

-          On dirait bien que non. Comme nous avons été en contact avec des gens malades sur les bateaux, nous devons rester plus longtemps pour être certains que nous ne sommes pas porteurs. C’est pareil pour les adultes. On me l’a souvent répété depuis que je suis prisonnier de cette île. Je suis tanné au possible. Tout ici n’est que souffrance et mortalité. Je n’en peux plus de voir défiler des cadavres jetés dans des fosses communes.

-          Notre père a été enterré dans l’un de ces grands trous, insère John, encore choqué du sort réservé à la dépouille de George Murphy.

-          On ne peut pas attendre. Ils doivent les ensevelir le plus tôt possible pour ne pas que les maladies se répandent. C’est dangereux.

-          Nous savons, mais notre père n’est pas mort d’une maladie. Il a été tué sur le bateau qui nous a amenés ici. Nous étions rendus devant Grosse Île. Il a voulu savoir pourquoi on devait arrêter. Il a posé trop de questions, raconte encore une fois Jake. 

L’autre orphelin écoute sans montrer de signe d’étonnement, compte tenu de ce qu’il avait entendu et vécu depuis son arrivée sur l’île. 

-          Qu’est-ce qu’il y a à faire en attendant?, questionne Jake.

-          Pas grand-chose. Nous ne pouvons pas aller ailleurs sur l’île. C’est interdit. Les malades sont installés dans le secteur est. On ne peut pas y aller pour ne pas attraper le typhus. On peut l’avoir si les vents soufflent sur les malades et sur nous ensuite, qu’on nous dit. C’est très dangereux… mais j’y suis allé quand même. Je suis passé par le nord de l’île et j’ai vu où les malades sont installés. C’est vraiment épouvantable!

-          T’es fou! Tu aurais pu attraper une maladie, rétorque Jake, en levant la main comme pour se protéger le visage.

-          J’ai fait attention à la direction du vent. Il soufflait dans le bon sens. J’ai pu voir que bien des malades sont couchés sous des tentes. En attendant qu’on construise des bâtiments pour les héberger. Les pièces sont transportées par le ferry depuis Québec et assemblées sur place. Sous les tentes, ils sont au mauvais temps… J’ai entendu dire que les morts sont si nombreux qu’on n’a pas le temps de les enlever de leur lit. Des malades sont couchés à côté de cadavres, des fois pendant 24 heures. On ne parle pas beaucoup de ces choses-là de ce côté-ci de l’île. C’est tabou...

-          Mais que se passe-t-il? Pourquoi on ne réussit pas à s’occuper des malades et des morts comme il se doit?, interroge encore Jake.

-          Parce que personne n’a prévu qu’il y aura autant de monde qui arriverait ici pour la quarantaine. On n’attendait pas autant de bateaux. C’est simple. Grosse Île est une station de quarantaine depuis quelques années, mais c’est la première fois qu’un aussi grand nombre de navires et de passagers arrivent en même temps. La crise des pommes de terre et la famine en Irlande ont poussé la population à fuir le pays. Ils arrivent ici avec des maladies comme le typhus, le choléra, la variole, etc. Plusieurs meurent lors du voyage.

-          Nous savons. Notre mère est morte sur le bateau, au milieu de la traversée, déclare John, en soupirant.

-          Plusieurs malades ne sortent pas du bateau, même s’il est arrivé devant l’île. On n’a pas de place pour les installer dans le secteur ouest. Vous avez certainement vu des chaloupes aller d’un bateau à l’autre? Ce sont des médecins et des prêtres qui vont auprès des malades sur les navires. Pour des soins… ou pour les derniers sacrements.

-          J’aimerais me rendre avec toi à l’autre bout de l’île, déclare Jake, immédiatement rabroué par son frère.

-          Non, tu ne peux pas aller là! Il vient de le dire, c’est interdit. Et c’est dangereux! Si tu te fais prendre? Il ne faut pas faire une gaffe qui pourrait retarder notre départ vers Québec.

-          Je vais m’y rendre prochainement, répond l’autre orphelin dont les Murphy ne connaissent toujours pas le nom. Ils viennent de terminer la construction d’un premier lazaret. Il va y en avoir d’autres. Il y a tellement de malades qu’il faut construire plusieurs hôpitaux. Ceux de Québec ne peuvent en recevoir plus… c’est peut-être pour tout cela que les orphelins passent leur tour. Pas de temps pour nous. Les gens qui travaillent sur Grosse Île sont débordés. Ils n’en peuvent plus. Ils demandent de l’aide, mais le gouvernement ne répond pas. On manque de monde. Rares sont ceux qui veulent venir travailler ici pour prendre soin des malades et même de ceux qui ne le sont pas. Tout le monde a peur d’attraper quelque chose. Ça fait peur ce qui se passe ici. Les gens de Québec ne veulent pas venir sur l’île. On doit les payer très cher.

 

Creuser une fosse 

Même si son frère s’est souvent opposé au projet, Jake tient se rendre à l’autre bout de Grosse Île, histoire d’en savoir plus sur l’avancement des travaux de la construction du premier hôpital. 

Le jeune homme a fini par se présenter. Il se nomme Tommy O’Donovan, un Irlandais de 16 ans aux traits lui donnant quelques années de plus. Il a lui aussi perdu son père et sa mère lors du voyage vers Québec. Ses parents ont succombé du typhus comme le quart des autres passagers. 

Ils avaient été expulsés de leur terre par un grand propriétaire foncier, comme plusieurs autres paysans irlandais. Au départ du quai de Cork, ils avaient été avertis qu’un arrêt à Grosse Île est obligatoire. Ils ne doutaient pas que le voyage allait être si long ni si périlleux, raconte Tommy à ces deux nouveaux amis. Ils avaient pris place dans un de ces bateaux à voiles servant à transporter du bois pour fournir aux entreprises de construction navale anglaises en manque de matières premières en raison du blocus exercé par les troupes napoléoniennes sur le continent européen. 

Des conditions inhumaines les attendaient à bord de l’Urania, se plaint-il. Maintenant, à son grand désespoir, le séjour se prolonge pour lui à la station de quarantaine. Il regrette avoir quitté sa terre natale. Ses parents ne sont plus là pour prendre soin de lui. 

Pour mettre leur plan à exécution, Tommy et Jake ont décidé de se diriger vers l’extrémité est de l’île pour ensuite longer la côte nord en passant par la ferme du docteur George Douglas, surintendant médical de la station. Pour ensuite atteindre, sans attirer l’attention,  le secteur des malades, à l’est, où des ouvriers suent à grosses gouttes en assemblant les murs préfabriqués des baraquements qui serviront de lazaret pour les malades. Tommy avait vu il y a quelques jours le bâtiment arriver en pièces détachées à bord du bateau à vapeur. Il souhaite assister à l’assemblage, voir les manœuvres pour mettre en forme le bâtiment, lui qui a toujours rêvé de devenir charpentier.  

Les vents sont tombés, ce qui limite la propagation des maladies, a-t-il répété aux frères Murphy avant le départ. Rendus sur place, ils sont quand même demeurés à distance du chantier, juste assez près pour observer le travail des ouvriers, pour voir comment on assemble des pans de mur qui formeront le lazaret. 

Des équipes utilisent des treuils dont les câbles sont tirés par des chevaux pour mettre en place les pièces de l’hôpital de fortune. Un travail fort impressionnant dans les yeux d’un adolescent ayant toujours été attiré par les trop rares chantiers qui ont eu cours dans sa région natale. Toute cette sueur est animée par le sentiment d’urgence pour donner un toit à de graves malades installés sous des tentes, souvent à même le sol, couchés sur une simple couverture.  

Aucun confort pour eux, constatent Jake et Tommy, fort désolés de ce spectacle. Des loques humaines, des épaves souffrant du typhus, du choléra, de dysenterie, de la peste…

Pas étonnant qu’on interdise aux gens de se rendre dans ce secteur de l’île. 

Tommy force sa chance et fait quelques pas pour avoir un meilleur angle sur le chantier. Son comparse hésite à le suivre. Trop risqué pour plusieurs raisons, surtout la crainte d’être affecté par l’une de ces maladies mortelles qui voyagent par le vent, s’est-il fait dire à plusieurs reprises par des adultes et son frère John. Mais la tentation de le suivre est trop forte. Voyant Tommy atteindre une position avantageuse pour observer les travaux, il se met à courir pour le rejoindre, au même moment qu’un des travailleurs se retourne pour ramasser un outil placé sur un échafaud à sa droite. En voyant Murphy se déplacer en tentant de se cacher, l’ouvrier lui lance un cri accusateur et lui fait signe de s’approcher. Les deux intrus, se sachant découverts, figent avant de se lever pour se rapprocher en marchant. 

-          Que faites-vous là? Vous savez que c’est interdit!, crache le travailleur insulté. Vous allez payer pour votre effronterie, ajoute-t-il en les regardant s’avancer vers le chantier, l’air piteux. Vous allez vous rendre utiles. Vous voyez ces pelles? Vous allez continuer de creuser cette fosse commune. Faites vite, ordonne-t-il. On en a besoin pour y déposer des morts. Vous avez êtes forts et vigoureux. Certainement capables de creuser rapidement. Allez! 

Les deux garçons obtempèrent, même si le cœur n’y est pas, peu heureux de s’être fait prendre et de devoir subir les conséquences de leur geste motivé par une envie de défier l’autorité et d’assouvir leur curiosité. Il faut maintenant payer en creusant un trou assez grand pour recevoir des corps de personnes ayant rendu l’âme sous les tentes à quelques dizaines de mètres de distance.  

Ce travail éreintant dans une terre rocheuse a duré environ deux heures. Tommy et Jake ont pu décamper quand il a été temps d’enterrer les morts de la journée. Le travailleur les ayant surpris en train d’espionner le chantier leur a ordonné de quitter pour les épargner de la scène qui allait se produire, alors qu’on allait ensevelir les cadavres sortis du mouroir. 

Les deux adolescents ne se font pas prier pour déposer les pics et les pelles et déguerpir par le même le sentier emprunté pour se rendre dans ce secteur de l’île. Pas question de faire un arrêt pour tenter de voir de plus loin le transport des corps déposés dans la fosse commune qu’ils viennent de creuser. C’est aussi sans trop attirer l’attention qu’ils reviennent à l’orphelinat de Grosse Île, histoire de ne pas se faire bombarder de questions sur leur occupation de la journée… 

Le lendemain au réveil, une nouvelle religieuse accueille les enfants pour le déjeuner.  La jeune sœur Berthe n’est pas là pour offrir le premier sourire de la journée comme lors des autres matins depuis l’arrivée des Murphy. La femme qui s’affaire à préparer le repas n’a pas la même attitude que sœur Berthe; la démarche est plus lourde, les gestes, moins prompts. 

Les jumeaux sont surpris, mais pas leur nouvel ami O’Donovan. Depuis son arrivée sur l’île, plusieurs nouveaux visages ont défilé devant lui : des orphelins, des immigrants, des militaires, du personnel médical, etc. Plusieurs sont tombés au combat. La maladie les a atteints et a souvent remporté la bataille. 

-          Sœur Berthe est probablement tombée malade, dit-il tristement en prenant place au bout de la table qui sert aux trois repas quotidiens du petit orphelinat. Ceux qui viennent sur l’île pour travailler, pour soigner les gens, vont souvent tomber malades eux-mêmes. Plusieurs repartent quelques jours après avoir mis les pieds ici. La maladie frappe vite, du jour au lendemain. En quelques heures!

-          Comme sur le bateau, déplore John. C’est la même chose sur cette île?

-          Oui. On dirait bien. Malgré les précautions prises. Personne ne comprend. On a beau aérer, ouvrir les fenêtres pour changer les odeurs, la maladie se répand toujours. C’est la catastrophe! Même les prêtres et les médecins qui viennent sur l’île tombent malades. On doit les retourner à Québec avec le bateau à vapeur, car ils perdent leurs forces. Incapables d’aller visiter les gens devant être soignés ou devant recevoir les derniers sacrements. Les prêtres sont remplacés par d’autres membres du clergé provenant d’un peu partout dans le Bas-Canada. 

Jake et John écoutent avec étonnement. Ils n’avaient pas réalisé encore que l’hécatombe s’étend au personnel traitant, ce qui n’a rien de rassurant pour des adolescents venant de perdre père et mère.


 Prochaine parution, vendredi prochain!


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