Un génocide

 



Journal Le Canadien du 27 juin 1847

Un pur génocide!

Nous observons depuis quelques mois l’arrivée parmi nous d’étrangers ayant traversé l’océan pour fuir les malheurs qui abondent dans leur pays et trouver une nouvelle vie.

Les navires qui déversent ces réfugiés sur Grosse-Île et dans la ville de Québec transportent aussi des dizaines de malades qui finissent souvent par mourir une fois débarqués sur la terre ferme. Nombre d’entre eux décèdent lors de la traversée.

Combien mourront au total? Nous ne le saurons probablement jamais.

On dit que nous allons recevoir cet été des navires comme jamais depuis que la station de quarantaine a été installée sur Grosse Île. On ne peut suffire à offrir des soins adéquats aux malades, comme on ne peut héberger les autres, convalescents ou en santé.

Comment font les autorités pour être à jour dans le décompte des gens qui se présentent sur des navires devant Grosse Île? Combien de navires passeront sans s’arrêter à la station de quarantaine? Certains capitaines seraient-ils tentés de ne pas se conformer? De cacher le nombre de décès une fois rendus à destination?

Comment fera-t-on le suivi afin de ternir un registre des gens en bonne santé, de ceux qui tomberont malades pour ensuite décéder? Les signaux que nous recevons de l’île semblent indiquer que le personnel est toujours plus débordé, quand ces personnes ne sont pas malades à leur tour!

Comment peut-on comptabiliser ceux qui meurent en mer? De quel gouvernement relèvent-ils?

Les gouvernements du Bas-Canada et du Haut-Canada devraient immédiatement stopper cet afflux d’Irlandais qui partent avec empressement de leur pays, poussés vers un ailleurs qu’on fait miroiter son plus bel angle. Faire pression sur le gouvernement irlandais pour arrêter le mouvement de masse.

Car, disons-le, il s’agit ici d’un génocide! Un pur génocide! Qu’on doit arrêter!

Combien mourront? Des centaines, des milliers?

Combien tenteront de s’enrichir du malheur qui afflige ces pauvres gens? Il y en aura certainement. On ne peut assister à un tel mouvement de personnes voulant et devant quitter ainsi un pays pour un autre sans assister à des tentatives d’escroqueries de gens sans scrupule voulant profiter de la manne.

Me Charles Sieur,

Avocat de Québec

 

-          Ils ont enfin publié ma lettre! Il y a plusieurs jours que je l’avais envoyée au journal Le Canadien. Je pensais que mes propos allaient peut-être trop loin, déclare l’avocat en repliant sa copie. Que de parler de génocide allait effrayer la direction de ce journal qui défend les Canadiens français depuis sa fondation. Mais je devais le dire.

-          Tu as raison. Ta lettre est juste et dit ce que plusieurs commencent à penser à Québec, répond son épouse Louise, assise non loin de lui dans le salon de leur maison située dans la haute ville. Mais tu es toujours un peu pressé. Tu n’aimes pas attendre. Je te reconnais bien là.

-          Parce qu’il ne faut pas attendre. Certainement pas avec ce qui se passe et risque de se passer encore!, s’enflamme l’avocat. Depuis que j’ai écrit cette lettre ouverte pour le journal, plusieurs autres Irlandais sont arrivés très malades. Trop malades pour sortir des bateaux qui jettent l’ancre devant Grosse Île. Combien sont morts? Ça ne peut pas durer. Est-ce qu’on attend que les maladies se répandent dans le reste de la population?

-          Je te comprends, mon mari, souffle-t-elle pour l’apaiser.

-          On dirait que personne ne s’inquiète au sein des gouvernements. Que personne n’anticipe la catastrophe. Je ne sens pas le sentiment d’urgence qui devrait s’installer depuis longtemps. On savait déjà l’an dernier qu’on recevrait beaucoup plus d’Irlandais, d’Anglais, d’Écossais que par les années antérieures. De nos jours, les moyens de communication sont plus rapides, poursuit Charles, ayant toujours été un moulin à paroles. On traverse l’Atlantique en deux mois, des fois un seul. On peut donc savoir ce qui se prépare plus rapidement qu’avant. Il faut vivre en phase avec la modernité, pas un pas en arrière…

Charles Sieur avait fait siennes plusieurs causes. Sans jamais embrasser la politique, il s’est fait remarquer dans plusieurs projets de développement de la ville de Québec. L’homme né d’une famille ayant fait de bonnes affaires dans l’industrie maritime depuis des générations s’est forgé une solide réputation de consultant. Tellement que sa pratique du droit souffre souvent de ses occupations de représentation.

On lui doit notamment l’implantation d’une station de ravitaillement en charbon au port de la ville pouvant approvisionner les bateaux à vapeur. Les contacts développés lors de la réalisation de ce projet lui ont permis de remplir son carnet d’adresses et de tisser des liens pouvant aujourd’hui l’informer régulièrement de ce qui se passe à Grosse-Île notamment. Ses connaissances dans le domaine maritime, héritées de son passé familial, lui ont permis de s’impliquer dans la modernisation des infrastructures portuaires toujours plus sollicitées depuis la conquête anglaise.

Il a aussi soutenu des initiatives pour renouveler les équipements de sciences des écoles supérieures de la ville. Favoriser l’apprentissage et stimuler l’entrepreneuriat lui tiennent à cœur, répète-t-il. Les paroles de cet homme âgé au début de la quarantaine sont la plupart du temps suivies d’actes.

On l’a à plusieurs reprises sollicité pour qu’il se présente comme député. Toujours, il a refusé. Pourquoi faire de la politique quand ton influence fait mouche autrement?, se dit-il. Charles Sieur ne perd jamais une minute. Toujours prêt à bondir de sa chaise pour répondre à une demande.

Il entretient une correspondance épistolaire abondante. Une liste de tâches à accomplir inscrite dans un petit carnet noir l’accompagne en tout temps. Quatre heures de sommeil par nuit lui suffisent. Quand il se permet un temps d’arrêt, c’est pour lire les journaux ou plonger dans des livres provenant d’outre-Atlantique, où la modernité devance celle qu’on retrouve dans son pays, déclare-t-il souvent. Charles garde aussi un œil sur ce qui se passe de l’autre côté de la frontière, au sud. Là-bas, on est en train de forger une civilisation qui permettra à l’humain de s’épanouir, de réaliser ses rêves sans trop d’entraves. Les valeurs libérales l’ont toujours stimulé.

Charles Sieur, on peut s’en douter, fait moins siennes celles de la religion. Cela lui a déjà valu quelques reproches de membres de l’élite de la ville de Québec plus proche du clergé, mais il a toujours su user de diplomatie pour arriver à ses buts. Les questions de piété et les bondieuseries relèvent de sa douce Louise, née Lafond, avec qui il partage sa vie depuis son mariage il y a plus de 20 ans.

Cette dernière ne lui a d’ailleurs jamais pu lui offrir un enfant, malgré la volonté du couple de se reproduire.

-          Ma Louise ferait tellement une bonne mère, ne se retient jamais de dire Charles. Je la verrais entourée de mômes. Partout où elle va, les enfants accourent vers elle. Ma Louise les attire, mais est incapable de m’en faire un. Ce n’est pas parce qu’elle ne veut pas…





Cette infertilité - attribuée à la femme du couple comme il est convenu de dire dans pareil cas - lui a valu quelques remontrances de la part des responsables du culte de leur paroisse. Les remarques peu subtiles sur les obligations de remplir le devoir d’épouse d’une femme en âge de procréer reviennent régulièrement.

-          Vous êtes une bonne chrétienne, tout le monde s’entend là-dessus, a-t-elle entendu un jour de l’autre côté du grillage du confessionnal. Mais vous n’êtes pas sans savoir qu’en bonne chrétienne il est de votre devoir d’assurer une progéniture à votre mari pour fonder une vraie famille, élevée selon les principes de notre sainte Église. Ne vous adonnez pas au plaisir qui peut engendrer le péché ma fille.

Chaque fois profondément vexée et humiliée, Louise avait simplement répondu qu’elle connait les devoirs et obligations des épouses et qu’elle fait tout pour s’éloigner des péchés, mais sans en ajouter davantage, se disant que cela ne regarde qu’elle et son conjoint.

Louise a attendu quelques années avant d’avouer à Charles avoir reçu de telles remarques de la part d’hommes en soutane. Elle sait trop bien que son époux allait s’enrager en apprenant que des prêtres, des « vieux garçons », osent s’immiscer de la sorte dans la vie privée d’une femme aussi dévouée et attentive que sa Louise.

En l’apprenant, ses narines ont gonflé sous l’effet de l’air sorti brusquement de ses poumons. Il a fait quelques pas en direction de la porte de la maison avec l’intention de se rendre au presbytère pour y faire savoir qu’on aurait avantage à cesser d’importuner sa conjointe avec ces questions qui ne relèvent que de son couple. Mais Louise l’en a empêché. Elle ne veut pas que son époux accentue le fossé qui s’est creusé entre le corps ecclésiastique de la ville et la famille Sieur depuis des années.

Charles s’est souvent demandé si le problème d’infertilité pouvait venir de lui, mais sans jamais poser la question à qui que ce soit. Plus jeune, il avait entendu un lointain cousin ayant étudié la médecine parler de ce sujet délicat. Il avait laissé tomber dans une conversation entre hommes que ce n’est pas toujours la femme qu’il faut blâmer quand un couple ne peut avoir d’enfant. La discussion avait coupé court, se souvient-il. Les autres participants avaient rapidement changé de sujet…

Rendez-vous au presbytère

Comme la confession est obligatoire, Louise se plie régulièrement à cette exigence, plus que son mari, trouvant toujours une occupation pour éviter les isoloirs d’églises. On lui a encore parlé de l’importance d’offrir des descendants à un époux. Mais cette fois, à la fin de la séance servant à expier ses péchés et après la petite prière permettant d’être pardonnée par le Très Haut, le religieux de l’autre côté du grillage change de ton et lui adresse une demande:

-          Si vous le voulez ma chère, prenez rendez-vous au presbytère et venez me rencontrer, dit le curé Bouchard, que Louise avait reconnu malgré la pénombre du confessionnal. J’aurais quelque chose à vous suggérer.

-          Très bien, répond Louise à voix basse, mais intriguée de voir son curé lui formuler une telle demande.

Qu’a-t-elle dit ou fait pouvant commander une rencontre au presbytère?

Rendue à la maison, Louise décide de ne pas parler à Charles de l’intrigante invitation du curé. Au sortir de l’église, elle était passée par le bureau du presbytère où le jeune vicaire et elle ont pu fixer une heure pour la rencontre avec son pasteur. Le rendez-vous était prévu pour le lendemain avant-midi, après l’office religieux du matin. Louise s’est dit qu’il ne serait pas vilain d’y assister avant de le rencontrer.

Elle a réussi à fermer l’œil, mais s’est réveillée plus tôt que d’habitude, elle qui sort toujours du lit après son époux. Lève-tôt, ce dernier ne prend jamais le temps de déjeuner avant de partir travailler, préférant s’arrêter dans un café fréquenté par d’autres hommes impliqués dans la vie publique de la ville.

Louise choisit une robe à fleurs du dimanche même si on se trouve en pleine semaine. Elle chausse ses meilleures chaussures pour se rendre à l’église à pied, à temps pour le début de la messe. Elle prend place dans les premiers bancs pour s’assurer que le célébrant l’aperçoive de l’autel.

Dans son sermon, le curé Bouchard parle de l’ouverture dont doivent faire preuve les fidèles catholiques du pays envers ceux qui viennent y trouver une vie meilleure.

-          Ces malheureux s’en viennent chez nous sans savoir s’ils pourront atteindre leur destination, lance-t-il en chaire. Dieu met bien des obstacles sur leur chemin. La maladie les frappe, quand ce n’est pas la mort. Une fois rendus ici, combien tombent malades? Leurs souffrances sont énormes. Vous avez tous entendu parler de ce qui se passe à Grosse-Île. Les morts doivent être enterrés sur place dans des fosses communes. Des enfants et des adultes sont ensevelis rapidement pour ne pas que la contagion fasse son œuvre.

Louise et les autres fidèles écoutent le pasteur décrire avec émotion les scènes d’horreur quotidiennes qui lui sont rapportées par d’autres confrères ayant servi au centre de quarantaine.

-          Tout le monde se demande comment on peut aider, poursuit le prêtre sur le même ton grave. Nul doute que les survivants auront besoin de soutien. Des services sont mis en place. Heureusement. La charité chrétienne fait des miracles. Mais elle devra faire plus. Le don de soi permettra de surmonter des difficultés et d’accomplir de grandes choses. Certains devront ouvrir leur cœur et leur foyer. Des enfants se retrouvent sans parents. On devra accueillir ces orphelins et faire en sorte qu’ils grandissent dans les valeurs de notre sainte Église.

Le prêche du curé dévie vers d’autres sujets contemporains en ce milieu du 19e siècle. Louise ne l’écoute plus. Tout s’est arrêté dans sa tête quand le sermon a abordé le sujet des enfants n’ayant plus de parents et à qui on devra trouver des foyers accueillants et aimants.

-          Vous avez écouté mon sermon. Vous étiez à l’office ce matin, mentionne l’abbé Bouchard dans son bureau du presbytère, ayant fait asseoir Louise sur une chaise servant aux paroissiens venus le consulter. En grande partie, il vous était destiné…

-          Oui, j’ai écouté. Vous avez bien parlé monsieur le curé.  Vos sermons sont toujours bien sentis et remplis d’enseignements qui enrichissent l’âme. Mais pourquoi m’était-il destiné?

-          Il a été question des immigrants irlandais, de leurs souffrances, de la maladie et des décès sur Grosse-Île. Vous vous souvenez?

-          Bien sûr que oui. Je m’en souviens bien. C’est important qu’on sache ce qui se passe là. Comme c’est une quarantaine, les effets ne paraissent pas encore beaucoup à Québec.

-          Il vous était destiné surtout quand il a été question des orphelins de Grosse-Île. Ils sont déjà plusieurs, dit le curé Bouchard. Il y en aura d’autres. On attend bien des bateaux dans les prochaines semaines. Des enfants se retrouvent orphelins durant le voyage. D’autres perdent père et mère une fois rendus à Grosse île.

-          Je sais. Mon mari Charles m’a dit que les journaux en parlent abondamment.

-          On cherche des familles pour accueillir des enfants et nous avons justement pensé à vous deux, aboutit le curé Bouchard.

-          Charles et moi devenir une famille d’accueil pour adopter un enfant?

-          Oui, pourquoi pas? Vous formez un couple stable et équilibré. Vous auriez beaucoup à offrir à un enfant afin qu’il grandisse dans la foi chrétienne. Je sais que vous avez de la facilité avec les enfants. C’est connu dans la paroisse. Vous feriez une bonne mère.

Confuse, Louise cherche un peu ses mots. Certes, le projet d’avoir un enfant est toujours cher au couple malgré l’absence de résultat. Mais l’idée de l’adoption n’a jamais été abordée par elle et son mari. Louise et Charles souhaitent avoir un bébé, mais il a toujours été clair qu’il serait bien à eux.

-          Nous n’avons jamais pensé à l’adoption, répond-elle, comme si cette option venait d’apparaître pour la première fois. Charles et moi n’en avons jamais discuté.

-          Rendue à votre âge, vous devez commencer à y penser.

-          Il y a longtemps que nous essayons d’avoir un enfant. C’est vrai. Mais je n’ai jamais empêché la famille, jure-t-elle à voix basse. Il faut que j’en parle à Charles. C’est une importante décision.

-          Nous recevons des rapports en provenance de l’île qui nous avisent que des enfants, jeunes et moins jeunes, peuvent être adoptés, ajoute l’abbé Bouchard, en alignant des feuilles sur son bureau.

-          Ce ne sont pas seulement des bébés qui sont offerts à l’adoption?

-          Non, surtout des plus vieux à ce qu’on me dit. C’est surprenant.

 

 Prochaine parution, vendredi prochain!


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