L’aide inespérée de la veuve Felton
C’est le ventre vide et les pieds enflés que les voyageurs arrivent à Edenderry. Difficile de dire quelle partie de leur corps fait le plus mal. Les enfants l’ont rappelé en chœur au cours des derniers kilomètres.
Une fois de plus, il faut trouver un toit. Mais aussi de la nourriture. Les provisions sont à sec, répète Mary. Elle et George examinent les bâtiments à l’entrée du village à la recherche de ce qui peut indiquer un endroit capable d’approvisionner des gens de passage.
- Pouvez-vous nous aider?, demande Mary à un homme circulant en tenant un cheval par la bride. Nous cherchons un endroit pour acheter de la nourriture et aussi passer la nuit. Connaissez-vous un endroit pouvant accueillir deux familles?
- … et qui ne coûte rien?, interrompt l’homme dans la cinquantaine vêtu d’un habit de travail rapiécé.
- Oui, répond-elle timidement.
- Il n’y a pas vraiment ça ici. C’est difficile de faire la charité aux autres quand tu en arraches toi-même. Tout a changé ici. Les jeunes sont partis… quand ils ne sont pas morts. Il ne reste que des vieux, comme moi. Et vous? Vous avez quitté votre village? Vous déménagez aussi à ce que je vois.
- Oui nous nous rendons à Dublin pour prendre le bateau, affirme George, en se disant qu’il n’y avait pas beaucoup de danger à avouer son itinéraire à cet homme qui semble inoffensif.
- Il doit y avoir assez de maisons vides dans le village pour vous installer cette nuit, reprend l’homme, juste avant de continuer son chemin en tirant le cheval. Pour la nourriture, les commerces sont rares, vous devrez quêter…
Les revoilà obligés de squatter une maison abandonnée, songent George et Mary en se regardant, alors que le villageois se dirige vers l’écurie située derrière une maison donnant sur ce qui doit servir de rue principale à Edenderre. Pas de maison abandonnée à vue de nez. Il faudra donc sillonner les rues pour en trouver une.
Curieux, les deux jeunes Murphy ont pressé le pas et pris de l’avance sur le groupe. Ils stoppent net, 50 mètres plus loin. Ils semblent avoir découvert un endroit permettant de passer la nuit.
- Assurez-vous qu’il n’y ait pas personne à l’intérieur avant d’entrer, avertit George pour les mettre en garde. La maison peut sembler inhabitée, alors que les résidants sont tout simplement absents.
En fait, il aurait aimé que ses fils l’attendent avant d’entrer, de peur que quelqu’un y soit et se montre violent comme le voleur qui s’est attaqué à sa famille avant de goûter à la rigidité de son bâton de bois franc. George aurait souhaité justement être le premier à mettre le pied dans la maison en ayant en main son arme lui ayant rendu service contre cet individu.
La maison trouvée semble effectivement sans occupant et en assez bon état. Les deux garçons y pénètrent en poussant la porte avec précaution. Jake en ressort quelques secondes plus tard pour faire signe que l’endroit est désert.
- Vous pensez y passer la nuit, je suppose, dit la voix d’une femme qu’on devine âgée sortant d’une résidence toute proche.
Edenderry en Irlande
La question freine l’élan des deux familles s’apprêtant à pénétrer dans la maison choisie comme dortoir.
- Oui, répond timidement George, tout en cherchant d’où au juste vient cette voix inattendue.
- Vous pouvez. Des voyageurs y ont séjourné il y a deux jours, déclare une dame âgée en sortant la tête d’une fenêtre de sa résidence donnant sur l’entrée principale de la maison abandonnée. Les propriétaires sont partis précipitamment en recevant une invitation pour partir vers l’Australie. C’est moi qui la surveille en attendant que des membres de leur parenté réussissent à la vendre. Vous savez, ce n’est pas vendu avec tout ce que nous vivons…
- Mais c’est juste pour une nuit, interrompt Mary, voyant que la dame avait entrepris un monologue sur les difficultés sociales et économiques du pays. Nous poursuivrons notre route demain matin vers Dublin pour prendre un bateau et quitter l’Irlande.
- Pas de problème! Je vous demande de faire attention. Tout est encore en place dans la maison. Vous savez, ils sont partis bien vite. Ce sont de jeunes personnes avec trois enfants en bas âge. Ils avaient 24 heures pour se décider. Ils n’ont pas pu réfléchir bien longtemps, continue celle que l’on pourrait qualifier de «commère du village».
- C’est souvent comme cela que ça se passe, coupe George en espérant pouvoir mettre un terme à la conversation. On a vu ça ailleurs dans le pays...
- Si jamais vous avez besoin de quoi que ce soit, ne vous gênez pas, insère la vieille femme pour ne pas mettre fin à la conversation.
- … peut-être… savez-vous où nous pourrions trouver de la nourriture, risque Mary malgré la peur de l’éterniser. Nous n’avons plus rien.
- Installez-vous et… venez me voir, lance-t-elle.
- D’accord!, répond immédiatement Mary.
Les propriétaires de la maison avaient effectivement laissé presque tout en place. Les enfants ont eu le temps de visiter toutes les pièces alors que les adultes discutaient avec la voisine. Selon le plan établi en vitesse par les jeunes, les Bannon allaient s’installer dans le salon; les jumeaux avaient choisi la grande chambre; leurs parents allaient être confinés à la plus petite, qui comptait quand même deux petits lits aux paillasses assez fraiches.
On pourra aussi faire chauffer de l’eau et prendre un bain, se réjouissent les membres du groupe n’ayant pas pu faire leur toilette depuis le départ de leur village respectif. Il sera possible aussi de cuisiner un peu si on trouve de la nourriture. Quelques chaudrons peuvent encore rendre service, constate Mary.
- Nous devons inspirer confiance, dit George à Mary, au sujet de la voisine qui leur offre de s’installer, même si elle a la garde de cette résidence mise en vente. Mais je ne vois pas comment elle pourra trouver preneur pour cette bâtisse alors que plusieurs prennent l’exil.
- Je me demande ce qu’elle a à proposer pour ce qui est de la nourriture. Elle n’a pas hésité en me disant d’aller la voir une fois que nous serons installés.
Prête quelques minutes plus tard à se rendre chez la voisine, elle se tourne vers Barbara et lui fait signe de la suivre. Voir un nouveau visage ne devrait pas nuire à une mère qui vient de perdre un jeune enfant. Aussi, cette dame saura-t-elle trouver des mots pour la réconforter dans cette épreuve?, se dit Mary Murphy.
Assise sur l’une des chaises du salon, Barbara n’a pas dit un mot depuis que le groupe a pénétré dans la maison. Elle n’a pas envie de s’y rendre malgré le peu de distance à franchir pour atteindre la maison voisine. La jeune femme a perdu l’énergie qui la caractérise habituellement. Toujours, l’image du visage du petit Mark venant de rendre l’âme lui revient à l’esprit. Jamais elle n’oubliera cet instant et la douleur qui lui a traversé le corps comme l’éclair qui serpente dans le ciel.
Mary lui tend la main comme pour mettre un peu de pression.
- Viens, nous allons voir la voisine. Elle semblait dire qu’elle avait quelque chose pour nous quand je lui ai parlé de nourriture.
L’invitation présentée sous cet angle a semblé revigorer Barbara, si on peut parler ainsi d’une maman en deuil qui se lève de sa chaise en dépliant tranquillement ses jambes en gardant les mains sur ses genoux jusqu’au moment où le bassin quitte le siège…
Morts en bas âge…
Mary cogne à la porte d’entrée. Rien. Aucune réponse ou réaction audible de l’extérieur de la maison. Mary frappe alors plus fort sur la porte en espérant faire plus de bruit. L’occupante des lieux est peut-être un peu dure d’oreille, se dit-elle.
- Oui, j’arrive!, entendent finalement les deux femmes un peu surprises du délai.
- C’est nous, vos nouvelles voisines jusqu’à demain matin!, crie Mary pour qu’on l’entende de l’intérieur.
- Je vous attendais, dit la dame âgée en ouvrant.
- Nous nous excusons de vous déranger. Vous nous aviez demandé de venir une fois installés, explique Mary. C’est vrai, vous êtes madame?
- Felton. Veuve Felton. Mon mari Bill est mort il y a 11 ans. Il a été maire du village pendant de nombreuses années, vous savez. Bill a réalisé de grandes choses. Il était très connu dans tout le comté d’Offaly…
- Avez-vous eu des enfants?, coupe Mary, constatant que veuve Felton était partie pour une longue énumération des réussites de son mari.
- Oui, plusieurs, répond-elle prête à entreprendre un monologue sur cet autre sujet. En tout, dix, mais quelques-uns sont morts en bas âge…
Mme Felton arrête de parler, voyant que ses paroles viennent de provoquer un choc chez les deux femmes devant elle.
- J’ai dit quelque chose qu’il ne faut pas?, demande-t-elle en cherchant le regard de Mary et Barbara, à tour de rôle et réclamant une réponse, même non verbale. Je parle souvent trop. Je devrais me retenir des fois.
- Non, ce n’est pas votre faute, intervient Mary. Nous avons enterré le plus jeune des trois enfants de Barbara aujourd’hui. Le petit Mark est tombé malade subitement. Nous étions en route. Impossible de savoir de quoi il souffrait. C’est certainement l’une de ces maladies dont on entend parler et qui font tant de ravages.
- Ma pauvre, dit la dame vêtue de bleu en s’avançant vers Barbara et en lui prenant les mains. Mes condoléances les plus sincères. Ce sont des épreuves que Dieu nous envoie pour nous donner du courage, nous rendre plus forts lorsque nous aurons à en affronter d’autres. J’ai perdu des enfants jeunes. Quand mon Bill est décédé, j’ai pleuré, mais je savais que les épreuves du passé allaient me donner de la force. Et de la force, j’en ai eu.
Cette fois, Mary n’ose pas intervenir, misant sur les enseignements de la veuve pour réconforter Barbara.
- Il vous en faudra de la force pour traverser la mer vers un nouveau pays et vous y installer avec vos familles. D’autres épreuves vous attendent. Je ne veux pas vous faire peur, mais la vie ne sera pas de tout repos. Vous devrez faire preuve d’un courage énorme pour vous en sortir. Vous devrez puiser au plus profond de vous-même pour être capables de frayer votre chemin…
- Je sais, ajoute timidement Barbara en ne quittant pas des yeux ses mains jointes à celles de la veuve.
- Mais vous le pourrez, je vous le jure. Vous aurez vécu des épreuves qui vous donneront cette force nécessaire qui vous fera franchir les plus hautes montagnes. Dieu ne mettra pas seulement des épreuves sur votre chemin, ajoute la femme démontrant avec ses mots bien sentis son expérience à consoler des gens endeuillés. Il saura vous faire confiance et vous récompenser. Votre petit garçon sera avec vous. C’est un ange maintenant. Et les anges ne vous laissent jamais tomber. Il est entouré d’amis qui l’aiment et l’aideront à vous guider. Mes enfants décédés jeunes m’ont toujours accompagnée. Je les sens présents autour de moi. Chaque fois que je prends une décision que je pose un geste…
- Est-ce que c’est Mark qui vous a mis sur notre chemin?, demande Mary comme pour renforcer les propos de la veuve. Il est donc déjà intervenu pour nous?
- Exactement. Vous voyez!, dit-elle en affichant un sourire approbateur.
Le visage de Barbara semble reprendre un soupçon de vie après ce discours réconfortant et riche d’enseignements.
- Merci Mark!, ajoute Mary en regardant au ciel.
Sur ces paroles, la veuve fait avancer les deux femmes dans sa maison. La pièce de l’entrée donne sur la cuisine.
- Prendriez-vous un thé?, demande-t-elle.
- Vous avez du thé!, s’étonne Mary.
- Bien sûr. Nous l’avons cultivé. Il est très bon. Réconfortant quand on en a besoin… Prenez une chaise.
La maitresse de la maison prépare donc trois tasses de thé qu’elle sert à ses invitées.
- Vous cultivez du thé, est-ce que vous faites pousser autre chose?, questionne Mary, heureuse d’avoir la possibilité de faire bifurquer la discussion vers la nourriture, l’objet principal de la visite.
- Oui. Avec une méthode spéciale. Un mélange de fumiers dont nous gardons la recette secrète. Elle a fait ses preuves. Nous avons réussi à faire pousser des potagers, alors que tout le pays crève de faim. Il me reste des légumes de l’an dernier. Je vais vous les donner. Vous en aurez assez pour vous rendre à Dublin. Vous pourrez nourrir vos petites et grandes bouches!
- Allez-vous avoir assez de nourriture pour vous?, s’inquiète Mary, en la voyant lui présenter un panier de victuailles prêt à apporter.
- Je ne suis qu’une vieille femme. Une veuve. Mes enfants sont grands. Ils ont leur famille. Je n’ai pas beaucoup de visite. Mon plus vieux encore vivant est même grand-père vous savez! Je suis rendue à la fin de ma vie. J’aime mieux donner la chance à d’autres de vivre. Prenez cette nourriture. Elle vous sera plus utile qu’à moi.
Ces déclarations ont soulevé de l’étonnement chez Mary et Barbara. Comment réagir quand une personne avoue vouloir se laisser aller, ne plus vouloir vivre en donnant sa nourriture à des inconnus?, se demandent-elles.
- Nous serions honorées d’accepter ce don, mais il serait mal venu de le faire en sachant que vous allez en souffrir, plaide Mary. Nous avons des bouches à nourrir, mais on ne ferait que déplacer le problème, pas le régler. Pourquoi priver une personne de nourriture pour en donner aux autres? Nous ne pouvons faire cela. C’est immoral!
- Je vais me débrouiller, tranche la veuve. Je vous dis de prendre ce panier et de nourrir votre monde, de vous reposer dans la maison et de partir vers le port de Dublin tôt demain matin pour ne pas manquer votre bateau.
Barbara n’a pas pu insérer un seul mot dans la conversation, n’ayant certainement pas le cœur à débattre après une journée si éprouvante. Elle et Mary optent pour déguster leur thé ayant poussé dans un terreau aux ingrédients gardés secrets.
- Vous me faites penser aux gens qui demeuraient dans la maison dans laquelle vous passerez la nuit, déclare Mme Felton, pour donner une autre orientation à la discussion et clore le sujet du don de nourriture. Une famille avec quatre enfants, deux plus jeunes et les deux autres plus vieux. Je ne sais pas pourquoi il y avait un écart d’âge entre les deux premiers et les deux derniers. Du monde vigoureux. Il se passait toujours quelque chose; dans et autour de la maison. Ça jouait, ça travaillait. Des fois, tout le monde chantait. C’était très beau à voir et à entendre vous savez.
- Je n’ai pas été surprise d’apprendre que cette famille avait décidé de quitter l’Irlande pour s’établir en Australie, poursuit-elle après avoir pris une gorgée de thé. Il ne se passe plus rien ici avec cette maudite famine, les maladies. Personne ne veut rester dans un pays comme celui-là. C’est normal. D’autres ont voulu déménager ailleurs en Irlande pour trouver un coin offrant de meilleures conditions. À ce que j’ai pu apprendre, c’est partout pareil. Rien à faire. L’Irlande, autrefois si riche, n’a plus rien à offrir. Il ne nous reste qu’à prier Dieu. Pour qu’il aide ceux qui partent… et ceux qui restent.
- Oui, Il doit être avec nous, souligne Mary, en se signant de la croix.
Les deux femmes prennent congé de la dame en la serrant dans leurs bras et en lui promettant de venir la saluer avant leur départ de lendemain matin.
C’est dans la joie que Mary et Barbara sont accueillies dans la maison voisine avec la boîte de nourriture. Après avoir sommairement expliqué le pourquoi du don, Mary prépare ce qui deviendra le repas du soir et ce qui pourra servir de petit-déjeuner demain matin. En faisant attention, on pourra en garder assez pour les provisions du reste du voyage.
Après le repas, personne ne s’éternise avant d’aller au lit, au terme de cette journée chargée physiquement et en émotions. Karl et Barbara ne trouvent pas le sommeil; plus facile de pleurer que de fermer l’œil pour des parents en deuil d’un jeune enfant. Ils ont assisté éveillés au réveil d’Elizabeth et de Bruce le matin venu. Au moins, contrairement à leur parent, les deux enfants toujours vivants du couple ont pu dormir.
Quelques minutes plus tard, ils entendent du bruit provenant de la chambre choisie par les jumeaux. Jake, suivi de John, s’amène dans le salon où avaient pris place les Bannon pour la nuit. Il est rapidement entouré des deux autres enfants toujours charmés par son charisme.
Le déjeuner s’avale rondement. On doit reprendre la route sans tarder, histoire d’être à temps sur le quai du port de Dublin, a répété George à quelques reprises pour fouetter les troupes. L’idée d’aller saluer la veuve Felton lui plaît à moitié. Murphy n’a pas envie d’être retardé par un monologue d’une vieille femme souffrant d’un manque de contact humain. Oui, on doit la remercier du don de nourriture, convient-il, mais les risques de la voir les retenir avant le départ sont bien réels.
Comme convenu, les Murphy et les Bannon rendent visite à la voisine, mais en s’étant juré de ne pas lui donner la possibilité d’entreprendre une longue conversation. De simples remarques sur le temps qu’il fait et sur l’état de la route vers Berlin ont permis de limiter les envolées verbales de Mme Felton, toujours coiffée du même bonnet que la veille. Après les adieux d’usage et les promesses de longues prières de la veuve en faveur de la bonne fortune du groupe, les deux familles se remettent en route assez rapidement, au grand soulagement de George.
Les marcheurs avancent rapidement, mieux que ce qu’avait prévu George qui n’a pas cessé de calculer le temps et la distance à parcourir pour arriver à destination sans retard.
Plus on approche de Dublin, plus le groupe prend de la vigueur. Les maisons et édifices commerciaux se font plus nombreux, ce qui contraste avec les campagnes et les villages pauvres que les familles ont vu défiler depuis le début. Les premiers pas dans la capitale irlandaise marquent le début d’une autre étape dans cette aventure qui va les mener dans une nouvelle vie, se disent les jumeaux. Les plaintes concernant les ampoules aux pieds se font plus rares au fil des rues et pâtés de maisons que les voyageurs croisent. Personne parmi les Murphy ou les Bannon n’avait visité Dublin.
La suite vendredi prochain!


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