Vers Dublin

 




Port de Dublin, avril 1847

Ce matin-là, l’activité est à son comble dans tous les coins de ce port de Dublin, reconnu pour être l’un des plus achalandés d’Irlande. Tout le monde se déplace rapidement avec des valises, des malles et des bagages de tout genre, comme des fourmis transportant de la nourriture vers le terrier.

À travers les marchandises empilées, les débardeurs affairés et les badauds fumeurs, des familles pressent le pas pour ne pas manquer le rendez-vous tant important avec ce qui leur permettra de se rendre vers la terre promise.

Plusieurs étaient arrivées la veille à Dublin après un long voyage, souvent à pied, depuis leurs terres abandonnées, pour se rendre en Australie, aux États-Unis ou au Canada. Ils avaient tout laissé derrière eux : souvenirs, proches et milieu de vie. Mais surtout une terrible famine.

Les enfants regardent de tous les côtés pour ne rien manquer des opérations portuaires qui se déroulent pendant que les familles se déplacent vers le bateau qui leur permettra de prendre part au plus important voyage de leur vie.

Le ciel est dégagé contrastant avec la météo des dernières semaines, ce qui permet d’espérer qu’on puisse larguer les amarres comme prévu. Un léger vent accompagne les manœuvres d’embarquement.

Des bateaux, grands et petits, certains très imposants, sont accostés au port de la capitale irlandaise. Des cordages et structures de treuils meublent ce paysage. Des caisses de marchandises sont empilées à différents endroits avant d’être embarquées en fond de cale vers une autre destination. Des milliers de personnes y ont transité pour quitter ce pays où une crise sévit cruellement en ce milieu des années 1840.

      -         Non, je n’ai pas personne au nom de Murphy sur ma liste de passagers. Vous vous êtes trompés de bateau.

      -         Mais non. Je suis bien au bon endroit. On m’a dit de nous présenter au quai Nord. J’ai déjà payé, renchérit George, écouté avec inquiétude grandissante par les autres membres de sa famille.

      -         Puisque je vous dis que je n’attends pas de Murphy sur le bateau pour ce départ. Vous n’êtes pas sur ma liste, dit l’homme en faisant glisser son doigt du haut vers le bas sur la feuille.

      -         Nous devons prendre un bateau pour nous rendre au Canada. Nous voulons aller à Québec.

      -         Les bateaux qui se rendent à Québec ne sont pas accostés ici. Ils sont plus loin vers le bout du quai. Ce bateau va aux États-Unis, lance le barbu habillé trop chaudement pour la saison.

      -        Bon. Merci, répond George Murphy, visiblement pas très heureux de ne pouvoir embarquer sur le grand bateau qui se trouvait devant lui.

Il venait de dire à sa femme Mary qu’ils devaient être devant leur bateau. Pour une telle traversée, il fallait certainement un « grand trois-mâts », tellement on allait avoir besoin d’espace pour apporter de la nourriture, de l’eau et d’autres marchandises pour le voyage.

Ce que leur a dit le contrôleur de l’embarquement du navire vient d’augmenter le niveau de stress. Leurs fils, les jumeaux Jake et John, répétaient depuis des jours que la famille allait certainement naviguer à bord d’un « trois-mâts ».

      -       Des bateaux beaucoup plus adaptés pour voguer sur les hautes mers, avait rabâché Jake.

      -       Les deux-mâts, c’est bon pour aller du port de Dublin à celui de Londres, pas plus loin, tranchait son frère avec la certitude d’un marin d’expérience.

      Le père, la mère et leurs fils de 14 ans n’ont pas d’autre choix que de reprendre leurs lourds bagages et poursuivre leur chemin vers l’extrémité du quai où on peut apercevoir des bateaux de moindre dimension. Des « deux-mâts », justement…


 

 

Immédiatement après les Murphy, une autre famille se présente au même employé du trois-mâts. Même réponse de l’homme à la barbe et la voix grave. Non, les Perkins ne sont pas inscrits à la liste des passagers. Encore une fois, on peut entendre des protestations des personnes repoussées. Il doit à leur tour les diriger vers l’autre bout du quai où attendent les navires à destination du pays des castors. Eux aussi étaient persuadés qu’on traversait l’Atlantique à bord d’un bateau de plus grande dimension afin de pouvoir affronter la mer qui peut se montrer violente.

Les trois-mâts ont la cote. Tout le monde pense avoir acheté un embarquement à bord d’un de ces navires format géant. Au prix qu’on exige pour le voyage, les passagers peuvent espérer un peu de confort et de la sécurité pour une pareille traversée, se disent-ils.

Presque aucune de ces familles émigrantes n’a voyagé auparavant, mais tout le monde sait qu’il faut plus qu’une barque pour traverser un océan. Et puis, il y a toutes ces histoires de pirates et de monstres des mers qui ne cessent d’occuper les esprits et les discussions. Des nouvelles provenant des ports rapportent régulièrement des attaques de voleurs des mers profitant du flot de réfugiés irlandais qui s’échappent de leur vie de misère ou qui sont expulsés par des propriétaires fonciers véreux.

Les rumeurs vont dans tous les sens. Les pirates attendraient les bateaux venant de quitter les ports non loin des côtes pour exiger un droit de passage leur permettant de poursuivre leur route, sinon ils menacent d’attaquer l’embarcation et se servir à même les marchandises et les vivres encore toutes fraîches à bord.

Inutile de dire que la sécurité fait partie des préoccupations des équipages appelés à prendre part à ces voyages qui peuvent souvent durer plus d’un mois.  

      -          Vous avez trop de bagages, dit sèchement le préposé à l’embarquement sur le Triton, le bateau qui mènera les Murphy de l’autre côté de l’Atlantique.

      -          Quoi? Nous avons la quantité maximale permise, jure Mary, insultée du peu de considération montrée par l’employé du bateau.

Après s’être fait refuser une place sur le grand navire, vont-ils maintenant devoir se défaire d’une partie de tout ce qui reste de leur ancienne vie en terre celtique pour pouvoir embarquer sur un bateau plus petit?

      -         Je vous dis que vous avez amené trop de bagages.

      -          Pourquoi?, demande son mari.

      -          Vos malles sont trop hautes. Elles seront impossibles à empiler dans le fond de la cale. Je connais bien ce bateau. On doit le charger de la bonne façon pour embarquer le plus de monde possible et un maximum de vivres.

      -          Nous avons à peine l’équivalent d’une valise chacun et quelques souvenirs dans les malles.

      -          Je me fous de vos souvenirs. On en a toujours trop de toute façon. Gardez ceux que vous avez dans vos têtes. Ça sera suffisant. Nous avons un long voyage à faire. Nous ne voulons pas être ralentis par une trop lourde charge. Si je laisse tout le monde apporter leurs souvenirs, le bateau sera trop pesant.

      -          Pas besoin de nous expliquer. Nous avons compris, répond Mary, ne cachant pas son insatisfaction.

Une assemblée au village

Parce que les Murphy ont de quoi être excédés. La famille avait quitté le village de Pollagh quatre jours plus tôt et le trajet à pied n’avait pas été de tout repos. La pluie et les vents les avaient accompagnés.

La famille avait pris la route vers Dublin quatre semaines après avoir accepté l’offre pour l’achat de leur petite ferme située non loin du canal qui traverse ce village de la province du Leinster. George et Mary avaient tout vendu : la terre, les bâtiments et les animaux. Seule la charrette permettant de transporter les bagages jusqu’à Dublin n’avait pas été liquidée.

Ils étaient parmi les rares à posséder une propriété obtenue d’un héritage. La plupart des autres Irlandais demeurent sur des terres louées à de grands propriétaires fonciers. En ces temps de famine causée par la crise de la pomme de terre, des milliers d’Irlandais optent pour l’exil, par choix, mais souvent par obligation.

Cette famine majeure s’était fait sentir à partir de 1845 en Irlande. Véritable catastrophe découlant de gestion déficiente d’une politique économique britannique, elle avait aussi été causée par des méthodes agricoles de monoculture inadéquates. Le mildiou, un parasite dévastateur, a anéanti presque toutes les récoltes de pommes de terre, nourriture de base des paysans, de la majorité de la population d'Irlande à cette époque. Ne pouvant plus payer le loyer, plusieurs sont expulsés des terres louées.

En plus, plusieurs fuient les tensions qui divisent les catholiques et les protestants dans ce pays sous la domination anglaise de la reine Victoria.


 La suite vendredi prochain!


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