Prologue - Mike veut alerter les autorités
«Non! Reviens! Ne fais pas ça! Ne nous laisse pas seuls ici. Reviens! C’est dangereux de partir comme ça sur le fleuve…»
Mais Mike n’obéit pas. Il continue de ramer aussi fort qu’il le peut. Sans même ralentir.
Son plan était préparé depuis des jours. Ce ne sont pas les cris de supplice de sa sœur cadette qui vont le faire rebrousser chemin.
Le jeune homme avait décidé de quitter cette île maudite, ce monde de souffrances et de misère. Il en avait assez de côtoyer la maladie et la mortalité à répétition.
Le bruit des vagues frappant la chaloupe prend toute la place dans ses oreilles. Déjà Mike n’entend plus les appels de Kathleen. Sa sœur vient d’abandonner, ayant vu son frère disparaître, avalé par le brouillard qui recouvre le fleuve Saint-Laurent ce matin de septembre 1847.
En pleurs, elle a quitté la rive pour aller rejoindre les autres membres encore en vie de sa famille et les avertir de la défection du plus vieux des enfants Smith.
Kathleen l’avait suivi discrètement le matin. Elle avait remarqué un changement d’attitude dans les derniers jours. Son grand frère s’était comme refermé sur lui-même. Il avait cessé de parler. De rire. Il ne se mêlait plus aux activités quotidiennes du refuge des insulaires considérés sommairement « en santé ».
Elle avait même pensé au pire. Veut-il s’enlever la vie? D’autres l’avaient fait en Irlande, d’où sa famille était partie il y a maintenant plusieurs semaines. Dans les centaines de morts de la station de quarantaine, combien se sont laissé mourir pour alléger leurs souffrances?, se demande-t-on souvent lors des discussions entre pensionnaires isolés sur Grosse Île.
C’est en le voyant sortir le petit bateau d’un buisson, sur la rive ouest de l’île, que l’adolescente a compris que le projet était tout autre.
Mike Smith, lui, n’a pas cessé de tirer sur les rames de sa chaloupe, à mi-chemin entre les deux rives, même à bout de souffle. Seul le fleuve l’accompagne.
Il songeait à sa fuite depuis longtemps. Il avait volé son embarcation dans l’un des hangars des policiers de l’île il y a deux semaines. Le jeune homme l’avait cachée dans le buisson, près d’un secteur moins escarpé de la rive donnant vers la ville de Québec, destination de milliers d’Irlandais fuyant leur pays. L’embarcation devait être prête à partir rapidement; au moment où il déciderait de mettre son plan à exécution.
Un peu d’équipement, comme des bouts de cordage, des vêtements et de la nourriture sèche, se trouvait dans la chaloupe. Rien pour ajouter trop de poids. Ça pourrait servir une fois qu’il aurait mis le pied sur la terre ferme de la rive nord du Saint-Laurent. Il allait ensuite se mettre en route vers le sud-ouest pour rejoindre Québec. Pour la suite, on verra, se dit-il.
Le jeune Smith se doute que la traversée pouvait être périlleuse. Surtout avec un aussi petit bateau. Il y a aussi le risque de voir le fleuve s’agiter tout à coup, même s’il se montrait tranquille en quittant Grosse-Île. Le Saint-Laurent en a la réputation.
L’inspection de l’embarcation avait été sommaire. Elle paraissait en bon état, mais Mike ne connaît rien à la navigation, sauf si ce n’est que ce trop long voyage en mer qui l’avait mené, lui et sa famille, de l’Irlande à cette île aux multiples malheurs.
Allait-elle prendre l’eau? Assez solide pour résister aux vagues? Il se pourrait que son véhicule flottant ait servi du temps de la guerre de Napoléon, se disait-il. La chaloupe devait résister au moins jusqu’à l’autre rive. Elle devait faire l’affaire. C’était le seul moyen de s’échapper de cette prison à l’odeur de mort en plein milieu d’un fleuve.
Évidemment, elle prend l’eau. Mike ne remarque pas tout de suite la marre qui grandit devant ses pieds. Trop occupé à ramer. À regarder au loin, malgré le brouillard, pour réussir à apercevoir la rive tant espérée signifiant qu’il approche de son but.
L’infiltration d’eau à travers des lattes de bois fendillées pourrait mettre son projet en péril. Et même lui être fatal. Sombrer pouvait vouloir dire la mort, craint-il.
Prendre le large seul
Mike avait choisi de jouer le tout pour le tout; défier la mort sur le fleuve après l’avoir affrontée sur cette île avec la possibilité de finir dans une fosse commune avec d’autres Irlandais ayant succombé à ces maladies dont le seul nom évoque puanteur et dégoût.
Fuir seul ou avec d’autres membres de sa famille? Mike y avait réfléchi. Non, il doit le faire seul, sans trainer un fardeau que seraient devenus ses parents malades dans pareille expédition ou sa jeune sœur qui pose toujours trop de questions. Il aurait aussi été difficile d’impliquer cette pie dans un projet qu’il voulait évidemment garder secret.
La réflexion n’avait pas été très longue. En demeurant sur l’île, ses parents Robert et Margaret pouvaient recevoir des soins. Du moins, ceux offerts par la trop petite équipe médicale engagée dans cette entreprise impossible de soigner des malades pour qui presque aucun remède ne pouvait être prescrit.
Mike se refusait d’inclure Kathleen dans ses plans. À 16 ans, elle était trop jeune pour être impliquée dans une traversée si dangereuse. Les chances que l’adolescente aux tresses rousses survive à la quarantaine obligatoire sur l’île avant d’avoir accès à la ville de Québec sont bonnes. Inutile de lui faire courir un risque si énorme.
Et il y a le jeune William qui lui fait de l’œil depuis un bout de temps. Il était arrivé sur l’île une semaine après elle. La famille de William ne vient pas de la même région de l’Irlande que celle des Smith. Les deux clans avaient fui la grande famine pour s’embarquer sur un bateau en direction de l’Amérique, comme des milliers d’autres contemporains.
Inutile de la convaincre de le suivre et de quitter sa nouvelle flamme. Mike les avait entendus faire des projets d’avenir à réaliser une fois qu’ils auraient quitté cette foutue île.
À 18 ans, fort et en santé, d’allure athlétique, Mike avait lui aussi d’excellentes chances de s’en tirer sans être victime de l’une des maladies mortelles qui avaient envahi l’île. Le jeune Irlandais le savait. On lui a dit souvent depuis son arrivée.
La quarantaine aurait pu se dérouler facilement pour lui. Il pouvait espérer pouvoir reprendre un bateau qui mène les immigrants européens de l’île à Québec, point de départ d’une nouvelle vie remplie de promesses.
Informer les autorités
Donc pourquoi déguerpir ainsi? Pourquoi s’enfuir et prendre un tel risque alors que la fin de ce sinistre séjour tire peut-être à sa fin? Pourquoi abandonner sa famille? Simple. Mike s’est juré d’aller informer les autorités du pays de ce qu’
il avait appris à cette station de quarantaine mise en place pour accueillir un important flot d’immigrants européens. Dès son arrivée, il avait constaté que quelque chose clochait.
il avait appris à cette station de quarantaine mise en place pour accueillir un important flot d’immigrants européens. Dès son arrivée, il avait constaté que quelque chose clochait.
À force de poser subtilement des questions, ses soupçons se sont avérés. Il a la conviction qu’un stratagème frauduleux avait été instauré parmi ceux chargés de gérer les opérations de la station de quarantaine. Le mystérieux système semble bien incrusté. Quoi, comment et pourquoi? Mike ne peut dire. Mais il en sait assez pour comprendre que son devoir est de tout faire pour informer les autorités. Il se sent investi d’une mission.
D’après Mike, des membres de l’équipe d’accueil des immigrants sur l’île sont de connivence; ou savent et n’osent pas parler de peur de représailles. On n’aurait évidemment pas donné suite à sa plainte. On l’aurait ignoré… ou peut-être éliminé, songea-t-il.
C’était donc aux plus hautes autorités qu’il doit faire rapport. Il se rend ainsi à Québec pour sonner l’alerte. Il veut aussi retrouver d’autres Irlandais qui avaient pu quitter l’île après la quarantaine et leur demander s’ils avaient été témoins d’événements suspects.
Plus il s’approche du rivage, plus le brouillard se dissipe. Mais plus les vagues grandissent, poussées par le vent qui se lève. L’eau monte sans cesse dans la chaloupe.
Premier réflexe : ramer encore plus vigoureusement pour atteindre la rive nord au plus vite, avant que le niveau d’eau fasse sombrer l’embarcation, se dit Mike. La chaloupe aurait dû être mise à l’eau des jours avant de partir sur le fleuve. Devenu humide, le bois aurait enflé et rendu la coque plus étanche. Il n’avait pas non plus pensé à un récipient pour retirer l’eau en cas d’infiltration ou qu’une vague envahisse le bateau.
C’est probablement ce que s’est dit Joseph Bilodeau en découvrant le corps de Mike et sa chaloupe qui s’était fracassée sur un récif de la rive nord du fleuve, dans l’après-midi, en allant pêcher pour le repas du soir. Un autre Irlandais avait fui Grosse-Île, incapable d’attendre encore plus longtemps qu’on lui accorde le droit de partir.
Mike a échoué dans sa mission d’alerter les autorités et la population, emportant avec lui de précieuses informations pouvant stopper une fraude à grande échelle.
Cette mort et bien d’autres d’ailleurs n’allaient pas être comptabilisées sur l’île de quarantaine. C’est justement là que se situe la supercherie.
La suite vendredi prochain!

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